Le feu qui cache la forêt

Le désastre en cours en Amazonie est le résultat d'une politique économique raciste et spéciste concertée, pensée et voulue.

En livrant la forêt amazonienne aux entreprises et aux défricheurs en tout genre, Bolsonaro a favorisé l'émergence de feux de forêts gigantesques dont certains défraient désormais la chronique après des mois de silence.

Si la sécheresse et la dégradation globale du climat aggravent le phénomène, quasiment aucun de ces incendies n'est naturel. Lorsqu’ils ne sont pas le fait d’orpailleurs illégaux à qui l’élection du nouveau président aura donné des ailes, la plupart des départs de feu sont allumés par des propriétaires terriens, soucieux d'élargir leurs champs de soja et leurs pâturages pour remplir l’estomac des bêtes en même temps que celui des occidentaux. Encouragés par la politique de dérégulation lancée par Bolsonaro, ils promettaient, le 10 août dernier, un "dia do fogo", c’est-à-dire un jour du feu[1].

C'est dans ce contexte de libéralisation des pratiques d’exploitation en tout genre que les incendies deviennent de plus en plus incontrôlables jusqu'à baigner São Paulo d'un effrayant brouillard noir, incarnant terriblement bien une catastrophe en cours depuis longtemps.

Mais alors même que Bolsonaro n'avait jamais caché ses intentions de voir l'Amazonie mis au service de la croissance économique, personne n'a jusqu'ici fait écho à la guerre désespérée des populations d'Amazonie, dernier rempart contre la surexploitation que les politiques racistes et libérales du président auront définitivement radicalisé. Depuis des années, les leaders indigènes sont assassiné.e.s les un.e.s après les autres par des milices de plus en plus tolérées à la solde d'éleveurs de plus en plus avides, de sorte que pour la seule année 2017, 57 défenseur.e.s des terres indigènes perdaient la vie en territoire amazonien[2]. 

Une spoliation générale en cours depuis des siècles

C'est dans cette guerre sourde de conquête vorace que se niche pourtant les racines du problème. Nulle ne peut contester que l'abandon des politiques de préservation est intimement lié au dédain violent du gouvernement brésilien envers les populations indigènes, que si le climatonégationnisme de Bolsonaro est réel, il est opportunément servi par un racisme pur que le silence médiatique a tout aussi bien protégé.

Nous regardons donc les forêts d'Amazonie disparaitre en pensant à notre monde qui s'arrache sous nos pieds sans voir que celui-ci ne s'effondre que parce qu'il a refusé de voir la spoliation générale en cours depuis des siècles. Pire, nous pouvons constater que si l'indignation se tourne enfin vers l'Amazonie, elle ne s'attarde jamais sur le second poumon de la terre, au bassin du Congo, où l'indifférence permet de laisser libre cours aux ravages des milliers d'incendies déclarés tous les ans en Afrique.

Entre 2002 et 2012, les feux en Afrique subsaharienne, et notamment dans le bassin du Congo, ont pourtant représenté 70% de la superficie brûlée dans le monde selon la NASA[3]. Ils ravagent toujours les terres africaines dans des proportions folles sans qu’aucun focus ne viennent alarmer les consciences du nord où les incendies sont un fait-divers de nos feuilletons d’été.

La terre ne semble donc brûler que parce que chaque étincelle choisit prestement son bois au sud tandis que le regard des indignés d'occidents se trouble de tous les privilèges sur lesquels la mondialisation économique les laisse plus ou moins reposer.

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Au Congo aussi, la mécanique destructrice se joue sur fond d'accaparement des terres, de constructions abusives de mines et d'exploitation renforcée des sous-sols que de multiples filiales d'entreprises occidentales poursuivent sans relâche jusqu'à la déviation finale des profits ainsi crées vers l'Europe, les Etats-Unis ou la Chine... La spoliation des terres des uns sert à l'accroissement des richesses des autres, et c'est ainsi que le capitalisme boucle le cercle infernal du néocolonialisme.

La loi du profit n'est pas celle de la vie et le fascisme qui se donne pour mission de faire le lit du néolibéralisme l'a très bien compris. Les splendides réservoirs naturels de l'Amazonie sont avant tout solubles dans les lois du marché qui entraînent tous les jours des milliers de personnes pauvres dans la destruction programmée de nos deux poumons verts.

Les populations locales auraient été laissées à leur sort, si elles n'étaient pas assises sur les derniers remparts qui font face à la voracité maladive du capitalisme. Puisqu'il ne survit que s'il croît ses besoins de conquêtes sont "naturels". Que des populations soient oubliées, que le vivant soient méprisés est une nécessité claire à sa survie et, à travers lui, à la survie de ceux qui en contrôlent les rouages directement ou indirectement.

Incendie général du monde

De là découle la nécessité de s'interroger fortement sur les raisons de notre richesse tout autant que de notre confort : si c'est la consommation générale de viande qui explique en partie la course des propriétaires terriens vers l'agrandissement infini de leur pâturage en Amazonie, ce sont nos entreprises qui déciment les forêts et les plaines d'Afrique sur fond de point de croissance brandis par les gouvernements occidentaux en mal d'électorat.

Le capitalisme ne se heurte donc pas seulement aux limites naturelles de la planète, mais à sa propension massive à ne pouvoir survivre et à ne démontrer son "efficacité" au quart de la population mondiale que sur fond de production et reproduction d'inégalités partout où il puise sa force, chez tou.te.s les pauvres et les oublié.e.s du monde. 

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En d'autres termes, le désastre auquel nous assistons avec frayeur n'est ni un épiphénomène, ni un événement nouveau, mais le résultat d'une politique économique raciste et spéciste concertée, pensée et voulue. Cette catastrophe nous oblige à penser les défis à venir dans une multidimensionnalité nécessaire où racisme, sexisme, fascisme, climatonégationnisme, lutte des classes et libéralisme se lient indubitablement pour creuser la sépulture du vivant.

Nous pouvons gloser sur les feux du mois d'août tant que le focus médiatique s'y prête, mais nous ne pouvons oublier l'incendie général du monde que le capitalisme et le fascisme attisent tous les jours aux frais de politiques néocoloniales, racistes, sexistes, spécistes et libérales. Chaque recul des droits est lié à un recul du vivant. Chaque recul du vivant attise les fumées sombres du fascisme.

La spirale est donc globale et la lutte sera totale ou ne sera pas.

[1] https://sicnoticias.pt/mundo/2019-08-23-Jornal-brasileiro-revelou-Operacao-Dia-do-Fogo-antes-do-inicio-dos-incendios-na-Amazonia

[2] Chiffres disponibles sur le site de Global Witness : https://www.globalwitness.org/en/press-releases/deadliest-year-record-land-and-environmental-defenders-agribusiness-shown-be-industry-most-linked-killings/

 

[3] MODIS has demonstrated that some 70 percent of the world’s fires occur in Africa, and more than 50 percent of the total area burned in the last two decades has occurred on that continent, due largely to the extensive burning of savanna grasslands during the dry season. https://www.nasa.gov/mission_pages/fires/main/modis-10.html

 Première image : capture d’écran prise sur le site de la NASA le 22/08/19 : https://firms.modaps.eosdis.nasa.gov/map/#z:2;c:19.3,-9.9;d:2019-08-21..2019-08-22 

 

 Deuxième image : capture d'écran prise le site du projet Copernic le 22/08/19, il s'agit des déjection de CO2 des feux de forêts https://atmosphere.copernicus.eu/charts/cams/aerosol-forecasts?facets=undefined&time=2019082200,3,2019082203&projection=classical_global&layer_name=composition_aod550

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