Le citoyen et le territoire au cœur de la transition énergétique

Le citoyen et le territoire au cœur de la transition énergétique : comment susciter, anticiper et accompagner les mutations ? La production industrielle d’électricité ne serait-elle pas, imperceptiblement, en train de changer de statut depuis quelques années ? Le modèle de production, fourniture et commercialisation de l'électricité se transforme sous nos yeux.

Tentons un éclairage préalable : l’exemple de Kodak.

Appuyez sur le bouton. On s’occupe de tout le reste” : Kodak inventa ce slogan à la fin du XIXe.

Magique pour le client, rente infinie pour l’industriel.

Kodak : ce nom vous dit-il quelque chose ? Vous en souvenez-vous ?

Si oui, savez-vous qu’à son apogée, au début des années 90 :

·         son CA était de plus de 12 milliards de dollars ?

·         Sa marge bénéficiaire frôlait les 80 % ?

·         Son effectif mondial atteignait plus de 95 000 salariés ?

Déposant le bilan en 2012 après 116 ans de règne sur la photographie et 16 ans d’agonie pour cause d’inadaptation, Kodak est un cas d’école qui illustre la vulnérabilité des géants industriels, prisonniers de leur schéma de fonctionnement.

Kodak était le leader planétaire de la pellicule photo argentique. Il périclite inexorablement par son incapacité à tirer parti d’une nouvelle technologie, la photo numérique ; alors que, déjà en 1992, Kodak fabriquait le premier appareil photo numérique : il coûtait alors 220 000 Francs (50 000 € d’aujourd’hui).

Kodak n’ignorait pas l’innovation de rupture ; mais a été empêchée d’agir pour la développer en raison même du succès de ses activités dominantes, issue de la chimie.

Cet échec face à l’innovation de rupture résulte du conflit de modèle d’affaires entre l’ancien, historiquement rentable, et un nouveau à inventer de toutes pièces.

La suite on la connaît : en quelques années la pratique de la photographie changeait définitivement de statut et son business de modèle, lequel devait s’adapter à une nouvelle donne : le coût marginal zéro.

A partir de cet exemple, tentons une réflexion : née à peu près en même temps que Kodak, la production industrielle d’électricité ne serait-elle pas, elle aussi, en train de changer de statut depuis quelques années ?

Remontons dans le temps avec ces quelques questions.

  • Quelle fut la définition du communisme donnée par Lénine au Congrès des Soviets de 1919 ?
  • Dans quelle décade du XXe siècle l’électricité arrive-t-elle en France dans nos campagnes ?
  • Combien coûterait aujourd’hui une installation photovoltaïque payée 1 000 € en 1976 ?
  • Fournir tout un pays en électricité renouvelable est-il possible ?

Source d’émerveillement il y a encore moins d’un siècle (voir la plaque commémorative apposée sur la façade de la mairie de Ventabren, Bouches du Rhône) ; vecteur de développement tout le long du XXe siècle (barrages, centrales nucléaires…) ; symbole de puissance politique pour de nombreux dirigeants de l’entre deux guerres (Lénine définissait le communisme comme l’addition des Soviets et de l’électricité) ; la production d’électricité devient en ce début du XXIe siècle l’objet d’une banalisation croissante grâce à deux facteurs : 1) l’avènement de technologies arrivées à maturité industrielle et 2) leur diffusion très rapide par une chute spectaculaire de leurs coûts : le prix du module photovoltaïque a perdu 95 % de sa valeur dépuis 40 ans.

Observons pour illustrer ces faits que ce qui était considéré comme impossible il y encore dix ans, voire 5 ans, est en train de se produire ; et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Ainsi, plusieurs pays se sont dotés de moyens leur permettant d’atteindre - voire dépasser -  une couverture de la totalité de leur demande électrique, pendant quelques heures à quelques jours, à partir uniquement de sourcesd’énergie renouvelable. J’en citerai cinq, en attendant de voir cette liste non exhaustive s’allonger rapidement : Danemark, Allemagne, Portugal, Costa Rica et Uruguay.

50 à 60 % de la consommation électrique  du Portugal provient de sources renouvelables. Dans ce pays, du 7 au 11 mai dernier, la consommation électrique issue de sources fossiles a touché le point zéro. Cette enviable réussite est pourtant obtenue au moment même où le pays se remet à peine de l’une des pires crises économiques de son histoire. Le pays démontre que les changements radicaux de stratégie énergétique reposent avant tout sur des décisions politiques fortes et des choix courageux d'investissements.

Avant le Portugal, le précédent “record” en énergie verte était détenu par le Danemark, qui en 2015 avait atteint 140 % sur une journée complète. L'Allemagne, également en avance, projette d'avoir recours exclusivement à des renouvelables en 2050. Signe encourageant, le pays a pu couvrir début mai grâce aux renouvelables, durant 24 heures, près de 90 % de ses besoins en électricité. Et l’Irlande a atteint le 9 juillet un pic de production grâce à ses seules éoliennes égale à 50 % de la consommation totale du pays.

Notons également le fait que cette maturité technologique trouve un terreau fertile pour son expansion rapide dans certaines évolutions sociétales en cours ; et cette transition énergétique pourrait désormais aller très vite si certaines brides politiques et réglementaires étaient lâchées. Parmi ces évolutions sociétales figure en bonne place l’aspiration de nombreux citoyens - et de leurs représentants locaux - à un droit d’accès aux sources de production décentralisées, exploitant des gisements locaux renouvelables, avec leur participation pour un partage des retombées économiques et financières.

A titre d'exemple, seulement 7 % des nouvelles capacités de production électrique renouvelable installées entre 2000 et 2010 (53 GW) est détenue par les quatre grands énergéticiens allemands. Les citoyens allemands regroupés souvent sous forme de coopérative et les agriculteurs en possèdent la majorité.[1]

De fait, les succès des pays cités plus haut ne sont pas le résultat uniquement d’avancées technologiques ou de capacité d’accès aux ressources.Le défi relevé par ces pays résulte de leur ouverture à des nouvelles formes d’organisation et de l’appétence de la société civile pour une participation active aux mutations en cours.

La transition énergétique serait donc le passage d’une situation de dépendance à un ou quelques gros fournisseurs, et d’un modèle d’organisation centralisée, vers une progressive reprise en mains de la capacité à se fournir soi-même en énergie (au niveau individuel ou collectif).Cette reprise en mains implique des transformations de nos modes de penser pour inventer des nouvelles formes d’organisation collective. Voilà qui pourrait être une définition progressiste de la transition énergétique ! Elle ne se fera certes pas avec des EPR !!!

Ainsi, susciter, anticiper et accompagner les mutations nécessitede savoir analyser cette transition. Elle a besoin également d’une volonté claire d’accepter de changer de modèle d’affaires, intégrant positivement le fait que les citoyens et les élus locaux deviennent les acteurs incontournables pour une mise en place et pour la multiplication de nouveaux moyens de production, à partir de sources d’énergie locales, propres et renouvelables.

Est-ce vraiment trop compliqué pour que nos ministres le comprennent ?

 

 


 

[1] Alors que l'Allemagne comptait 75 coopératives de l'énergie en 2006, ce nombre a été multiplié par douze depuis.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.