Pour surfer sur la vague populiste, l’éolien fournit à la droite la meilleure planche

Faute de pouvoir interdire les candidatures de leurs adversaires écologistes, certains hommes politiques demandent la mise à mort de ce qui les symbolise.

Les trois signataires de la violente tribune anti éolienne publiée par le journal Le Monde du 19 avril 2021 sont plus que jamais en campagne électorale pour les prochaines échéances régionales.

Attaquer l’éolien semble être devenu un marqueur fort à droite de l’échiquier politique, avec notamment les saillies du président du conseil Régional des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, lequel voudrait se positionner comme chef de file de la famille politique à laquelle appartiennent les auteurs de la diatribe parue dans le grand quotidien national du soir.[1]

Ce que cette posture pour le moins réactionnaire laisse transparaître, au-delà d’un argumentaire éculé issu du bréviaire classique contre les moulins, c’est la peur mal cachée d’une nouvelle déferlante écologiste au prochain scrutin régional.

Car les éoliennes constituent le symbole, à leurs yeux, la mouvance écologiste contre laquelle ils estiment impératif de devoir porter le fer.

Et ils ont raison de voir dans les éoliennes abhorrées un des signes du changement de paradigme dans une organisation sociale à laquelle les auteurs de la tribune semblent très attachés et qu’ils voudraient à tout prix préserver : les transitions, visiblement, leur posent un problème.

Pour quelle raison les signataires de la Tribune nous servent-ils la série bien connue de contre-vérités qui accablent, en France, le moyen de production le plus installé sur la planète après le solaire photovoltaïque [2] ?

En lisant leurs calculs économiques, nous devrions nous demander si plus aucun investisseur à travers le monde ne sait compter.

Avec plus de 733 GW de puissance éolienne installée dans le monde à fin 2020 [3] (l’équivalent de 12 fois la puissance nucléaire française), il serait à craindre que les investisseurs de tous ces pays aient perdu la raison.

Pourquoi  les auteurs de la diatribe anti-éolienne, tous trois candidats aux élections régionales, nous livrent-ils l’habituelle contre-vérité sur le prétendu prix sur-payé par l’acheteur public français pour l’électricité éolienne ? Peuvent-ils ignorer que le prix « administrativement majoré » (pour reprendre leur expression) que payeront les Britanniques pendant 35 ans (120 €/MWh) pour la production de la centrale nucléaire en construction par EDF à Hinkley Point est un prix égal au double du prix de l’éolien terrestre en France ?

Confondent-ils prix de marché SPOT et coût de production des nouveaux moyens ? Ce serait déjà grave quand on veut donner des leçons d’économie ; à moins que leur intention ne soit plutôt de prendre part à la diffusion de contre-vérités sur un sujet dont ils ne sont pas coutumiers.

Que disent les Français ?

Les sondages d’opinion sont formels, les trois quarts de la population n’a rien contre l’éolien. Enquête après enquête il apparaît que, en France, non seulement la majorité anti-éolienne n’existe pas mais, encore plus remarquable, il s’avère que les personnes défavorables à l’éolien ne sont pas plus nombreuses parmi celles qui habitent à proximité d’un parc.[4]

Prétendre, comme le font les candidats LR, que l’opinion des citoyens est ignorée c’est une affirmation qui relève de la supercherie dont le but pourrait être de plaire à un électorat conservateur en croisade contre la transition énergétique et contre l’écologie en général. Il est d’ailleurs significatif de constater que si 76 % des Français ont une perception positive de l’éolien, les moins de 35 ans sont 91 % dans ce cas.

Moyens de production et souveraineté nationale.

Puis arrive l’argument qui se veut massue [5], invoquant la Cour des Comptes pour leur venir en appui (on aurait bien aimé une citation plus précise du rapport mentionné) : celui de la faible production en France d’équipements nécessaires pour la construction d’un parc éolien.

