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Billet de blog 11 janv. 2022

Une personne de plus retrouvée morte près de la frontière franco-italienne

Fathallah Belafhail, alias Zakaria, un nom qui s'ajoute à la longue liste des personnes tuées par le régime des frontières européennes. Son corps a été retrouvé le 2 janvier dans le bassin du Freney, après qu'il ait traversé une frontière de plus au péril de sa vie. Chaque jour des personnes meurent aux frontières, en mer, dans les forêts, les montagnes, dans une invisibilité quasi totale.

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Voici deux communiqués, écrits pour ne pas laisser cette personne subir , comme beaucoup trop d'autres, le silence face à son existence et face aux réels responsables de sa mort.

Pour que nos frontières cessent d’être des cimetières

7 mai 2018 : Blessing Matthew,

18 mai 2018 : Mamadi Conde,

25 mai 2018 : Mohamed Fofana,

15 novembre 2018 : Douala Gakou,

6 février 2019 : Tamimou Derman,

7 septembre 2019 : Mohamed Ali Bouhamdi,

21 juin 2021 : Mohamed Mahayedin…

Le 2 janvier dernier, le prénom de Fathallah Belafhail, alias Zakaria s’est ajouté à cette liste déjà trop longue de personnes décédées ou disparues dans le Briançonnais en essayant de se rendre en France.

Fathallah Belafhail Zakaria a été retrouvé mort dans les Alpes, aux alentours de Modane. Il avait 31 ans et était d’origine Marocaine. Il a certainement traversé la frontière franco-italienne à plus de 2000m d’altitude, de nuit, sous-équipé face à la neige ou les températures qui avoisinent régulièrement -10°C.

Cette personne a payé les conséquences de la chasse à l’homme menée jour et nuit par la Police aux frontières, la Gendarmerie nationale et les militaires de l’opération Sentinelle dans cette région, traquant et refoulant des personnes, parfois des familles entières, venues demander l’asile en Europe.

Cette militarisation morbide de la frontière pousse les exilé.es à s’aventurer toujours plus loin des sentiers praticables et à prendre des risques toujours plus grands.

Quelques-lignes dans la presse locale, un appel à témoin de la gendarmerie de Modane sur twitter : Fathallah Belafhail Zakaria est mort dans l’indifférence la plus totale. Sa famille attend toujours le rapatriement de son corps, conservé à des fins d’enquête.

Pour que nos frontières cessent d’être des cimetières, pour que ces personnes ne soient pas mortes en vain, souvenons-nous d’elles et relayons l’information autour de nous.

Des gens qui luttent à la frontière.

Mourir en luttant

Dimanche 2 janvier 2022, un corps a été récupéré dans le bassin du Freney, dans la vallée de Modane. Le corps est celui de Fathallah Belafhail Zakaria, un jeune marocain de 31 ans arrivé en France par l'Italie entre le 29 décembre et le 1er janvier.

Aucun journal italien pour le moment parle de cette nouvelle. Et 7 lignes d'un journal local français sont consacrées à cette mort d'Etat.

La frontière entre la Vallée de Susa et Briançon continue de tuer en silence. Il s'agit du sixième décès en cinq ans.

Qu’est-ce que c’est un mort par rapport à la bonne saison touristique qui vient de s'achever. Maintenant il est temps pour tout le monde de repartir au travail : retourner dans les cellules de la ville pour produire, tête baissée, un progrès qui a été promis par un système malade depuis des millénaires, qui n'a désormais besoin de murs que pour les plus exploités, les derniers, les invisibles : au reste du troupeau suffit la peur, la peur du prochain ; la terre apprivoisée, anesthésiée à la douleur des autres.

Ici la montagne n'oublie pas,

ici la montagne ne pardonne pas...

ici la montagne garde la mémoire...

Elle se souvient de Mohamed Ali Bouhamdi (Alpha) le 7 septembre 2019.

Le corps sans vie a été repéré dans la soirée par un passant sur les berges de la rivière Dora. Décomposé, méconnaissable, qui ne pouvait être reconnu qu'au sexe (masculin) et au fait que sa peau était sombre. Reconnu bien plus tard grâce à un tatouage.

Se souvient de Derman Tamimou, 29 ans. Le 6 février 2019.

Mort d'engelures, retrouvé par un chauffeur de camion presque enseveli par la neige sur la route nationale 94 du Col du Montgenèvre. A demi conscient, il est transporté à l'hôpital de Briançon où il décède peu après.

Se souvient de Mamadou-Alpha Diallo 20 ans.

Le 29 mai 2018, son corps a été retrouvé sans vie au-dessus des Alberts, le village avant Briançon. Trois jours plus tôt, Ibrahim, son ami, était "arrivé complètement désemparé au refuge de Briançon". « Il n'avait pas mangé depuis longtemps, il était tellement bouleversé qu'il ne pouvait pas avaler. Il parlait de son ami, qui, étant tombé, ne s'était pas réveillé ».

