Pleurer les impleurables

Le 9 février 2020, AlarmPhone a reçu un appel de détresse provenant d'un bateau avec 91 personnes en détresse juste au large des côtes de la Libye. Les activistes d'AlarmPhone ont informé toutes les autorités compétentes, mais aucune opération de sauvetage n'a eu lieu et peu après, les personnes n'étaient plus joignables.

Le 21 février, le réseau transnational AlarmPhone – qui relaie aux garde-côtes compétents les appels de détresse des personnes traversant la Méditerranée et maintient le contact avec leurs proches – écrivait ce communiqué : « Le 9 février 2020, AlarmPhone a reçu un appel de détresse provenant d'un bateau avec 91 personnes en détresse juste au large des côtes de la Libye. Le bateau perdait de l'air, le moteur avait cessé de fonctionner et des gens étaient déjà passés par-dessus bord. Les activistes d'AlarmPhone ont informé toutes les autorités compétentes, mais aucune opération de sauvetage n'a eu lieu et peu après, les personnes n'étaient plus joignables ». Aucune des institutions interpellées n’a répondu aux appels de détresse relayés ce 9 février 2020, et ce  « silence institutionnel » des autorités européennes et libyennes s’est prolongé en un refus de répondre aux demandes des familles, des organisations humanitaires et des rares journalistes à couvrir le potentiel naufrage. On pouvait alors suivre sur Twitter les alertes désespérées d’AlarmPhone, du premier SOS émis à l’aube, jusqu’aux dénonciations amères du silence des garde-côtes et de l’agence Frontex. Le 19 mars, AlarmPhone écrit : « We will keep struggling to end these racist policies that consider some lives disposable and ungrievable ». Que certaines vies soient jetables et impleurables, que leur mort ne conduise pas à une reconnaissance institutionnelle, que cette indifférence soit organisée au mépris du droit des gens et des familles, est le scandale moral et politique de l’Europe.

Selon Judith Butler, qui travaille en tant que philosophe sur les notions de précarité, de disposability et d’ungrievability, si certaines vies n’accèdent pas au deuil public, c’est qu’elles ont été condamnées à être abandonnées avant même d’avoir disparues. Autrement dit : une vie n’est une vie pleinement reconnue, politiquement validée et socialement protégée, que si lui est donnée la possibilité d’être publiquement pleurée. Le 9 février 2020, 91 vies avec leur puissance, leur autonomie et leur singularité propre, qui fuyaient rêvaient et pensaient, se sont vues refuser tout secours et ont disparu sans traces dans l’indifférence des autorités publiques. Comment expliquer la violence de cet abandon redoublé de ce déni ? Avec les mots de la philosophie, on dira que la politique est biopolitique et nécropolitique : elle distribue différentiellement, sur une ligne allant du citoyen pleinement reconnu à l’étranger exclu, la précarité et l’endeuillement. Les uns reçoivent les honneurs d’un enterrement au Panthéon, d’un encart dans les journaux ou d’une reconnaissance publique ; aux autres l’oubli et l’effacement ! L’État comme puissance protectrice pour certains, ou comme force létale pour d’autres. Ces vies non pleurées sont des vies à qui l’on a refusé toute structure de soutien de la vie : à qui l’on n’octroie ni support économique et social (statut, logement, soins de santé, emploi), ni droits d’expression politique, à qui sont déniées les formes de reconnaissance sociale ou les conditions permettant l’action politique. Des vies dévaluées et non protégées par les systèmes de valeurs dominants, des vies pour qui le droit de la mer s’efface, pour qui les impératifs d’hospitalité et de sauvetage tombent en ruine, qui disparaissent de l’horizon d’intérêt du politique. C’est une question politique cruciale : « Quelles sont les vies qui comptent ? Quelles sont les vies qui ne comptent pas ou qui ne sont pas reconnaissables comme vies, ou qui ne comptent comme vies que de manière ambiguë ? » Pour le pouvoir, certaines vies ne comptent pas ; pour le pouvoir certaines morts ne doivent pas pouvoir mériter l’indignation et le chagrin partagé de la communauté. Certains corps doivent disparaître sans susciter d’émotions. C’est ainsi que le pouvoir souverain de la nation fonctionne : il sélectionne et valide d’une main, invisibilise et efface de l’autre main. C’est dans ce double geste qu’il s’affirme.

