Tuerie de Nochixtlan au Mexique : un témoin aurait été menacé par l'ombudsman local

Trois mois après l’intervention sanglante de la police fédérale mexicaine contre les maîtres d’école grévistes de Nochixtlan, état de Oaxaca, les défenseurs de droits de l’homme accusent les autorités locales de menaces et d'intimidations envers un témoin clé.

 

Intervention de la police fédérale à Nochixtlan le 19 juin 2016 © Anonyme Intervention de la police fédérale à Nochixtlan le 19 juin 2016 © Anonyme

La Ligue mexicaine des droits de l’homme (Limeddh) a accusé les autorités de l’état de Oaxaca de menaces et d'intimidations à l'égard d'un témoin central des évènements sanglants de Nochixtlan. Les affrontements de Nochixtlan ont opposé maîtres d’école grévistes et policiers fédéraux le 19 juin dernier et causé huit morts du côté du mouvement social. Le président de la Limeddh Oaxaca, M. Isaac Torres Carmona, s’est est pris à l’ombudsman local, M. Arturo Peinbert, président du Bureau de défense des droits humains du peuple de Oaxaca (DDHPO).  Isaac Torres accuse Arturo Peinbert d’intimidations à l’égard de l’infirmier Juan Nicolas Lopez, qui travaillait jusqu’à son arrestation en octobre passé à l’hôpital de Nochixtlan. Le DDHPO est l’équivalent, dans l'état de Oaxaca, du Défenseur des droits dans le maillage institutionnel français. 

Un rendez-vous avec l'ombudsman après un mois de détention illégale

 L’infirmier a été arrêté le 7 octobre dernier puis détenu jusqu’au 9 décembre. Aucune peine de prison n’est légalement prévue pour le délit dont on l'accusait. Son avocat a également été arrêté. A sa sortie il y a deux jours, il a obtenu un rendez-vous avec Arturo Peinbert.

Intervention de la police fédérale à Nochixtlan le 19 juin 2016 © Anonyme Intervention de la police fédérale à Nochixtlan le 19 juin 2016 © Anonyme

Selon Isaac Torres Carmona, l’ancien détenu dispose encore à l’heure actuelle de vidéos, photos et témoignages qui pourraient faire basculer le cours de l’enquête judiciaire sur les évènements de Nochixtlan.

Un témoignage qui accable la police fédérale

L’arrestation de l’employé de l’hôpital public de Nochixtlan en octobre dernier était liée, selon ses dires et ceux des défenseurs des droits humains, à un témoignage livré le 31 août 2016 au quotidien La Jornada. Dans ce récit, Juan Nicolas prétend notamment que la police fédérale, lors de son intervention, a pris pour cible l’hôpital où il était de service, un petit dispensaire qui a dû recevoir subitement plus d’une centaine de blessés. Ce jour-là, l’infirmier Juan Nicolas Lopez a sauvé 44 vies selon les médias locaux.

Juan Nicolas Lopez, infirmier à l'hôpital de Nochixtlan © Isaac Carmona Torres Juan Nicolas Lopez, infirmier à l'hôpital de Nochixtlan © Isaac Carmona Torres

Une fin de mandat difficile pour l'ex-gouverneur de Oaxaca

L’ex-gouverneur de Oaxaca, Gabino Cué, a eu une fin de mandat difficile. Deux secrétaires de son administration ont démissionné après l'opération répressive de Nochixtlan et demandé sa traduction en justice. Son mandat de six ans a pris fin en novembre 2016, sous une pluie d'affaires de corruption. Alejandro Murat Hinojosa, du Parti pour la Révolution Institutionnelle (PRI), lui a succédé.

Se débarrasser des "mauvais maîtres"

 La réforme de l'enseignement scolaire a été promulguée en septembre 2013 par le président mexicain Enrique Peña Nieto. Le processus d'adoption a commencé en 2012 et a nécessité une modification de la Constitution fédérale dans ses articles 3 et 73. Cette réforme proclame l'autonomie de gestion de toutes les écoles du pays et soumet les enseignants à un système d'évaluation national censé débarrasser le pays des "mauvais maîtres" (citation du ministre mexicain de l'Education Aurelio Nuño).

La contestation, en trois ans, a progressivement augmenté jusqu'à connaître un pic de grèves et de perturbations de la circulation routière au printemps 2016. La plupart des enseignants opposés à la réforme font partie de l'organisation syndicale appelée CNTE ("Coordinadora nacional de trabajadores de la educación"). A Oaxaca, il s'agit de la section 22 de la CNTE, qui est réputée très combative. En juin dernier, quelques jours après le massacre de Nochixtlan, le gouvernement mexicain a fini par tenir une première table de négociations avec la CNTE sur la réforme éducative. Le ministre de l'Education Aurelio Nuños avait promis près de quatre mille mises à pied de maîtres d'école grévistes ou réfractaires aux évaluations. Selon des sources à la CNTE, cette promesse n'a pas encore été tenue car les organisations syndicales auraient réussi à empêcher cela au cours des négociations.

La grande révolte de l'Assemblée populaire des peuples de Oaxaca (APPO) contre l'ex-gouverneur Ulises Ruiz, en 2006, était née d'une convergence entre une multitude de luttes déclenchées pour soutenir une grève massive des enseignants de la section 22. La figure du maître d'école jouit d'une autorité importante dans les zones rurales du pays, en particulier au sein des communautés indigènes auto-administrées.

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