primaires de gauche et guerre de Hollande

La politique étrangère du président socialiste Hollande a été essentiellement une politique guerrière, très éloignée de l'idée qu'on peut se faire d'une politique de gauche. Les candidats à la primaire devraient l'avoir davantage à l'esprit et en débattre...

 

A peine plus de six mois après son arrivée à l’Elysée, Hollande a fait entrer la France en guerre. A cinq mois de quitter le pouvoir, il la laissse toujours engagée dans un conflit dont l’atrocité s’amplifie chaque jour et dont les contrecoups sur notre sol menacent d’être toujours plus redoutables alors que règne un état d’urgence dont on n’entrevoit pas la fin. La gauche qui vient de voter le prolongement de cet état et qui a accepté cette guerre avec une complaisance rarement vue dans son histoire, va-t-elle enfin accepter d’en débattre au moment où les primaires lui en donnent l’occasion ? Ce n’est pas, hélas, l’impression que l’on a.

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Pourtant dans cette espèce de « discours de renonciation » par lequel Hollande annonçait ne pas être à nouveau candidat à la présidentielle, il présentait ce que l’on peut appeler sa guerre d’une façon qui est une véritable insulte à la logique et à la chronologie. Ecoutons-le. « J’ai engagé, dit-il, nos forces armées au Mali, en Centrafrique, en Irak, en Syrie pour défendre nos valeurs et pour combattre le terrorisme qui nous avait frappés et qui nous menace encore – frappés à Paris, à Saint-Denis, à Nice et tant d’autres lieux ensanglantés. » Cette phrase met indubitablement en relation les attentats contre les journalistes de Charlie-Hebdo, contre le public du Bataclan ou contre les passants de la Promenade des Anglais à Nice avec les attaques aériennes et terrestres au Mali, l’invasion partielle du Centrafrique et les frappes en Irak et elle établit par l’emploi des temps grammaticaux un rapport logique précis de cause à conséquence. Ainsi l’action de Hollande (« j’ai engagé les forces armées ») est présentée comme la conséquence politique logique d’actes terroristes qui auraient eu lieu antérieurement (« le terrorisme islamiste qui nous avait frappés »). L’emploi du plus que parfait après le passé composé ne laisse aucune ambiguité de sens.

 

Or cette présentation fait fi de la chronologie et inverse totalement les choses. Les actes terroristes ne sont pas antérieurs mais postérieurs. Les frappes aériennes au Nord Mali commencent le 11 janvier 2013. L’attentat contre les journalistes de Charlie-Hebdo, première manifestation du « terrorisme islamiste » à laquelle peut faire allusion Hollande, a lieu le 7 janvier 2015 soit près de deux ans après. A ce moment-là le Centrafrique est déjà en partie occupé par les troupes françaises de l’opération Sangaris et, avec l’opération Chammal qui débute en septembre 2014, les frappes ont commencé contre l’État islamique en Irak depuis quatre mois. Dire que les attentats sont la riposte aux attaques multiples des armes françaises du Mali en Irak contre des positions djihadistes est une affirmation osée mais tenable. Prétendre le contraire et que c’est la France qui se défend et riposte en 2013 est, en revanche, une véritable tromperie.

 

Mais le mensonge de Hollande qui atteint son acmée dans le discours du 1° décembre ne consiste pas seulement à nous faire prendre les effets pour les causes et à se montrer comme contraint à une riposte quand il a pris toute la responsabilité d’une attaque (« j’ai engagé les forces françaises »). Il est aussi de bafouer les valeurs qu’il prétend défendre (« pour défendre nos valeurs »). Dès le départ il affirme son mépris total de l’adversaire et de sa vie en confondant la lutte contre les djihadistes du Mali avec la « destruction de terroristes ». Et il passe des paroles aux actes. Au conseil de défense du 11 janvier ainsi que l’indique jean-Claude Notin dans son ouvrage « La guerre de la France au Mali », il surprend les militaires en leur laissant « tir libre ». Le témoignage du maire de Konna et d’un journaliste malien indiquent que plus de 500 rebelles périront les deux premiers jours de bombardement (1) soit un nombre supérieur à celui de toutes les futures victimes des attentats terroristes en France. Dès juillet 2013, 260 bombes dont beaucoup de 250 kg seront larguées sur le Mali, pulvérisant ou brûlant atrocement les occupants des pick up ou ceux qui simplement formeront un attroupement repérable. Dans le massif des Ifoghas, les rebelles survivants seront traqués comme des bêtes et le plus souvent tués. Des expéditions seront organisées pour supprimer les chefs en exterminant leur garde. C'est ainsi qu'Abou Zeid, commandant d'AQMI, est tué avec 43 autres djihadistes après repérage de son convoi dès le 23 février 2013. A la suite des révélations même de Hollande, il a été envisagé de déposer plainte contre lui devant la CPI pour quatre assassinats ciblés constitutifs de crimes de guerre (2). L’opération Barkhane qui prolonge et étend hors des frontières du Mali l’opération Serval devient, selon le mot de l’ancien diplomate Laurent Bigot dans un article de novembre 2015 (3), un véritable « permis de tuer au Sahel ».

