Affaire Pierre Ménès ou Pépita. Et s'il y avait plus que du sexisme et du racisme ?

Et si certaines séquences télévisées, comme celles mettant en scène Pierre Ménès ou Pépita, jugés choquantes en disaient plus que ce que nous voyons ? Et si certains mécanismes, aussi méconnus qu’incompris, étaient à l’œuvre dans l’apparition d’une scène polémique ou/et choquante ?

Et si certaines séquences télévisées que nous jugeons choquantes en disaient plus que ce que nous voyons ? Et si certains mécanismes, aussi méconnus qu’incompris, étaient à l’œuvre dans le visionnage d’une scène polémique ou/et choquante ?

Bienvenue dans le monde des biais cognitifs.

Il y a quelques semaines, des images sorties d'archives, ont rappelé de manière criante le comportement qualifié de sexiste, homophobe, raciste du chroniqueur sportif Pierre Ménès.

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Précision avant de développer, il ne sera pas de traitement d’un point de vue moral. Ce qui m’intéresse ici, ce sont les mécanismes psychologiques qui sont à l’œuvre. Dit autrement : de comprendre avant de juger.

Je rappelle brièvement la scène ; Pierre Ménès, dans un extrait d’émission, annonce sur le plateau avoir fait un pari avec la chroniqueuse Francesca Antoniotti; se lève et va aussitôt l’embrasser sans que cette dernière ait montré le moindre signe d’acquiescement. Plutôt même le contraire. La surprise a joué à plein pour Pierre Ménès. Le désarroi et une espèce de sidération peuvent alors se lire sur le visage de la victime.

Le seul geste d’empathie qu’elle rencontrera sur le moment sera dans le regard d'Estelle Denis l’animatrice, tout autant médusée. Dans le public, c’est le rire. Et mise à part l’animatrice et la victime, l’ambiance reste à l’amusement.

D’un point de vue juridique, voire pénal, ce qu’a fait notre chroniqueur, si la chroniqueuse avait décidé de porter plainte, aurait été qualifié en agression sexuelle. En effet, tout y est : « baiser sur la bouche » et ceci « au moyen de la surprise ».

Alors la question à se poser : pour quelles raisons n’y a-t-il eu aucune réaction pour défendre la victime ? Arguons, que personne, mise à part l’auteur des faits lui-même, ne connaissait ses intentions. À cet instant, il aurait été compliqué de défendre physiquement la chroniqueuse avant l'agression.

Mais après ? Pour quelles raisons des rires au lieu d’une, au minimum, réprobation du public ou/et des participants du plateau ou, voire, des huées ? Cela peut se produire parfois.

Note : notre chroniqueur n’en n’était pas à son coup d’essai. Cette même scène s’est produite une autre fois avec quasiment les mêmes réactions.

Autre séquence. Évoquons ici les situations humiliantes à caractères racistes qu’a subie l’animatrice Pépita à la télé.

La très récente sortie d’archives où une animatrice noire officiant dans l’émission « Pyramide » nous rappelle à tous et à toutes de nombreuses séquences où cette dernière a été l’objet de remarques profondément racistes et d’attitudes sexistes à son encontre et ceci devant un public. Les réactions : des rires de l’ensemble du plateau.

À tout cela, certains objectent, et ce n’est pas faux, que la société a changé. Et que ce qui était permis ou toléré à une époque ne l’est plus aujourd’hui.

Oui, mais… Je pense que si certaines conditions étaient produites, nous pourrions encore aujourd’hui avoir droit à ce même type de séquences. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la science.

Et ce n’est pas un phénomène qui est en cause mais plusieurs.

L’argument d’autorité

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Alors je l’ai utilisé, deux lignes auparavant. En indiquant que les propos que je vais tenir sont appuyés par la science, j’ai utilisé un argument d’autorité.

D’un point de vue cognitif, vous n’êtes pas coincé mais presque. Qui pour contester la science ? L’argument d’autorité en rhétorique est une arme très efficace. Mais elle est aussi à l’œuvre dans certaines situations. C’est là où nous arrivons au biais d’autorité.

À ce moment, vous me poserez sans doute la question de quelle autorité qui pouvait être à l’œuvre dans nos différentes séquences télévisées. Et bien, celle de la télévision et de la production, justement. Appelons là l’autorité médiatique.

Le sujet a été théorisé et démontré dans le documentaire le jeu de la mort qui s’appuyait lui-même sur les expériences du psychologue américain Stanley Milgram.

En gros, cela dit : face à une autorité, l’individu lambda dans la majorité des cas, obéira. Normal peut-être me direz-vous. Mais, et c’est le point détonnant, cette obéissance demeurera mais si l’injonction donnée est contraire à la morale. Statistiquement, seule une poignée d’individus résistera à l’injonction. Et encore, ceci, au prix de nombreux efforts…

Pour le dire simplement et avec un exemple (qui a fait l’objet d’une expérience), vous aurez davantage de chances de ramasser un papier traînant dans la rue (et ne vous appartenant pas) si l’injonction vous était donnée par un policier que par un individu lambda.

Revenons à notre séquence télévisée.

