Justice patriarcale en Italie

Deux récentes décisions de justice en appel ont fait beaucoup de bruit en Italie. Deux fois, ces deux dernières semaines, des hommes coupables d'un viol ou d'un féminicide ont vu leur peine réduite en appel. Ci-dessous, la traduction d'extraits de deux articles qui s'en font l'écho.

Un mari ayant tué sa femme. Deux violeurs. Ces trois personnes ont en commun des décisions de justice en appel rendues récemment en Italie et qui symbolisent une justice patriarcale. Dans les deux cas, les peines ont été allégées : d'un côté, des circonstances atténuantes ont été trouvées à un homme en proie à une crise de jalousie et qui avait commis un féminicide. De l'autre, deux violeurs ont été acquittés, le viol n'étant pas crédible car la victime était "trop masculine". 

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« Tempête émotionnelle », le jugement fait renaître le « délit d’honneur » 

Peine réduite de moitié. Parce qu’il a étranglé la femme qu’il fréquentait depuis quelques semaines en proie à une « tempête émotionnelle » déclenchée par la jalousie. C’est ce qu'a établi la Cour d’Appel de Bologne, qui a réduit la peine de Michele Castaldo, l’assassin d’Olga Matei, de 30 à 16 ans de réclusion. "Tempête émotionnelle" : deux mots qui font beaucoup parler, et qui sont contenus dans les motivations de la Cour. Maintenant le procureur général réfléchit à un recours en Cassation. Les associations de défense des femmes s’insurgent, les avocats de la famille de la victimes parlent de « sentence dangereuse ». Du risque que revienne le temps du « délit d’honneur ». Dans une Italie où huit féminicides ont déjà eu lieu en 2019. 

Castaldo, 57 ans, a tué la femme avec laquelle il avait une relation le 5 octobre 2016, au sommet d’une crise de jalousie. Il a été condamné à 30 ans de prison. Les juges de Bologne, en appel, ont concédé quelques circonstances atténuantes. La jalousie était un sentiment « certainement immotivé et inadapté à douter de sa capacité d’auto-détermination », mais a provoqué chez l’homme, « à cause de ses expériences de vie malheureuses (il avait déjà été trahi par son ex-femme et par une autre compagne, ndlr) » ce que l’expert psychiatrique a défini comme une « très forte tempête émotionnelle et passionnelle ». La jalousie circonstance atténuante ? Pour le dire avec les mots du juge, une circonstance « qui pouvait avoir une influence sur la mesure de la responsabilité pénale ». Des SMS « tout à fait innocents » avaient déclenché la réaction de l’assassin, au moment du crime. Quand il a tout avoué, il s’était justifié : « J’ai perdu la tête parce qu’elle ne voulait plus rester avec moi. Je lui ai dit qu’elle devait être à moi, et à personne d’autre. Je l’ai serrée au cou et je l’ai étranglée ». 

Article original : "Tempesta emotiva" la sentenza riesuma il delitto d’onore, édition papier Repubblica, 3 marzo 2019

"80,5% des féminicides sont commis par le partenaire ou des personnes connues", lors de la manifestation à Trente, 8 mars 2019 © Clément Luy "80,5% des féminicides sont commis par le partenaire ou des personnes connues", lors de la manifestation à Trente, 8 mars 2019 © Clément Luy

 

"Elle ressemble à un garçon, ce n'est pas un viol". La décision choc des trois juges 

Article original : https://www.repubblica.it/cronaca/2019/03/10/news/sentenza_shock_stupro_sembra_un_maschio-221145195/  

Trop masculine. Peu avenante. Et donc il est peu crédible qu’elle ait été violée, plus probable qu’elle ait tout inventé. Voilà un raisonnement qui indignerait s’il était entendu dans un bar, mais qui a un effet encore pire quand il est lu dans une sentence. D’autant plus qu’il a été signé par trois femmes juges. Qui choisissent, ainsi, d’acquitter en appel deux jeunes condamnés en première instance à cinq et trois ans de prison pour violence sexuelle. 

Le verdict a été annulé lors de son renvoi en Cassation sur demande du procureur général qui a mis en évidence quelques incongruités et vices de légitimité. Le procès en appel devra donc être refait. La sentence cassée a surpris plus d’un magistrat de la Cour de Cassation. En la lisant, il semble que ce qui influence la décision des trois magistrates soit l’aspect physique de la femme violée.  

Le procès en première instance avait condamné un des deux hommes, celui qui avait eu des rapports avec Nina, à cinq ans, et son ami à trois ans de prison. Les condamnés contestent et le 23 novembre 2017 la Cour d’Appel leur donne raison. Elle les acquitte car elle ne pense pas crédible la version de l’accusation. Jusque là, rien d’étrange : la procédure judiciaire normale. Ce qui ne fait pas partie de la procédure habituelle, première anomalie, est que la victime est définie par les juges de la Cour d’Appel d’Ancone la « rusée péruvienne ». 

Comme si cela ne suffisait pas, les trois magistrats se laissent aller à des commentaires et des jugements physiques en oubliant peut être que leur rôle est celui de juge pénal, non pas de juge de concours de beauté. Au point d’arriver à écrire dans la conclusion de leur sentence qu’ « en définitive, il n’est pas possible d’exclure que ce soit Nina qui ait organisé la nuit « orgiaque », en trouvant une excuse auprès de sa mère, en buvant autant que les autres pour ensuite commencer à provoquer Melendez (à qui la fille ne plaisait même pas, « au point d’avoir enregistré le numéro de téléphone sur son portable avec le surnom « Viking », une allusion à des personnes bien plus masculines que féminines, ce qui semble confirmé par la photo présente dans le dossier judiciaire), le poussant à avoir des rapports sexuels comme une sorte de défi ». En bref, les accusés doivent être acquittés, avaient établi les trois juges d’Ancone. Parce que Nina, selon eux, ne pouvait pas être désirée : elle ressemblait à un garçon. 

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Deux exemples de justice patriarcale, pour deux décisions qui seront ou ont été renvoyées en Cassation par le procureur général de la République italienne. Elles témoignent néanmoins d'un état de fait où rien n'est gagné pour les femmes. Rappelons ce qu'était le "délit d'honneur" dans une Italie où le divorce n'existait pas, circonstance atténuante pour de nombreux cas de féminicides, dont il est question dans le premier cas : 

Article 587 du Code pénal - abrogé le 10 août 1981"Qui cause la mort de sa conjointe, de sa fille ou de sa soeur, dans l'acte où il en découvre la relation charnelle illégitime et dans l'état de colère déterminé par l'offense faite à son honneur ou à celui de sa famille, est puni de 3 à 7 ans de réclusion. Une telle peine est aussi applicable à qui, dans les dites circonstances, cause la mort de la personne qui serait dans une relation charnelle illégitime avec la conjointe, la fille ou la soeur"

Divorzio all'Italiana de Pietro Germi (1961), est centré sur un délit d'honneur en Sicile Divorzio all'Italiana de Pietro Germi (1961), est centré sur un délit d'honneur en Sicile

 

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