La politique migratoire, clé de voûte de la prévention du trafic d’êtres humains

Ma contribution au concours d'essais de l'Université nationale autonome du Mexique (UNAM) sur la lutte contre la traite des personnes, qui a gagné me prix de finaliste.

Enfants centro-américains sur la route de l'exil, dans le centre du Mexique © Clément Detry Enfants centro-américains sur la route de l'exil, dans le centre du Mexique © Clément Detry

L’administration Trump, ces derniers mois, commence à voir courronnée de « succès » sa politique de réduction de l’immigration irrégulière. Les discours xénophobes, la politique de tolérance zéro et la surveillance renforcée de la frontière ont abouti à une diminution sensible du nombre d’arrestations de migrants en flagrant délit d’entrée illégale sur le sol américain. Mais ces mesures n’ont en rien dissuadé les candidats à l’asile, dont le nombre a doublé voire triplé depuis le début de l’année dans la plupart des villes mexicaines frontalières.

Une autre mesure migratoire décrétée récemment par l’administration Trump, qui consiste à établir des limites quotidiennes d’entrées des demandeurs d’asile à chaque poste frontalier, augmente en outre l’exposition de ces exilés à plusieurs risques durant leur séjour prolongé dans des municipalités mexicaines à haut risque.

En matière d’asile, chercher à dissuader revient à mettre en danger. Il n’existe pas de « dissuasion » - pour reprendre le terme employé par le procureur général américain Jeff Sessions - pouvant empêcher ces personnes de migrer. Les gouvernements américain et mexicain n’ont toujours eu que deux options : admettre leur existence, reconnaître leurs droits inscrits dans la convention de Genève de 1951 et les protéger ; ou bien nier cette obligation, exposant ces exilés aux pires violations de leurs droits humains, y compris la traite des personnes.

Impossible de rester au Mexique

C’est exactement ce qui est en train de se passer à Tijuana, ville dont la police municipale se distingue régulièrement par des extorsions et des enlèvements de migrants pour le compte de la criminalité organisée. Le nombre d’entrées au poste frontalier de El Chaparral y a été limité à quarante par jour. Cela oblige les requérants à encombrer pendant des semaines voire des mois des centres d’accueil saturés qui se sont mis à en loger une grande partie dans des tentes à l’intérieur ou à l’extérieur de leurs installations.

Tijuana est une plaque tournante mondiale du trafic d’êtres humains, qui importe constamment des victimes pour les exploiter localement ou les faire passer aux Etats-Unis. La plupart des demandeurs d’asile y arrivent en famille, soit parce que le danger pèse sur plusieurs personnes au sein de celle-ci, soit pour éviter une interminable détention côté américain.

Si le flux de demandeurs d’asile - qui comprend désormais des Africains et des Sud-américains - continue d’augmenter, il n’est pas exclu de voir se former d'autres campements dans les mois qui viennent, mettant toujours plus en péril des personnes fuyant déjà de puissantes organisations criminelles.

La mairie de Tijuana, depuis le début de l'année, évoque une augmentation de 300 % du nombre de personnes venues inscrire leur nom sur la liste d’attente pour la réception des demandeurs d’asile au poste frontalier pour piétons de El Chaparral. Ils continuent à venir d’Amérique centrale, et viennent de plus en plus de l’intérieur du Mexique également, souvent victimes d’organisations criminelles d’ampleur nationale voire mondiale. Ils sont contraints de quitter non seulement leur lieu d’origine, mais aussi leur pays. Impossible de rester longtemps où que ce soit au Mexique lorsque, par exemple, on est poursuivi par le cartel Jalisco Nueva Generación (CJNC).

Des profits en constante augmentation

L’esclavage moderne s’effectue de mille manières, et les modalités de traite s’étendent aujourd’hui bien au-delà de la prostitution forcée. Dans la région Caraïbes-Mexique-Amérique centrale (Camexca), ce sont bien souvent les migrants qui, une fois réduits en esclavage, peuvent devenir aussi bien des marchandises sexuelles que des apports de main d’oeuvre dans les champs de marihuana et de pavot, des petites mains dans les laboratoires, ou des renforts dans les armées de sicarios.

