CLAUDIO RUMOLINO
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Billet de blog 28 juil. 2014

De l'enfumage au charbon

Ahhh, le vieux poncif sur l'augmentation des émissions de CO2 en Allemagne et leur "obligation" de recourir au charbon !!!

CLAUDIO RUMOLINO
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Ahhh, le vieux poncif sur l'augmentation des émissions de CO2 en Allemagne et leur "obligation" de recourir au charbon !!!

C'est tellement facile de crier avec les loups sans aller voir de près de quoi on parle.

Pour avoir le cœur net, il suffit pourtant de chercher les données à la source :  

Selon les calculs et estimations (en allemand) publiés le 25 février par l’Agence fédérale de l’environnement (UBA), les émissions de CO2 de l’Allemagne ont augmenté de 1,6 % en 2012 par rapport à 2011. Cette augmentation est provoquée par l’augmentation des volumes de charbon utilisés pour la production d’électricité. Le Forum économique des énergies alternatives (IWR) a ainsi indiqué que l’augmentation des volumes de charbon n’est pas une conséquence de la sortie progressive du nucléaire mais provient de la mise en service de nouvelles centrales à charbon dont la construction était prévue depuis de nombreuses années. Le Directeur de l’IWR, Monsieur Allnoch, indique ainsi que l’augmentation des émissions de CO2 est exceptionnelle : des centrales à charbon d’une puissance installée de 1 300 MW et ayant produit de l’électricité en 2012 sont désormais fermées et ne produiront ainsi plus d’électricité en 2013. Parallèlement à cela, neuf centrales à charbon d’une puissance installée totale de 2 700 MW (chiffres de l’IWR) ont été mises en service en 2012. 17 800 MW de centrales à charbon sont ainsi actuellement en exploitation en Allemagne, contre 19 100 MW en 2012. L’IWR estime que la production d’électricité par les centrales à charbon sera à nouveau en diminution en 2013. L’IWR mentionne par ailleurs le chiffre record de 23 milliards de kWh d’électricité exportés par l’Allemagne en 2012. L’UBA souligne quant à lui que l’objectif de réduction des émissions de CO2 fixé pour l’Allemagne dans le cadre du protocole de Kyoto est largement atteint : les émissions de CO2 étaient en 2012 de 25,5 % inférieures aux émissions de l’année 1990, le Protocole de Kyoto prévoyant une diminution des émissions de 21 % entre 1990 et 2012. Une note de synthèse du Bureau de coordination sur les centrales à charbon et au gaz en Allemagne est consultable ici.

Quant à l'exemplarité d'une transition énergétique qui ne se soucierait que de CO2 et ferait fi des déchets éternellement radioactifs, un petit tour par Fukushyma devrait suffire à en comprendre l'iniquité. Surtout venant de la part d'une filière industrielle qui ne s'était jamais soucié de l'environnement et n'a pas eu d'états d'âme à balancer par dessus bord en pleine mer, jusqu'en 1985, les fûts contenant les déchets radioactifs. Une époque, il est vrai, où l'on ne parlait pas encore de changements climatiques ni de GES.

Puis, miracle, la problématique CO2 est apparue au niveau mondial et ce fut une aubaine pour tous les services de communication de tous les opérateurs des centrales nucléaires. Les voila ainsi tous reconvertis à la cause verte. Pour leurs déchets, on en parlera plus tard.

Mais la supercherie est bien plus pernicieuse. Examinons le calcul suivant, proposé par un lecteur :

En remplaçant toutes les centrales au charbon par des nouveaux réacteurs, on obtiendrait une réduction mondiale des émissions de GES de 20 %.

Une hypothèse est de remplacer toutes les centrales au charbon par du nucléaire, ce qui demanderait environ 1.600 réacteurs pour une capacité totale de 1.560 GW. Cela permettrait de réduire de 20% les émissions de CO2, soit de 15% celle des gaz à effet de serre (GES).

A contrario, que se passerait-il si on remplaçait tout le nucléaire par du charbon ou du gaz ?

En remplaçant tous les réacteurs nucléaires par des centrales thermiques au charbon (supercritiques), cela entraînerait une augmentation de 5,8 % de toutes les émissions de CO2 et de 4,4 % de toutes celles des gaz à effet de serre.