Donc si le message envoyé est « l’autorité qui est ici médiatique (symbolisée ici par la production représentée elle-même par l’équipe de tournage, animateurs compris) ne s’offusquent pas », c’est qu’à priori, il n’y a pas lieu de s’alarmer.

Et si vous souhaitez absolument blâmer quelqu’un, peut-être eut-il fallu blâmer le premier à rire…encore que…

Des études ont montré que face à des situations nouvelles, angoissantes, stressantes, le rire était une sorte de réponse. Un moyen de défense presque. Tous les individus ne réagissent pas de cette sorte mais cela peut arriver.

Il est peut-être alors probable que certains rires soient davantage le fruit d’un malaise qu’une situation perçue comme drôle.

L’effet mouton

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C’est une expression que vous avez certainement déjà dû entendre « les gens sont des moutons ». Ceci pour qualifier la propension chez certains individus à faire comme les autres sans se poser de questions.

En science, il s’agit du biais de conformisme. Il n’est ni mal, ni bien. Il a été très utile à une époque.

Oui, en des temps reculés, où l’espérance de survie ne dépassait pas une seconde pour ceux qui préféraient se poser la question de pourquoi tout le monde court subitement plutôt que de courir tout de suite. Ces curieux-là auront compris, malheureusement trop tard, que la raison était un prédateur.

Nous sommes donc les descendants d’une très lointaine génération qui avait tendance à suivre la troupe sans trop se poser de questions, et qui avait bien raison de le faire si elle voulait survivre.

Ici encore, de la nombreuse littérature sur le sujet. En gros : un individu aura une tendance naturelle à imiter ses congénères et, combien même, les gestes ou les pensées qu’il reproduit lui sont incompréhensibles.

Revenons à notre séquence télévisée. Ici cela devient maintenant simple à comprendre sous cet angle. Ne voulant pas être « exclu » ou simplement être dans la norme, il était plus simple alors pour l’individu lambda présent de rire que de protester.

Du syndrome de l’ignorance collective

Et pour terminer, il s’agit probablement du comportement psychologique le moins connu et pourtant de nombreuses fois à l’œuvre.

Une personne se fait agresser dans la rue devant de nombreux témoins et personne pour intervenir ? Un homme est étendu à terre, peut-être victime d’une crise cardiaque, et personne pour lui porter assistance ?

Analyse.

Ce qu’il faut indiquer et rappeler, c’est que si les témoins voient la personne en détresse, ces derniers voient aussi les autres spectateurs. Tout le monde observe tout le monde, et, naturellement, cela ne sera pas sans conséquences sur la conduite à tenir. Chacun aura tendance à agir en interaction avec autrui.

Telle une réaction en chaîne, cette situation tend à arriver au point nommé « ignorance collective ».

Cet état nous le devons à la « preuve sociale ». En gros, nous sommes rassurés par le fait qu’il y ait d’autres personnes, cependant, et c’est là le danger, cette présence d’autres individus nous suggère qu’à priori quelqu’un va intervenir. Sauf que si tout le monde pense pareil, et ne fait que penser, au final, personne n’intervient…

Retour à notre séquence télévisée.

Des spectateurs ont peut-être pu trouver la scène choquante. Ils auront alors cherché une confirmation de leurs réactions autour d’eux ; seulement tout le monde rit…

Si l’entre eux ou elles avaient alors manifesté bruyamment son indignation, peut-être que d’autres réactions tout aussi outrées auraient suivi.

Rien ne s’oppose, rien ne s’annule, tout peut agir de concert

Note : attention, même s’ils ont l’air très proches, ces biais sont distincts.

La preuve sociale va provoquer chez vous un sentiment de confiance. Si je devais prendre une image, c’est l’effet “Tupperware”. Vous achetez le produit, probablement pour de bonnes raisons rationnelles, mais aussi par le fait que d’autres personnes de votre entourage l’ont acheté avant vous.

Le biais de conformisme. Il s’agira ici d’une attitude d’imitation afin de vous insérer dans la norme, de ne pas faire « vagues ».

Biais d’autorité. Tendance à surévaluer l’influence d’un individu. Ou à lui prêter une autorité qu’il n’a pas.

Je précise également, nous l’avons vu, que loin d’être exclusifs, ces biais peuvent tout à fait agir de concert. Et si ces influences vont dans la même direction, il sera alors plus difficile à l’individu qui y sera soumis d’y résister.

Conclusion

Le racisme, le sexisme ou/et le machisme légitimement pointés du doigt ne sont pas forcément les acteurs psychologiques à être en scène quand début une action que notre société actuelle peut, avec de bonnes raisons, désapprouver.

Il est intéressant d’observer, qu’en coulisse, que les choses sont moins simples qu’il n’y paraît. Et que d’autres leviers, ce qui fait de nous un animal social, peuvent intervenir. Pour le meilleur, comme pour le pire.

Sources :

"Influence et Manipulation" Robert Cialdini

Documentaire "Le jeu de la mort" écrit par Christophe Nick, réalisé par Thomas Bornot, Gilles Amado et Alain-Michel Blanc

Michaël Capgras - CEO du réseau d'affaires You Work Here

Mon blog professionnel : Savoir réseauter

Mon compte Twitter : CMichael_fr

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