Soulèvement contre le "coup pétrolier" au Mexique

Au Mexique, des manifestations massives contre la hausse des prix de l’essence et pour la démission de l’actuel président ont entraîné le blocage de onze terminaux de stockage pétrolier. D’une telle situation pourraient surgir des problèmes d’approvisionnement dans tout le pays.

Blocage sur la route Texcoco-Lechería, Etat de Mexico © Anonyme Blocage sur la route Texcoco-Lechería, Etat de Mexico © Anonyme

L’année 2017 commence bien au Mexique. Dès le 1er janvier en fin de matinée, des milliers de personnes sont descendues dans les rues de la capitale. La mobilisation, depuis, n’a fait que s’accentuer dans tous les Etats du pays, entravant sérieusement la circulation routière et autoroutière.

Cinq terminaux de stockage et de distribution du monopole public pétrolier Pemex, jusqu’aux dernières nouvelles, sont encore occupés et neutralisés par la population en colère (onze en début de semaine). Les installations se situent dans les Etats de Durango, Chihuahua, Sonora, Coahuila, Hidalgo et Durango (au nord du pays).

De nombreux commerces formels et informels du centre de Mexico restent fermés ou baissent le rideau en fin d'après-midi pour éviter d'éventuels pillages, qui se sont avérés plus tard des rumeurs infondées. Le phénomène des pillages, bien que marginal en comparaison avec l'ampleur des actions directes non violentes, est mis en avant par un certain nombre de médias nationaux et internationaux soucieux de criminaliser la contestation sociale.

Le mécontentement populaire se manifeste à la suite de l'annonce par le gouvernement de l’entrée en vigueur au 1er janvier 2017 d’une hausse d’environ 20% du prix de l’ensemble des carburants automobiles. La hausse appelée "coup pétrolier" (Gazolinazo) intervient peu après l'augmentation des tarifs de l'électricité. Le Mexique a la particularité d'être un pays producteur et importateur de pétrole faute de moyens de raffinage suffisants. La hausse mondiale du brut s'est donc répercutée dans le pays.

La distribution de carburant « sérieusement affectée »

Pemex possède quatre-vingt terminaux de stockage et de distribution situés de manière à acheminer le carburant aux quatre coins du pays. Ils sont des points de passage obligatoire du carburant raffiné avant sa distribution dans les stations service. Les blocages actuels, selon les déclarations de l’entreprise, empêchent la circulation de 14% du total des produits pétroliers consommés dans le pays. L’entreprise pétrolière met en garde les autorités contre la possibilité que la fourniture de carburant et de diesel à la population se voie « sérieusement affectée », en particulier dans les Etats de Chihuahua et de Basse Californie. Elle met en cause les blocages organisés par les manifestants et ce qu’elle qualifie de « violences contre ses employés » (l'allégation n'a pas été vérifiée).

Carte des stations service bloquées au Mexique © El Semanario Carte des stations service bloquées au Mexique © El Semanario

 

Carte des mobilisations actives, récentes et de la répression © Sabotemos.com Carte des mobilisations actives, récentes et de la répression © Sabotemos.com

Les sollicitations de Pemex s’adressent aux administrations fédérées, aux Etats où se trouvent les terminaux. Les forces de l’ordre mexicaines, prises de court par le déferlement contestataire de ce début d’année, semblent encore hésiter sur la répartition des rôles entre police locale, fédérale et gendarmerie.

Les gendarmes à la rescousse des capitaux privés ?

Hugo Paez, journaliste spécialiste des questions de sécurité publique, croit que les gouverneurs locaux « ne vont pas se mouiller » et que le « déblocage » de la situation incombe à la Gendarmerie nationale mexicaine. L’intervention de cette force de police d’élite, dont les officiers sont formés par des militaires français, requiert l’aval du Secrétaire mexicain de l’Intérieur Manuel Osorio Chong. Les gendarmes ayant déjà fait huit morts et des dizaines de blessés il y a à peine six mois à Nochixtlán, sur un des nombreux blocages routiers qui jalonnaient déjà l’Etat de Oaxaca, on se dit qu’Osorio Chong hésite.

Hugo Paez parie sur la Gendarmerie en raison du contexte et des objectifs de sa création. La Gendarmerie a été officiellement créée comme division de la Police fédérale huit mois après l’adoption de la réforme énergétique de décembre 2013, qui a ouvert aux capitaux privés les secteurs pétrolier, gazier et électrique du pays. Elle a officiellement pour objectif, entre autres, de protéger les "sources de revenus et cycles productifs" des grands groupes nationaux et des investisseurs étrangers.

La mémoire des crimes d’Etat, carburant du militantisme mexicain

La mémoire politique, au Mexique, est vive et difficile à effacer. Chaque 2 octobre, des milliers de personnes s'installent sur la Place des Trois Cultures à Mexico, où près de 300 étudiants ont été massacrés par l'armée en 1968. Le voyage sans retour des 43 étudiants enlevés par des policiers à Iguala le 26 septembre 2014 avait justement pour but de se rendre à cette manifestation.