En remplaçant tous les réacteurs nucléaires par des centrales thermiques au gaz (CGCC), cela entraînerait une augmentation de 2,9 % de toutes les émissions de CO2 et de 2,2 % de toutes celles des gaz à effet de serre.

Mais c'est une hypothèse d'école, car le remplacement se fera finalement par les énergies renouvelables. A des dates très variables selon les pays.

D'autant plus que ni le charbon, ni le gaz ne sont pérennes, pas plus que l'uranium d'ailleurs.

Pour revenir à la problématique de la production d'électricité et les avantages comparés de ses sources, en termes de disponibilité ; et afin de répondre à certaines allégations simplistes relevant du café de commerce, il faut dire une fois pour toutes que la production d'électricité ne doit pas s'analyser en termes uniquement de volumes, mais d'adéquation à la courbe de charge et de complémentarité entre les différentes sources dans une approche systémique.

Ce qui requiert, convenons-en, une certaine capacité à appréhender la complexité. Car un réseau électrique est composé de producteurs, mais également de consommateurs, et l'équilibre doit se rechercher à tous les bouts de la chaîne. Contrairement à ce que l'on a historiquement fait en France en voulant couvrir la pointe de 19 h les jours plus froids de décembre, janvier ou de février par un suréquipement des réseaux et des moyens de production.

Dans une approche systémique, au contraire, on n'additionne pas les productions des EnR variables pour voir ce que cela donne par rapport à la production en continu (comprendre le nucléaire ou les fossiles à flamme), mais on garde l’œil rivé sur leur complémentarité et sur leurs séquençages par rapport à la courbe de charge. Tout en agissant avec des gros moyens sur la réduction de cette courbe. Ce qui, de toute évidence, n'arrange en rien les affaires des marchands de kWh.

Cela dit, l'"intermittence" de renouvelables tant décriée par les producteurs en continu n'est rien en comparaison de l'arrêt d'une tranche de 900 à 1 650 MW pour causes diverses et variées (comme cela se produit plusieurs fois tous les ans). L'équivalent de 450 à 825 éoliennes fonctionnant à pleine puissance qui s'arrêteraient d'un coup d'un seul. Toutes raccordées au même poste source. Scénario impossible d'abord parce que le vent ne s'arrête jamais d'un seul coup et partout ; ensuite parce que plusieurs centaines d'éoliennes sont nécessairement réparties sur un territoire assez vaste pour que la ressource et la répartition de l'injection du courant au réseau soit suffisamment dispersées.

Quant au poncif de l'obligation de mettre en route (voir de construire) des moyens de production fossiles pour palier l'"intermittence" (comprendre la variablité), cela revient à prétendre que s'il n'y avait pas eu d'éolienne (ou de photovoltaïque), rien n'aurait été mis en route (ou construit).

Etant donné que ce n'est pas le cas, et que c'est plutôt l'éolienne qui vient substituer une production fossile préexistante, il serait plus pertinent de dire qu'à chaque fois que les pales éoliennes tournent, une centrale thermique fossile s'arrête (ou le devrait).

Quant aux calculs sur les investissements nécessaires à la substitution (des centrales fossiles par les renouvelables), c'est bien un travers de courte vue que de ne considérer les investissements et non les coûts de fonctionnement sur la durée. Les milliards à remettre au pot pour le grand carénage (selon la formule chère à Henri Proglio), la commission d'enquête parlementaire sur les coûts du nucléaire a permis de comprendre que ce chiffre allait connaître le même sort que les chiffres issus du calcul du prix de vente de l'EPR. Sans compter démantèlement et gestion des déchets. Le mur des investissements - de rafistolage, de fin de vie et de renouvellement de l'appareil - pourrait atteindre plusieurs milliards par réacteur.

Vous avez dit "danseuse" ? C'est plutôt la maison close réservée à l'usage exclusif de notre noblesse d'Etat (ce qui inclut notre aristocratie syndicale).

Enfin, je pensais que les Allemands n'avaient pas besoin de nous pour savoir compter. Et que leur économie se porte bien mieux que la nôtre avec un prix du kWh de 0,26 €.

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