C’est pourquoi il est plus que temps, notamment au Mexique et aux Etats-Unis, d’utiliser une politique migratoire responsable et respectueuse des droits des réfugiés comme levier pour une prévention à grande échelle du crime de trafic d’êtres humains. La grande vulnérabilité des exilés en territoire mexicain, due au déni de droit quasi-total opposé à leur situation de déplacés et de réfugiés1, empêche une lutte efficace contre la traite des personnes à l’échelle régionale. L’absence de protection des déplacés et réfugiés n’est pas juste une violation du droit international humanitaire ; c’est une aubaine pour les trafiquants de personnes à différentes étapes de leur périlleux périple.

D’après un rapport récent du Groupe d’action financière international (Gafi) cité par les Echos, cette activité criminelle entraîne des profits en constante augmentation jusqu’à ce jour2. Ses auteurs, qui s’intéressent particulièrement aux structures financières des trafiquants de personnes et à leurs procédés de blanchiment d’argent, précisent que «la hausse mondiale des flux de migrants considérés comme irréguliers a été un facteur fondamental du renforcement et de l’enrichissement des réseaux internationaux de traite des personnes».

Il convient d’admettre que les Etats de la région Camexca ont (légèrement) renforcé leur arsenal judiciaire et pénal de lutte contre la traite des personnes. Dans cette zone, le rapport du Département d’Etat sur la lutte globale contre la traite des personnes (dit TIP) adresse des encouragements à plusieurs pays qui ont intensifié le combat contre ce fléau, y compris le Salvador3 et Saint-Domingue. Le Mexique n’est pas en reste, lui qui a totalisé 900 condamnations en lien avec ce crime et secouru presque deux mille victimes en cinq ans.

Néanmoins, il ressort du rapport du Gafi que la plupart des politiques nationales et régionales de lutte contre ce trafic n’ont pas eu d’impact général sur son existence, notamment en raison la facilité avec laquelle ses revenus peuvent être blanchis. Une autre raison de cet échec est l’absence de protection des personnes migrantes, qui sont particulièrement visées dans la région Camexca. Les déplacements massifs de populations, causés en général par une violence criminelle hors de contrôle, profitent à ces mêmes organisations qui les provoquent, et qui font aujourd’hui presque autant de profit dans la traite de personnes que dans le trafic de stupéfiants.

A l’heure des politiques de tolérance zéro envers l’immigration irrégulière et de refoulement massif des demandeurs d’asile à la frontière mexicaine, les efforts en matière judiciaire ne répondent en rien à une problématique centrale : l’exposition massive des migrants à la traite des personnes en conséquence de leur absence de statut et de protection.

50 000 enfants perdus

Il suffit de demander à un chauffeur de taxi pour les trouver, dans le quartier nord de Tijuana, ville frontalière formant une connurbation avec San Diego en Californie. Noyés dans l’incontrôlable prolifération de services sexuels de cette zone dite de «tolérance», ils jouent à Candy Crush en attendant patiemment d’être emmenés pour quelques heures ou pour une nuit, comme l’a constaté la reporter Laura Sanchez Ley. Le même article publié dans un grand quotidien mexicain cite une étude d’une ONG locale, Unidos contra la trata A.C., qui en compte cinquante mille tout le long de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, prostitués bien avant l’âge.

Le reportage fait surtout état d’enfants locaux amenés dans le quartier nord par leurs mères toxicomanes, à court d’options pour financer leur vice. D’autres sources, cependant, signalent de nombreux cas d’enfants en provenance du triangle nord d’Amérique centrale, exploités sexuellement ou d'une autre manière après avoir été capturés sur leur itinéraire d’émigration.

En définitive, il est probable que le flux de mineurs voyageant seuls d’Amérique centrale vers les Etats-Unis n’ait pas réellement diminué depuis la nouvelle de leur arrivée massive à la frontière nord-américaine en 2014-2015. Un rapport en date de 2016 de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC)4 , remarqué dans la région, indique que 62% des victimes de traites des personnes en provenance d’Amérique centrale et des Caraïbes sont actuellement des mineurs.

Il paraît logique d'en déduire que la baisse des arrivées d'enfants centro-américains à la frontière étasunienne n’est pas causée que par la hausse des déportations de la part des autorités mexicaines. En effet, les conclusions du rapport de l'UNDOC en date de 2016 ne peuvent être sans rapport avec le fait que le Mexique soit devenu la deuxième destination mondiale pour le tourisme sexuel pédophile après la Thaïlande. Un essor propulsé par différents facteurs rendant l’enfance vulnérable : Internet, la toxicomanie généralisée, mais aussi la quantité d’enfants jetés sur les routes de l’exil.