Depuis, chaque 26 septembre, des milliers de Mexicains manifestent contre l’oubli de ce crime d’Etat perpétré contre les porteurs de la mémoire d’un autre crime d’Etat. Les voix qui s’élèvent au Mexique contre ce que le poète Javier Silicia appelle « le régime de l’impunité » sont nombreuses et diverses. Silicia, lors d’un voyage en Europe en 2014, avait appelé les gouvernements du Vieux Continent à l’aide et manifesté la crainte d’une « explosion sociale » en raison de l’impunité qui règne dans son pays. Le film #AyotzinapaEnMi du cinéaste portoricain Tito Román, à paraître en salles le 12 janvier prochain, jette un regard romantique et optimiste sur cette ébullition en cours depuis 2014.

Bande-annonce du film #AyotzinapaEnMi © Tito Román

L'enjeu des réformes structurelles

Le gouvernement actuel du président Enrique Peña Nieto a souhaité choyer les investisseurs étrangers. Il est l’initiateur du Pacte pour le Mexique, signé en 2012 avec les principaux partis politiques du pays. Le Pacte pour le Mexique situe historiquement le lancement du chantier des grandes réformes structurelles adoptées fin 2013 pour renforcer l'attractivité internationale de l'économie mexicaine. On en compte onze dont les réformes de l’enseignement, du marché du travail et de l’énergie qui ont été fortement contestées. 

Une société civile consciente, combative et hors de contrôle des partis politiques n'a toujours aucune intention de laisser passer ces réformes. Une pancarte photographiée près d’une station service bloquée à Mexico envoie le message suivant aux adeptes de la réforme structurelle :

« La réforme énergétique : quand les prix de l’essence et de l’électricité montent tellement qu’on ne peut plus suivre. La réforme financière : quand la banque s’empare de ta maison parce que tu as tardé un mois à payer les crédits de ta carte. La réforme éducative : quand tout devient payant dans les écoles publiques. La réforme du marché du travail : quand on te licencie sans même te dire merci pour ton travail. La réforme fiscale : quand pour tout cela, tu dois payer encore plus d’impôts ».

Pancarte contre les réformes structurelles menées par le gouvernement mexicain depuis 2012 © El sadrac's Pancarte contre les réformes structurelles menées par le gouvernement mexicain depuis 2012 © El sadrac's

Les conditions d’une explosion sociale

De nombreuses conditions sont réunies pour une explosion sociale au Mexique, y compris le manque cruel de représentativité démocratique du régime.

Le président de la Ligue mexicaine des droits de l’homme, Adrián Ramírez López, affirme dans un entretien que le désintérêt populaire pour la politique institutionnelle a atteint un point de non retour depuis la signature par tous les partis parlementaires du Pacte pour le Mexique. Il rappelle que le taux de participation aux élections mexicaines, même présidentielles, ne dépasse plus les 50%, en comptant les voix achetées.

Lorsqu’un tel gouvernement, en plus d’être mal élu, impose une restructuration entière de l’économie et se rend complice de crimes contre l’humanité (près de 27 000 disparitions forcées), on obtient ça.

Autoroute paralysée, poids lourds immobilisés à Ixmiquilpan, Mexique © @erodros Autoroute paralysée, poids lourds immobilisés à Ixmiquilpan, Mexique © @erodros

Une insurrection salutaire pour les uns, un chaos déplorable pour les autres. Un Etat bientôt failli dans les deux cas. [1] [2]

Mème "Mad Mex", inspiré des films Mad Max © @ojosdelsol Mème "Mad Mex", inspiré des films Mad Max © @ojosdelsol

 

 


[1] Nous préciserons que les pillages actuels, selon nos sources, sont dus davantage à des bandes violentes liées à la criminalité organisée ou au Parti révolutionnaire intitutionnel (PRI) qu’aux manifestants contre le « gazolinazo ». De plus, la plupart des commerçants auraient été incités par la police à baisser le rideau en l'absence d'incidents rapportés dans leur périmètre.

[2] Il se peut également que tout soit calculé d'un point de vue électoral. Le calendrier de la réforme énergétique, selon le sous-secrétaire d'Etat aux Finances, Miguel Messmacher, cité par l'AFP, a été accéléré d'un an en ce qui concerne la libéralisation des prix du carburant. Le journaliste Hugo Paez parle d'une "stratégie du chaos pour semer la panique" (en espagnol, #TeoriaDelCaos) et freiner la contestation authentique. Le chaos, selon lui, est une stratégie pour faire revenir les électeurs vers le PRI et son "nouveau" candidat présidentiel Luis Videgaray d'ici aux élections de 2018. La stratégie du chaos, d'après Paez, intervient dans l'histoire contemporaine du Mexique lorsque le PRI est à court d'options pour maintenir son pouvoir.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.