Fichtre ! Ne faudrait-il pas se demander pour quelles raisons le champion mondial de la fission de l’atome ne possède pas des puissantes industries éoliennes ou photovoltaïques ? Alors que ce sont nos plus proches voisins, Espagnols ou Allemands, qui ont permis et profitent de leur essor. La réponse se trouve-elle dans la question ?

Et pourtant, cela n’a pas empêché quelques réussites industrielles incontestables dans la production de composants que nous exportons pour le plus grand bénéfice de nos territoires et de notre balance commerciale, comme le fabricant vendéen de couronnes d’orientation Rollix [6], ou le producteur de câblages Nexans et ses 17 sites de production en France, très actif à l’export depuis que nos voisins installent des centaines de turbines en mer.[7]

Mais la France, n’en déplaise aux contempteurs de l’éolien, est en train de rattraper son retard avec depuis septembre 2019 la construction de deux usines situées sur le territoire national pour la fabrication des nacelles et pales de la plus grande éolienne du monde : un an plus tard, ces industriels ont déjà raflé des contrats à l’export pour l’équivalent de 3 EPR !

Que l’éolien français ait produit en 2020 l’équivalent de 7 tranches de type Fessenheim (ou de ce que pourraient un jour produire 3 hypothétiques réacteurs EPR), est une donnée qui ne semble pas interpeller les candidats anti-éoliens. Tout comme cela ne semble pas les émouvoir le fait que la France ait raté son objectif 2020 de 23 % de renouvelables dans son mix, comme il le lui impose la Directive Européenne 3x20 de 2008. Ce qui est sûr c’est que leur moratoire « absolu et immédiat » ne va pas nous aider à rattraper le retard et respecter la loi.

Peut-on se croire quittes avec nos engagements, formels ou éthiques, du fait que notre pays connaisse un facteur d’émission de son électricité plus faible que celui des autres pays ? La question environnementale et ses complexes écosystèmes se réduit-elle au seul gaz carbonique ?

Cela permet, certes, de parader dans les tribunes. Et de continuer à pleurer sur le sort de Fessenheim, vécu comme un crime de lèse-majesté. On voit bien que pour ces candidats, tel qu’ils le formulent dans leur texte, tout ce qui n’est pas produit par le nucléaire, est produit contre le nucléaire.

Velléités participatives

Le lecteur de la tribune anti-éolienne du 19 avril a droit ensuite à une promotion inespérée de la démocratie participative. Les trois candidats aux élections régionales nous livrent un argument de poids pour réduire, voire faire disparaître, tout investissement dans l’outil industriel éolien. C’est ainsi qu’ils proposent de consulter la population afin de savoir si elle ne voudrait pas plutôt percevoir ces sommes pour l’acquisition de véhicules propres ou bien encore financer les travaux de rénovation de leur logement.

Dans l’exercice de leurs mandats locaux, leurs administrés étaient-ils consultés chaque année sur le budget ? Ces élus en tenaient-ils compte pour décider des investissements de la collectivité ? Leur majorité participative optait-elle à chaque fois pour les investissements de long-terme et les plus bénéfiques pour la collectivité ?

Enfin, sans même parler des arguments esthétiques, avancés comme argument d’autorité pour nous dire ce qui est beau (les tours de refroidissement ?) et ce qui est laid (les éoliennes !), on devine que le modèle promu repose sur l’imaginaire du 20ème siècle : productiviste, nationaliste et centralisateur.

On comprend finalement que la cible à abattre pour les signataires de la tribune soit, non les machines, mais l’imaginaire qui propose un autre modèle de société ; et surtout ceux qui le portent et le symbolisent.

Et peu importe ce que disent 80 % des Français lorsqu’ils sont interrogés sur l’éolien ; ou que cette filière représente plus de 20 000 emplois : rien que dans leurs 3 régions, ce sont 2 500 personnes qui travaillent dans l’éolien [8].

En fait, n’importe quel étudiant en première année de psychologie (ou de Sciences Po) vous dirait que, derrière ces pseudo-arguments contre l’éolien, nous sommes face à ce que leur discipline appelle un transfert de cible.[9]

En tous les cas on peut constater, une fois de plus, que pour surfer sur la vague populiste, l’éolien fournit encore et toujours une très bonne planche.