La frontière est le lieu de cette violence constituante de la politique nationale: elle marque ce partage en laissant passer les détenteurs et détentrices de passeports Schengen ou de visas, et en laissant mourir les femmes, les hommes, les enfants et les nourrissons qui tentent de la traverser. Quelles vies sont dignes d’être vécues, quelles morts sont dignes d’être pleurées ? Tout comme le droit d’accéder aux conditions vivables de la vie, le droit au deuil n’est pas attribué d’une manière égale, et cette inégalité manifeste les contours culturels, les cadres d’appréhension qui séparent entre les pertes reconnues par la nation et celles tenues pour négligeables. Or ces cadres sont racialement saturés, et définissent un partage postcolonial entre l’Occident européen et « l’Autre » venant de la rive opposée de la Méditerranée. Butler rappelle ainsi cruellement combien le principe soi-disant universel de la dignité humaine, loin d’être inconditionnel, est plus ou moins attribué sur des lignes de partage genrée, raciale, sexuelle et économique.

Cependant, quand nous nous réunissons pour pleurer et commémorer ceux et celles dont on a perdu trace le 9 février 2020, dont la disparition est comme escortée du cortège funèbre des disparu·e·s sur la frontière Méditerranée ou des traversées englouties dans la Manche, nous déclarons refuser ce geste de partage. Nous exigeons que le politique, que notre politique, se définisse autrement que par cette exclusion mortifère. Nous déclarons qu’envers et contre tout ces vies pleurées et aimées par leurs familles et leurs amis au pays, ces vies comptent. Elles ont droit à notre chagrin et notre souvenir. La commémoration est déjà une insurrection, tout comme les funérailles des oublié·e·s peuvent devenir une manifestation : elles contestent la condamnation à l’oubli. Elles se soulèvent contre l’ordre affectif qui cherche à répartir l’émotion du deuil en fonction de l’appartenance nationale. Elles montrent humblement ceux et celles que nous n’arrivions pas à voir, dont les visages n’apparaissaient pas dans les journaux, et rappellent leurs noms. Commémorer ce naufrage invisible – c’est-à-dire oblitéré, non enquêté, non couvert par les médias, étouffé –, c’est refuser qu’il demeure dans les limbes du non-événement. C’est opposer au régime de la frontière un régime de l’humanité, qui prend soin de chaque vie et qui se constitue à travers le travail minutieux des organisations internationales, des familles de victimes, des individus de chaque côté de la frontière, de leur autonomie propre. Ce travail perpétuel consiste à assurer la persistance du répertoire des gestes fondamentaux et immémoriaux de l’humanité : sauver ceux qui se noient sur l’Ocean Viking, donner sépulture dans les cimetières de Lampedusa ou de Zarzis, enquêter sur la vérité des parcours et des violations commises par les autorités avec Architecture Forensic – ou répondre à un appel de détresse, comme l’a fait l’AlarmPhone au matin du 9 février 2020. Ce travail dresse les contours d’une politique des impleurables : avec, pour, à partir des vies exclues par le national, en rappelant leur singularité propre – en  prononçant leur nom.

 

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Texte de Alison Bouffet

Doctorante à l'Université de Paris

Pour participer, vous pouvez partager cette commémoration sur les réseaux sociaux avec le hashtag #saytheirnames et avec le communiqué d'AlarmPhone (https://alarmphone.org/en/2021/02/01/transnational-decentralized-commemoraction-9th-of-february/?post_type_release_type=post), ou vous rendre au rassemblement déposé et organisé de 16h30 à 17h30 Place Stalingrad. L'événement Facebook est ici:  https://www.facebook.com/events/992980374560290?locale=fr_FR

 

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