Le droit du sol est nourri de fantasmes, bourré de sous-entendus malsains et absurdes. Principe fondateur de la France instauré par François Ier au XVIe siècle, il n'avait jusqu'ici jamais été remis sérieusement en cause, pas même sous le régime de Vichy. Et pourtant aujourd'hui pas un débat sans citer le droit du sol comme responsable de l'immigration massive qui nous envahirait. Il est l'un des thèmes fétiche de toute l'extrême-droite française depuis des décennies et fait même l'objet d'une de leur proposition les plus mises en avant : la suppression pure et simple de ce droit.
Cette proposition s'inscrit dans un récit plus large, qui n'est rien d'autre qu'une construction politique assez malhonnête érigée pierre par pierre dans le seul but, une fois de plus, d'accabler les migrants et d'agiter les peurs. La philosophie originelle du droit du sol est la possibilité pour chaque individu né sur le sol français d'être français. C'est aussi simple que cela. Cette vision est par exemple en vigueur aux États-Unis, où le droit du sol est intégral : vous naissez sur le sol américain, même de deux parents étrangers ? Vous êtes citoyens des États-Unis.
En réalité, en France le droit du sol n'est déjà plus intégral. Le nôtre prend effet et permet l'obtention de la nationalité française à la condition que celui ou celle qui la demande ait au moins un de ses deux parents français et qu'il ou elle puisse prouver plusieurs années de vie en France au moment où il effectue sa demande.
On peut déjà s'interroger sur les motivations réelles des défenseurs de cette modification : qu'est ce qui nécessitait le besoin de restreindre un droit pourtant ancré dans notre histoire depuis plus de quatre siècles ? Je ne peux m'empêcher d'y voir en filigrane une forme de xénophobie à l'égard des étrangers qui représenteraient par principe une menace pour notre pays et dont nous devrions restreindre la chance de devenir français. Mais désormais que cette modification a été mise en oeuvre, pourquoi vouloir aller encore plus loin ?
La construction politique devient à mon sens toute claire si l'on conserve cette même grille d'analyse : la xénophobie. C'est la seule raison qui pourrait motiver cette volonté de restriction ou de suppression. La remise en cause du droit du sol est le fruit direct du rejet de l'immigration, puisque cette mesure est une pure mesure de communication. Elle permet de faire passer implicitement l'idée que les étrangers seraient des menaces, mais sans le dire. Elle renforce l'idée que n'importe qui pourrait devenir français et profiter des avantages de notre nationalité. Mais elle permet surtout de distinguer deux catégories de français et d'en exclure une catégorie : celle qu'ils appellent les « français de papier ». En effet, s'en prendre au droit du sol revient à s'en prendre aux descendants des immigrés, aux enfants des étrangers... nés en France ! Donc des français ! On voit ainsi comment l'évocation de ce droit mutli-centenaire cache en réalité nombre d'abjectes théories racistes et racialistes, et comment il parvient à relier à lui seul l'idée de « grand remplacement » par des étrangers devenus illégitimement français avec les questions d'immigration. Le tout sans qu'aucune expression controversée ne soit employée et en ayant l'air faussement intelligent si la proposition est bien amenée (cf Jordan Bardella).
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C'est donc dans cette rhétorique que s'est vautré François Bayrou, en reprenant à son compte la même semaine (comme par hasard celle du vote de la censure, n'est ce pas ?) l'idée qu'il faudrait réouvrir le débat sur l'identité française, ainsi que sur ce fameux droit du sol et l'expression de « sentiment de submersion migratoire » empruntée mot pour mot à l'extrême-droite. Ces positionnements indécents sont en réalité un leurre politicien de la part du Premier ministre, à la recherche d'un socle minimal en faveur de la non-censure.
Mais jusqu'où cet opportunisme pourrait-il aller ? En France, en 2025, sommes-nous capable d'abroger une loi constitutive de notre identité nationale et de nos racines (ce qui devrait pourtant plaire à l'extrême-droite qui se dit grande défenseuse de notre identité nationale !) sur la simple base de démagogie, de xénophobie et d'une bonne dose de cynisme politique ? Car ne nous y trompons pas. La suppression du droit du sol ne changerait rien aux débats sur l'immigration. Pire, focalisant l'attention sur un dispositif voué à échouer, elle participerait à radicaliser encore davantage les racistes en tout genre, prêts à tout pour écraser sans cesse ceux qu'ils estiment comme indésirables.
Les mots employés par François Bayrou et leur sens implicite participent grandement à banaliser ces thèses. En tant que membre du gouvernement, il accrédite l'idée que la question serait légitime et que le débat serait opportun, alors même que rien n'indique que le droit du sol soit en cause dans la gestion des flux migratoires. L'exemple récurent de Mayotte (où le droit du sol est déjà renforcé par rapport au reste du territoire), est parfaitement fallacieux puisque l'immigration clandestine continue. Qui peut croire un seul instant que les pères et mères de famille quittant les Comores et la pauvreté pour s'installer clandestinement à Mayotte le font pour la beauté d'une carte d'identité française ? Ces départs sont avant tout le fait de la misère, et de l'aspiration à une vie meilleure à Mayotte, qui est bien plus riche. Les questions à régler sont donc sociales, et non éthniques.
Accepter de relancer en ces termes un débat aussi pourri de l'intérieur par la xénophobie et le racisme est un aveu d'échec cuisant pour un Premier ministre que l'on nous présentait comme réticent à l'idée de composer avec l'extrême-droite. La manœuvre politique est habile : négocier au grand jour avec le PS, et faire des appels de phare en sourdine au RN. Si cette tactique met tout le monde d'accord et évite une censure, que dire des traces qu'elle laissera au pays et de la légitimité qu'elle aura accordé aux thèses implicites les plus sombres ?