[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/19/nous-demandons-un-moratoire-absolu-et-immediat-sur-tout-nouveau-projet-d-eolien-terrestre-dans-nos-regions_6077261_3232.html

 

[2] L’augmentation de la puissance installée nette a été de +126,7 GW pour le PV et de 111,2 GW pour l’éolien. Alors que les nouvelles capacités à base de combustibles fossiles n’ont été que de 60 GW.

Quant au nucléaire, le parc opérationnel est en recul de 7,6 GW.

 

[3] Source IRENA : Statistiques de capacité renouvelable 2021 https://www.connaissancedesenergies.org/sites/default/files/pdf-pt-vue/IRENA_RE_Capacity_Statistics_2021.pdf

[4] Sources Harris Interactive :•  une enquête « Grand Public » réalisée en ligne du 12 au 16 novembre 2020, auprès dun échantillon de 1011 personnes, représentatif des Français âgés de 18 ans et plus.• Une enquête « Riverains » réalisée par téléphone du 9 au 17 novembre 2020, auprès dun échantillon de 1001 personnes, représentatif des Français habitant à proximité d’une éolienne (moins de 5 km)

 

[5] Ce qui permet au passage aux auteurs de dénigrer également l’énergie solaire, l’autre moyen de production le plus installé dans le monde.

 

[6] Les couronnes d’orientation Rollix sont livrées dans le monde entier à partir des unités de production dédiées à l’éolien ; avec plus de 200 000 couronnes de pales en fonctionnement.

 

[7] Rien que la fabrication des composants génère 4 500 emplois répartis sur tout l’Hexagone. Source Etude FEE et données traitées par Capgemini Invent, INSEE 2020

On peut trouver d’autres éléments chiffrés dans étude ADEME de 2017 intitulée « Bilan, Prospective et Stratégie » de la filière éolienne française, accessible à cette adresse :

https://librairie.ademe.fr/energies-renouvelables-reseaux-et-stockage/2073-etude-sur-la-filiere-eolienne-francaise-bilan-prospective-et-strategie-9791029709487.html

Voici un extrait de la page 9 de la partie 1.A. dédiée à l’état des lieux de la filière :

« Le marché éolien terrestre domestique (hors valorisation de l’électricité produite) est estimé à 1 800 M€, pour un marché de l’investissement dans de nouveaux parcs estimé à 1 300 M€ et un marché de l’exploitation-maintenance estimé à 475 M€. Ce marché donne lieu à des importations (principalement turbines et composants de l’ordre de 685 M€). Le marché de la vente d’énergie est quant à lui évalué à 1,87 G€. La production totale de la filière éolienne française (éolien en mer inclus) est estimée à plus de 1 840 M€, pour une création de valeur ajoutée estimée à plus de 730 M€. Plus d’un tiers de la production domestique est à destination des marchés étrangers, soit des exportations estimées à 663 M€, principalement dans la fabrication de composants. »

 

[8] Soit le double des emplois de la centrale de Fessenheim, y compris sous-traitants et gendarmes.

 

[9] M. Florian, successeur d’Alain Juppé, a été battu à Bordeaux par le candidat écologiste aux dernières élections municipales.

M. Platret a porté l’intervention de son groupe LR au Conseil Régional de Bourgogne Franche-Comté pour s’abstenir sur la création d’un fonds pour les énergies renouvelables. Gilles Platret vient par ailleurs de se faire lâcher par plusieurs figures du centre-droit en Côte-d’Or après l’accord du candidat des LR aux régionale avec Debout La France : https://www.lejsl.com/politique/2021/04/29/gilles-platret-perd-des-amis-en-cote-d-or

M. Forissier a été Secrétaire de l’Association TGV Grand Centre Auvergne, dont l'objet est l'étude et la promotion d'un futur projet de TGV Paris-Lyon par le Berry et l'Auvergne.

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