les fondements de la conscience

Stanislas Dehaene qui prétend avoir déchiffré le "code de la conscience" (1) et qui croit que l'on pourra bientôt construire des automates conscients est devenu président d'un conseil scientifique de l'éducation. Ainsi une conception tout à fait rustre de la conscience qui prévaut déjà pour la recherche risque maintenant d'orienter toute la pédagogie officielle.

 

La douleur, Jean Escoula La douleur, Jean Escoula

 

Stanislas Dehaene qui prétend avoir déchiffré le "code de la conscience" (1) et qui croit que l'on pourra bientôt construire des automates conscients est devenu président d'un conseil scientifique de l'éducation. Ainsi une conception tout à fait rustre de la conscience qui prévaut déjà pour la recherche risque maintenant d'orienter toute la pédagogie officielle. Contre les affirmations péremptoires du neuroscientifique, j'ai défendu une conception de la conscience toute autre. Il est temps de préciser ce que pourraient être ses fondamentaux.

 

 

« Le générateur de conscience peut être un objet simple », ai-je écrit dans mon dernier article (1). Cet objet simple cependant appartient au monde des vivants. Ce peut être un animalcule comme le nématode C Elegans qui a 303 neurones. Pour dire qu’un si simple animal puisse être conscient, il faut s’appuyer fondamentalement sur une réalité simple. Cette réalité simple, c’est celle de l’énergie.

 

L’énergie au sens physique du mot est ainsi définie : « caractéristique que possède un système s’il est capable de produire un travail ». Le coureur que j’évoquais rebroussant chemin pour fuir l’odeur de lisier ou le nématode fuyant la concentration de quinine sont des systèmes effectuant un travail. Ce travail s’accompagne d’une dépense d’énergie mesurable en joules ou en calories. Mais la cause de ce travail, ce n’est pas l’énergie physique dépensée, c’est l’énergie psychique ressentie.

 

Nous ne pouvons pas parler du ressenti du nématode mais nous pouvons parler de celui du coureur. Malaise intense lié à l’odeur délétère, désir de supprimer ce malaise, volonté d’agir pour s’éloigner de la source nauséabonde, effort enfin qui soutient l’action corporelle effectuée : arrêt, volte-face, nouveau départ. Malaise (ou mal être ou douleur), désir, volonté, effort, telle est la succession logique en ce qu’elle se règle sur un enchaînement de cause à effet qui permet au système global du coureur et sans doute aussi à celui du nématode d’effectuer le travail constaté et mesurable en dépense d’énergie. Ainsi douleur, désir, volonté et effort apparaissent bien comme les états d’une forme d’énergie contenue dans la conscience et qui est l’unique cause de la dépense d’énergie effectuée. Tout se passe donc comme si l’énergie psychique n’était ni plus ni moins qu’une forme transformée de l’énergie au sens physique du mot. Elle est la caractéristique possédée par le système psychique qui lui permet de produire un travail. Si l’intensité du ressenti déplaisant n’existait pas, il n’y aurait pas de travail musculaire pour l’éviter. Notre coureur, atteint d’anosmie, continuerait sa route dans l’odeur nauséabonde.

 

Il faut être bien clair. Notre corps n’a pas besoin qu’existent des contenus de conscience pour effectuer diverses sortes de travail. D’abord de la circulation du sang à la respiration en passant par la digestion, notre corps multiplie les tâches dépensières en énergie sans que nous en ayons la moindre conscience. Ensuite bien des gestes, des actions que notre corps effectue se font aussi en dehors de la conscience. On peut même, en état de somnambulisme, avoir des comportements qui copient ceux de l’état de veille tout en étant profondément endormi. Mais lorsque nous ressentons une douleur ou un plaisir, éprouvons un désir, avons une volonté, fournissons un effort, l’actualité de notre conscience se confond avec l’actualité d’une force qui existe avant tout par son intensité et par le rapport qu’il y a entre cette intensité et la quantité de travail que nous pouvons effectuer à cause d’elle. Des émotions comme la peur, la colère etc. sont aussi des manifestations d’énergie psychique qui engendrent des comportements violents ou des efforts pour les contenir. Mais au-delà de nos émotions, nos pensées mêmes entrent dans un jeu de forces : affirmation, négation, mise en doute, adhésion etc. sans lesquelles elles n’ont plus accès à notre conscience. Qu’on enlève à la conscience l’intensité de la volonté et de l’affectif et il n’en reste rien.

 

Il y aurait ainsi des forces fondamentales à la base de la conscience comme il y en a pour supporter la matière. Mais il ne me paraît pas pertinent de penser que ces forces de la conscience existeraient au-delà d’elles, avant elles, présentes dans la nature dès l’origine, associées aux atomes, voire aux particules comme le voudrait une sorte de panpsychisme. En revanche, il me paraît certain qu’il y a des propriétés virtuelles des forces physiques fondamentales qui peuvent s’actualiser dans le psychisme, fût-il rudimentaire, des animalcules et qui supportent en dernière analyse le contenu présent à notre conscience, si élaboré soit-il.

 

Comment cette actualisation peut-elle se faire ? C’est à cette question que je propose un début de réponse en développant la théorie que j’ai appelé le modulisme (2). Elle présuppose certes la présence dans l’animal d’une structure inconnue qui permettrait le passage du physique au psychique mais elle s’appuie également sur l’existence assurée d’un champ magnétique interne d’une intensité modulée à tout instant par les diverses oscillations des neurones. Du nématode où deux neurones seulement permettent d’induire l’intensité d’un bien être ou d’un mal être en fonction de tel ou tel stimulus au cerveau humain où des milliards d’oscillations orchestrées dans le temps peuvent dessiner la physionomie et la couleur affective d’une sensation perçue, le même mécanisme producteur des forces fondamentales de la conscience (plaisir, déplaisir, désir, effort) me paraît à l’œuvre.

 

Des philosophes ont utilisé le terme de qualia pour nommer la particularité pure de l’expérience subjective. J’ai parfois quelques scrupules à reprendre ce terme qui ne fait pas apparaître la réalité essentielle de la conscience phénoménale : le champ d’énergie psychique qui la constitue. En tout cas, je le fais mien pleinement lorsque je lis cette phrase du nouveau « président du conseil scientifique de l’éducation nationale » : « Dans quelques décennies, la notion même de qualia, ces quanta d’expérience pure, dépourvus de tout rôle dans le traitement de l’information, sera considérée comme une idée étrange de l’ère préscientifique »(3 )Je ne sais pas, je l’avoue, ce qu’est l’ère préscientifique. Mais je crains, hélas ! de savoir ce qu’est une ère où un savant, péremptoire comme un prophète, qui méprise ou ignore l’objet même de sa science, après être devenu seul maître des recherches en sa matière sera bientôt peut-être seul maître en matière d’éducation…

 

On n’en est pas là heureusement encore. Mais puisqu’il s’agit ici d’appréhender les constituants fondamentaux de la conscience, appelons à une ère nouvelle où la recherche vraiment libre et ouverte acceptera de prendre en compte une pluralité d’hypothèses. Dont celle du modulisme bien entendu.

 

 

1-https://blogs.mediapart.fr/clement-dousset/blog/160517/le-generateur-de-conscience-peut-etre-un-objet-simple

 

2-https://blogs.mediapart.fr/clement-dousset/blog/240615/une-niche-pour-la-conscience-partie-22-le-modulisme

 

3- Stanislas Dehaene : Le Code de la conscience

N.B. Cet article initialement publié sur AgoraVox y a obtenu à ce jour 423 commentaires

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