 

Si le nombre des combattants de l’État islamique tués en Irak ou en Syrie par les frappes de la coalition atteint en deux ans le total énorme de 50.000 selon un responsable américain de la défense (4), le chiffre des civils tués par ces mêmes frappes ne serait pas inférieur à 1900 selon l’ONG Airwars basée à Londres (4). Difficile bien sûr de dire quelle part prend précisément la responsabilité de Hollande dans ce terrible bilan humain mais la violence des raids de représailles qui ont visé la banlieue de Raqqa après les attentats de Paris témoigne assez qu’elle est lourde. Le soutien qui est donné aux assaillants de Mossoul (gouvernementaux irakiens et milices chiites) par les frappes aériennes françaises témoigne aujourd’hui même de la responsabilité du président français dans le martyr que subit cette ville sunnite d’Irak alors que ce même président s’autorise à faire la leçon à Assad et Poutine pour les bombardements que vient de subir Alep, ville sunnite de Syrie. On aura rarement sans doute poussé l’impudence aussi loin et porté ainsi atteinte au crédit de la France en matière de droit international et de de souci humanitaire.

 

La politique africaine et arabe de Hollande se confond comme celle des Etats-Unis avec celle de la cannonière et associe de plus en plus la France à la croisade américaine contre l’islam politique radical au nom d’une prétendue « guerre contre le terrorisme » telle qu’elle a été initiée par Georges Bush. Au nom de cette guerre ou sous son prétexte, l’armée française est en train de retrouver dans les anciennes colonies d’Afrique noire la même liberté qu’elle avait avant la décolonisation. Abandonnée en 1961 conformément aux voeux du Mali tout juste indépendant, la base coloniale de Tessalit est remilitarisée par la France. Au-delà, c’est la soumission politique et économique de l’ancienne A.O.F. qui est confortée tandis qu’empire la politique dite de la « Françafrique ».

 

N’est-il pas temps avec les primaires ouvertes encore pour une quinzaine que le débat s’engage à gauche vis-à-vis d’une politique étrangère bien étrange par rapport à ses idéaux ? Certes de Valls dont la soumission à l’impérialisme américain est telle qu’il a soutenu en 2003 l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis et qui, comme premier ministre de Hollande, a été à la pointe de sa politique belliqueuse et néocolonialiste, on n’attend pas qu’il se transforme et se déjuge. Mais on peut au moins espérer qu’Arnaud Montebourg et Benoit Hamon qui veulent en revenir aux vraies valeur de gauche ne se cantonnent pas aux questions de politique intérieure, qu’ils aient aussi à coeur de considérer vraiment le rôle de la France dans le monde, la nécessité d’accéder à une indépendance véritable vis-à-vis de tout bloc, de redonner ses chances à la diplomatie en faisant taire les armes, de reconsidérer les relations Nord-Sud et d’aller vers cette égalité et ce respect mutuel sans lesquels il ne saurait y avoir de paix durable et juste. Et puis, comme il s’agit aussi de se démarquer de la politique d’un homme qui s’est complu dans l’exercice solitaire du pouvoir, de faire en sorte que demain la politique étrangère de la France soit davantage celle des citoyens.

 

1-Article d’Afribone.com du 27 février 2013 et article : « La bataille de Konna » sur Wikipedia

 

2-Article : « Assassinats ciblés : Hollande bientôt devant la cour pénale internationale ? » Sputnik du 15-11-2016

 

3-  Article :« L’opération « Barkhane » : un « permis de tuer » au Sahel. » de Laurent Bigot, Le Monde.fr 2-11-2015

 

 

4- « En Irak et en Syrie, au moins 50.000 combattants de l’E.I. tués depuis 2014 » ; L’Express.fr 09-12-2016

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