Se souvient de Mohamed Fofana, 28 ans.

Le 25 mai 2018 du côté italien des Alpes, non loin de Bardonecchia, son corps sans vie, blotti dans un ravin, a été retrouvé par un chasseur. Selon la police transalpine, "il y aurait passé l'hiver". Il a fallu plus de deux mois pour savoir qui c'était.

On se souvient de Blessing Matthieu, 21 ans.

Le 8 mai 2018 vers 5 heures du matin, alors qu’elle avait franchi la frontière depuis longtemps, et que la traversée nocturne touchait à sa fin, cinq policiers se sont présentés devant elle dans le village de La Vachette, à 3 km de Briançon. Elle parvient à s'échapper pour juste après se noyer, pas dans la Méditerranée mais à 1400 mètres dans les Alpes. Ses restes finissent par être retrouvés dans les filtres d'un barrage, défigurée par la violence des eaux de la Durance dans laquelle elle est tombée.

Nous, les habitants de cette vallée, ne pardonnons pas à ceux qui ont transformé ces belles montagnes en un cimetière de personnes fortes, jeunes et en bonne santé.

Le bras armé de la bête : Police. Gendarmerie. Militaire, PAF. Chasseurs alpins. Des pions, déplacés et commandés de haut. Ils sont la croix de ce tombeau.

La frontière tue à travers ses uniformes. Les « forces de police » sont le bras armé de ce dispositif de sélection et d'exclusion. LES FORCES DE L'ORDRE SONT LA VRAIE FRONTIERE. LES RESPONSABLES SONT LES POLITICIENS ET LES INTÉRÊTS PRIVÉS QU'ILS REPRÉSENTENT

La répression des flics contre les "migrants", les "sans papiers", les réfugiés, les "immigrés clandestins" (n'importe quel nom pour ne pas les appeler « personnes ») se traduit par des meurtres visibles sur ces montagnes, mais elle commence bien plus loin.

Nous vivons dans une forteresse appelée Europe, défendue par des murs et par des personnes qui travaillent pour Frontex (Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes). Partout dans les Etats européens, la police perquisitionne perpétuellement dans les rues des villes, et effectue des blocages de plus en plus spécifiques à la recherche de celles et ceux qui n'ont pas de papiers, ou plutôt pas les « bons » papiers, pour les menacer ou les enfermer dans des CPR (véritables camps de concentration modernes, plus ou moins l’équivalent des CRA en France).

L'emprise du virus après deux ans de répression généralisée se resserre de plus en plus. Depuis le début de la pandémie, pour vous déplacer, vous avez besoin d'un autre document, d'un autre code, et si vous n'en avez pas, vous ne pouvez pas entrer pour vous réchauffer même pour un café ou un thé chaud, même s'il fait moins de zéro dehors.

Si la police vous arrête dans la rue et que vous n'avez pas de papiers d'identité (VALIDES), ils peuvent vous emmener dans un CPR à chaque fois qu'il se vide : la machine à chair humaine illégale, dirigée par les maîtres du dieu de l'argent. Tout uniforme qui répond à l'impératif de sélection est directement responsable d'un génocide mondial qui se déroule actuellement sur de multiples frontières.

Pendant ces vacances de Noël ces montagnes ont été traversées par des milliers de personnes tranquillement en voiture, en bus ou en train ou encore mieux en skiant et en marchant.

Pourtant, l'un d'eux, considéré comme illégal, s'est arrêté à jamais là-haut, sous un barrage, près de Modane et celui qui continuera à détourner le regard pensant que tout va bien est complice de cette énième mort largement dénoncée.

L'autodétermination des personnes de passage dans le Val Susa ne s'est jamais arrêtée et continue chaque jour sans s'arrêter. Val Susa appelle à la liberté. De la garnison incendiée à San Didero, aux gardes armées des moulins qui ont abattu des arbres centenaires et ont failli mettre le feu à l’autoroute. Et jusqu'aux sommets des montagnes, la frontière invisible, silencieuse et mortelle. Fine frontière entre les touristes de toute l'Europe et les alpinistes, entre les commandants légaux (PAF- GENDARMERIE) - et les commandants illégaux.

Ils violent cette montagne de haut en bas. Asseyons-nous et discutons-en, puis agissons et commémorons la mort d'un de nos frères tombé au combat.

Alta Val Susa appelle à la frontière toutes les personnes qui se sont engagées et se sont organisées dans ce combat au fil des ans.

Je souhaite à tous que notre montagne ne soit plus jamais un cimetière pour les personnes dites illégales.

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