Réponse à Pascal Boniface sur le terrorisme

P. Boniface vient de s'exprimer par vidéo sur youtube dans une intervention intitulée : "combattre le terrorisme en évitant le terrorisme intellectuel". Voici ma réponse sur les lacunes de sa prise de position.

combattre le terrorisme en évitant le terrorisme intellectuel © Pascal Boniface

J’ai beaucoup de sympathie intellectuelle pour vous, M.Boniface, mais cette sympathie n’est pas sans exigences. Et, comme vous êtes un spécialiste de géopolitique, j’attends que cet aspect de votre savoir vienne éclairer votre analyse de la situation intérieure française. Dans les actes, assassinats, attentats meurtriers que l’on qualifie de « terroristes » en France depuis 2013 et qui ont pour point commun d’avoir des auteurs de confession musulmane ou supposés tels, il y a toujours au moins deux aspects : un aspect proprement idéologique et un aspect politique. Si le premier aspect transcende par nature la dimension nationale, le second la transcende conjoncturellement et ne peut être examiné en dehors d’un cadre géopolitique. Et on ne peut faire, à mon sens, une bonne analyse des faits sans tenir compte de ses deux aspects à la fois.

 

L’aspect idéologique se rapporte à une conception intégriste, sectaire, absolue et faussée de l’islam marquée par la loi coranique telle qu’elle a pu être pratiquée ou l’est encore dans plusieurs pays où la religion musulmane était ou reste la religion d’État. C’est cet aspect qui apparaît le plus nettement dans plusieurs attentats. Comme le meurtre actuel du professeur d’Histoire, celui de Charlie hebdo était lié aux caricatures du prophète, celles en l’occurrence publiées par ce journal. L’attentat du Bataclan apparaît en rapport avec l’écoute d’une musique que les fondamentalistes considèrent comme impie.

 

Mais cet aspect idéologique ne doit pas cacher l’aspect politique qui est toujours présent et qui peut être presque toujours le principal. Ce dernier est encore plus que l’autre internationaliste. Il est lié à la situation internationale actuelle, et à l’action spécifique de la France.

 

Que la France soit visée bien plus sévèrement que les autres pays d’Europe par les attentats d’origine islamiste ne peut s’expliquer seulement par le fait de sa conception rigoureuse et parfois agressive de la laïcité. Elle s’explique d’abord par le fait que depuis son intervention au Mali à la fin de 2013, elle se livre à des attaques meurtrières de combattants islamistes, d’abord celles de djihadistes rebelles au Mali et au Sahel, puis, conjointement, de défenseurs de l’État islamique en Irak. Les auteurs des meurtres à Charli-Hebdo et de la prise d’otages au magasin kasher ont révélé avant de mourir avoir agi en représailles d’abord contre les bombardements de djihadistes au Mali. L’attaque du Bataclan apparaît nettement comme une riposte aux bombardements de l’État islamique qui faisaient alors rage. L’attentat de Nice également. Qu’il soit totalement aveugle comme ce dernier attentat ou totalement ciblé comme l’attentat contre Charlie, ces attentats me paraissent avoir en priorité une cause politique et, disons le clairement, stratégique et militaire, celle d’être une riposte à des bombardements destructeurs et très meurtriers. Que les responsables de l’État islamique aient pu revendiquer ces attentats le montre bien.

 

L’aspect de politique internationale est-il nul dans la décapitation du professeur d’histoire ? Même si son meurtrier n’avait pas agi du fait d’une commande étrangère, on ne peut négliger le fait que ce soit développé dans le monde musulman et jusqu’en Tchétchénie l’image d’une France engagée manu militari dans la lutte contre le djihadisme et prête pour cela à employer les pires moyens comme les attaques de drones armés. La France, en choisissant des moyens de combat odieux en Afrique, s’expose sur son sol à des actes de riposte odieux. Ce n’est pas parce que la cible apparaît totalement marquée idéologiquement qu’elle ne l’est pas politiquement.

 

Vous me direz, M.Boniface, qu’en réponse à des actions militaires, les cibles visées par des attentats n’apparaissent politiques que si elles sont militaires également. Il faut considérer la faisabilité des actions. Les cibles militaires hyper protégées et inattaquables par les djihadistes, ce sont d’autres qui sont visées significativement.

 

Tout cela pour dire que ce n’est pas seulement la politique intérieure et le respect de la communauté musulmane qui permettraient d’éviter des attentats odieux, c’est surtout d’abord la politique extérieure, l’agression qui s’éternise contre les rebelles du Sahel et fait régner là-bas une terreur sans commune mesure avec celle dont les Français peuvent se plaindre sur leur sol. Rémi Carayol rappelle le 6 septembre dans un article de Mediapart : « Jamais la question des conséquences sur les civils survolés par des drones n’a été abordée en France. Dans les rares rapports publics consacrés à l’armement des drones, seuls les aspects stratégique et éthique sont abordés, et seulement du point de vue français. Pourtant, le retour d’expérience des États-Unis en Afghanistan, au Pakistan et au Yémen a montré à quel point l’utilisation de drones armés pouvait être néfaste pour les populations civiles.

Dans une étude publiée en avril 2016 par l’Oxford Research Group, intitulée « Drone Chic », trois chercheurs constatent que l’usage de drones armés au Pakistan et en Afghanistan a eu « des conséquences profondes » pour les populations au sol. Il a « changé les pratiques culturelles et provoqué des troubles psychologiques », notent-ils. Parmi ces troubles : anxiété, insomnie, paranoïa… Dans ces pays, un ciel bleu est synonyme de danger.

Le philosophe Grégoire Chamayou, qui s’est intéressé de près à la question des drones tueurs américains dans un ouvrage remarqué (et très peu apprécié des militaires), Théorie du drone (La Fabrique éditions, 2013), note, en citant plusieurs études et reportages, que « les drones pétrifient. Ils produisent une terreur de masse, infligée à des populations entières. C’est cela, outre les morts et les blessés, les décombres, la colère et les deuils, l’effet d’une surveillance létale permanente : un enfermement psychique, dont le périmètre n’est plus défini par des grilles, des barrières ou des murs, mais par les cercles invisibles que tracent au-dessus des têtes les tournoiements sans fin de miradors volants »."

 

Il y a une terreur et une haine en retour suscitée par l’armée française dans le monde qui, pour être sciemment ignorée ici, n’en est pas moins réelle et parfois agissante. C’est un devoir de la considérer dans la recherche des causes de tout attentat commis sur notre sol.

 

Clément Dousset

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