Feu à volonté sur l'éolien. La nucléosphère se déchaîne

La France se veut championne de la lutte contre les émissions de GES au seul et unique motif que son parc de production d'électricité est peu "carboné". Les partisans historiques de l'atome y voient un atout majeur leur permettant de crier sur tous les toits que notre pays est le plus vertueux de tous dans la lutte contre les changements climatiques. Vaste enfumage.

La France se veut championne de la lutte contre les émissions de GES au seul et unique motif que son parc de production d'électricité est peu "carboné". Les partisans historiques de l'atome y voient un atout majeur leur permettant de crier sur tous les toits que notre pays est le plus vertueux de tous dans la lutte contre les changements climatiques. Ainsi, mutatis mutandis, par un habile tour de passe-passe, ils prétendent faire passer l'atome comme l'alpha et l'oméga de la vertu climatique.
Cette prétention est faite pour, d'une part, faire oublier que la production d'électricité n'est qu'un aspect de la problématique carbone et, d'autre part, que les impacts environnementaux ne se réduisent pas à la seule question du CO2.


Cela justifie leur haine de l'éolien, vu comme un concurrent à écarter à tout prix.

La parution d’un article de blog du journaliste Sylvestre Huet le 8 février a de quoi interroger. Son titre laisse à penser de prime abord qu'il traite de la contribution à une production dite "décarbonée", des différentes filières électriques, mais il serait plutôt à ranger parmi la myriade de textes anti éoliens qui inondent la presse en ce moment.

Il commence par traiter 1) du bond de la production électrique française en 2018 ; puis 2) par détailler les exportations que cela nous a permis - en mentionnant à peine la donnée essentielle de la stagnation de la consommation - ; puis 3) par rappeler la faible teneur en carbone de cette production. Nous sommes bien là au cœur du sujet énoncé par le titre.

Mais en déroulant la suite du texte le lecteur s'aperçoit où l'auteur veut en venir vraiment : le procès de l'éolien, très en vogue en ce moment, avec le péremptoire et infamant qualificatif d' "intermittent".

Cet argument est utilisé particulièrement en ce moment à longueur de textes, réactions, tweets et articles de toute sorte pour ainsi disqualifier la production éolienne (autant que la photovoltaïque).

Ceci en prétendant le plus sérieusement du monde que le nucléaire est une production dite "pilotable" et que ce n'est que grâce à lui que nos éoliennes peuvent fonctionner - ou alors grâce aux centrales thermiques à flamme, ce qui permet du même coup, si vous suivez leur regard accusateur, de blâmer nos voisins germaniques pour leur utilisation du charbon dans leur mix, comme si celle-ci résultait de l’essor fulgurant de leur éolien et PV et non d’un héritage de l’après-guerre cherchant à privilégier leur indépendance énergétique.

  • Question incidente : pourquoi affirme-t-il dans son post que nous avons, en France, 3 000 MW de STEP, alors que nous en avons 5 000 MW ? (1) Pourquoi ce besoin de minimiser nos capacités de stockage hydraulique ? serait-ce que parce qu'on sait qu’il est d’une très grande utilité à la production nocturne de nos centrales nucléaires, comme l’auteur le reconnaît lui-même dans ses réponses aux lecteurs ?

Revenons au grief principal : personne n’a jamais prétendu que l'éolien soit pilotable, mais il n'est pas pour autant vraiment intermittent : ce qualificatif doit être réservé aux installations fonctionnant en mode " marche/arrêt ".

  • C'est le cas, par exemple, de centrales de plusieurs centaines de MW devant être arrêtées pour maintenance plusieurs semaines d'affilée, ou s’arrêtant inopinément par les automatismes de sécurité, ou se voyant interdire la poursuite de l’exploitation par les autorités de sûreté. Dans tous ces cas, nous avons à faire à une absence totale de production, marche / arrêt, on / off : n’est-ce pas la définition de l’intermittence ? Et, dans ce cas, l’impact sur l’équilibre du réseau est autrement plus critique que la variation de puissance du parc éolien, dont les prévisions sont de plus en plus fines avec 24 h d’avance et dont il convient de qualifier sa production, non d'intermittente, mais de « variable »

Quel est donc le véritable objectif de cet article ? Taper, encore et encore, sur  l’éolien.

Cela peut être très utile en ce moment où, précisément, une nouvelle commission d’enquête parlementaire, créée à l’initiative de la droite dure (Julien Aubert, LR), vise à (je cite) : « [étudier] Les affaires de corruption et de trafic d’influence dans des projets de parcs éoliens terrestres, investissement de mafias dans l’éolien aux fins de blanchiment d’argent, etc… ».

Ne voyez-vous aucun rapport ? Vraiment ?

J’y vois pourtant une charge se déployant tous azimuts, autant par voie de presse qu’institutionnelle. Elle pourrait être analysée comme une tentative coordonnée de faire barrage à l’éolien au moment où cette filière a cessé de faire rire ses détracteurs.

Car ils pourront recourir à toutes les circonvolutions et méta-analyses qu’ils veulent, la réalité c’est que l’éolien français produit déjà, en moyenne, l’équivalent de 2,4 EPR à pleine charge (EEPRPC) - et encore plus en considérant que jamais un EPR ne fonctionnera à pleine charge toute l’année.

Eh, oui ! L’éolien français a produit ces 20 dernières semaines (date de début de mes statistiques personnelles) la bagatelle de 705 GWh par semaine en moyenne. Soit autant de production « carbonée » en moins dans notre mix (2).

Et pour éviter de voire traiter d’ « abscons » mes graphiques (à l’instar de l’amabilité de M. Huet envers les graphiques produits par RTE), je donne les écarts à cette moyenne (toujours en équivalent EPR pleine charge, ce qui permettra d’appréhender autrement la fameuse « intermittence » : de 0,98 (semaine du 24 déc) à 4,16 (semaine du 3 déc.). Cela veut dire qu’au plus creux de la vague, au moment tant décrié de l’absence de vent, nos turbines en France ont tout de même produit ce qu’aurait produit un hypothétique EPR à 11 milliards, attendu depuis 2003.

Et au niveau européen ? La moyenne hebdomadaire a été d’un équivalent de 31 EEPRPC (8,7 TWh), avec un minimum de 24,3 EEPRPC (semaine du 25 février) et un pic à 48,9 EEPRPC (semaine du 4 mars).

Est-ce négligeable ?

On comprend mieux en tout cas la nervosité qui s’est emparé de ceux qui ont pour objectif de sauver le nucléaire.

 

  1. En France, il existe actuellement 6 principales STEP en activité offrant une capacité d’appoint significative au réseau électrique national :
  • Grand’Maison en Isère, d’une puissance en turbines de 1 790 MW ;
  • Montézic dans l’Aveyron (910 MW) ;
  • Super-Bissorte en Savoie (730 MW) ;
  • Revin dans les Ardennes (720 MW) ;
  • Le Cheylas en Isère (460 MW)
  • La Coche en Savoie (330 MW).

Toutes ces installations ont été mises en service au cours des années 1970/1980 et sont exploitées par EDF.

2) 701 GWh charbon = 620 000 t de CO2 ; si gaz = 320 000 t CO2 évitées

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