De toute évidence, ils ne sont pas moins qu’avant à prendre la route. En revanche, ils sont beaucoup moins nombreux qu’auparavant à en voir le bout en liberté. Leur migration devrait être légalisée et protégée, son motif principal étant le refus de collaborer dès le plus jeune âge avec les sinistres mafias centro-américaines appelées maras (du nom de la plus puissante d’entre elles, la Mara Salvatrucha ou MS-13).

Réduire des personnes déplacées par la violence à la condition de clandestins, c'est commencer, déjà, à les réduire en esclavage. La crainte que les enfants séparés de leurs familles aux Etats-Unis - et placés dans des centres d’accueil privés plus ou moins fiables - deviennent des proies faciles pour les réseaux de traite infantile a été l’un des principaux motifs de préoccupation des mouvances religieuses, de la société civile et des Nations unies (ONU) lors du lancement de la politique étasunienne de «tolérance zéro» envers l’immigration irrégulière en avril de cette année.

La politique migratoire mexicaine saura-t-elle se distinguer ?

La réflexion sur les liens entre traite des personnes, migrations et conflits a connu une avancée importante lors de la publication par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNDOC) de son rapport global de 2016 sur la traite des personnes.

Cette analyse s’est poursuivie en Italie, lorsque l’organisation Save the Children a établi dans un rapport en date de 2018 que la fermeture de la frontière française aux exilés passés par la route migratoire italienne avait causé une multiplication des cas de prostitution de mineures dans la ville frontalière de Vintimille. La ville, en conséquence, est devenue un terrain de jeu idéal pour les trafiquants de personnes, sous l’effet d’une politique migratoire française guidée par l’aveuglement idéologique et l’obsession électoraliste.

Il ressort de ces études que la puissance et la cruauté des organisations criminelles sévissant dans les pays de transit n’expliquent pas autant les abus commis contre les migrants que leur stigmate même d’« illégaux », qu’ils porteront bien souvent jusqu’au pays de destination, où ils ne seront que relativement moins exposés au danger de la traite des personnes.

Les organisateurs de la caravane migratoire mexicaine Viacrucis Migrante, qui été rendue mondialement célèbre ce printemps par les tweets rageurs de Donald Trump, ont cet objectif de renverser la perspective discursive, mettant en évidence les « migrants illégaux » en tant que demandeurs d’asile protégés par le droit international humanitaire. Les autorités mexicaines, interpelées par l’intense médiatisation de la manifestation, se sont engagées à fournir des visas humanitaires à tous les participants de la caravane qui en feraient la demande.

La plupart d’entre eux, craignant la déportation et ne pouvant revenir dans leur pays sous peine de mort, ont choisi cette option. Cela crée un précédent contraignant pour la prochaine administration du président élu Andrés Manuel Lopez Obrador, censée représenter une alternance progressiste. Le simple fait d’arrêter de qualifier de « migrations illégales » des déplacements forcés de population et de mettre fin en droit à une situation de déni quasi-total des droits des réfugiés aura un impact considérable sur le nombre de personnes victimes du trafic d’êtres humains, dans un pays clé pour la lutte mondiale contre cette infamie.

 


1 La Commission mexicaine d'aide aux réfugiés (COMAR) a suspendu toutes les procédures pendant sept mois en 2018. Pendant la même année, le gouvernement mexicain a déporté plus de quarante mille personnes en Amérique centrale, tandis que l'administration Trump n'arrive pas à la moitié de ce "score".

2 Groupe d'action financière internationale (GAFI), «Financial flows from human trafficking» (p.12), 2018, París.

3 La procureure spéciale salvadorienne Violeta Olivares, en particulier, fait partie des dix «héros» du rapport TIP pour avoir dirigé des enquêtes ayant abouti abouti au démantèlement d’un réseau d’exploitation de mineures réputées vierges, et pour avoir mis la main sur les principaux opérateurs des mariages forcés contractés par les «Veuves noires», elles-mêmes forcées de tuer leur conjoint pour lui voler son assurance-vie.

4 UNODC, «Global report on trafficking in persons», 2016, Viena.

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