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Billet de blog 7 mars 2021

La terre en partage aujourd'hui

Gisèle Bienne, «L’homme-frère» (Actes Sud, mars 2021). Parmi les sept frères et sœurs, ceux qui ont jadis travaillé à la ferme ont droit à un salaire différé pris sur l'héritage. Que dira la justice ? Qu'écrira "la petite péquenaude"?

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Photo Jean-Loup Sieff

Le juge Azdak, dans Le cercle de craie caucasien de Brecht, décide que le petit Michel appartiendra à la servante Groucha qui l’a sauvé pendant une émeute puis élevé et nourri, et non à sa mère biologique, l’épouse du gouverneur, qui a préféré fuir sans oublier d’emporter ses cartons de chapeaux mais en abandonnant son fils. Elle est la mère, c’est « son droit » de le reprendre. Aussi, au moment du jugement, tire-t-elle avec acharnement le bras de Michel placé au centre du cercle craie, tandis que Groucha dit simplement : « Je l’ai élevé, dois-je le déchirer ? » Gisèle Bienne a dédié L’homme-frère à Groucha et au juge Azdak, invoqué pour rendre justice aux enfants de son roman qui ont grandi dans la craie de la plaine champenoise : « Azdak, juge Azdak, dans le cercle qui représente le globe terrestre, quelle serait votre parole ? »

Ils sont sept enfants, sept frères et sœurs, « un petit peuple avec ses propres codes. Chacun à sa place, comme les vaches à l’étable, comme les poules sur leurs perchoirs, comme autrefois les chevaux à l’écurie. Qui des trois sœurs et des quatre frères restera dans ce toujours, qui en sera éjecté, qui choisira de le quitter, qui aura le privilège du choix ? »

Ils savaient plaisanter autour de la table, jouer et travailler dur tous ensemble. Les jours de moisson, Gabrielle, la narratrice, et Sylvain son jeune frère relèvent les gerbes de blé pendant que le frère aîné Marc conduit le tracteur : « Nos étés de moisson me grisaient. Mon cœur y a accumulé du soleil pour une vie. Dans la plaine, dans la plaine. […] Nous avons découvert le ciel et ses étoiles dans les champs de blé. Nous ne nous demandions pas si nous aimions ou non la plaine, elle était là, grande nappe attractive. Aucun obstacle ne se dressait entre le ciel et nous, et nous, nous allions sur ses chemins avec la sensation d’y cavaler. » La plaine est un terrain d’expériences sensuelles, affectives, imaginaires, esthétiques qui invitent à la « déterritorialisation ». Les chemins blancs tracés dans la craie appellent vers les lointains. La plaine, on s’en échappe, on y revient, c’est un paysage à lire, une page où écrire.

L’intensité des sensations lors d’orages mémorables, les joies du travail en commun, la présence amicale des animaux, les rires partagés alternent avec des moments d'anxiété : « le merveilleux et le terrible étaient à la maison indissociables »  — dureté du quotidien, périodes de pauvreté, conflits entre les parents et cette étrange mélancolie du père, léguée par son propre père, partisan de Jaurès revenu brisé de la guerre de 14 ; « le temps de l’orphelin » s’accordait souvent mal avec les exigences du travail. L’auteure a abordé la complexité des conséquences de la Première Guerre mondiale sur les générations suivantes dans Paysage de l’insomnie (2004), Le Cavalier démonté (2006), La Brûlure (2015) et Les fous dans la mansarde (2017).

Le père, dans sa famille, peut se comporter en maître mais il aide toujours généreusement ceux qui ont besoin d’un bout de champ ou de conseils pour remplir toutes sortes de dossiers. Il n’est pas prêt à affronter le passage de l’agriculture paysanne, dont il maîtrise les savoirs, les techniques et l’organisation collective, à une agriculture industrielle imposant engrais, pesticides et nouveaux outils. Il doit subir deux remembrements qui bouleversent ses repères. Aussi cède-t-il l’exploitation à Marc, le fils aîné, pour un prix très inférieur à sa valeur, les six autres enfants ne récoltant que des miettes. Marc, il est vrai, avait travaillé à la ferme depuis l’âge de quatorze ans sans toucher de salaire… Sylvain aussi avait fait sa part de travail jusqu’à l’âge de vingt ans. À son retour du service militaire, on invite Sylvain à quitter la ferme familiale pour se placer comme ouvrier agricole dans une grosse exploitation. Chargé de « traiter » les terres de son patron avec des produits phytosanitaires, il le fait sans conscience des dangers. La sœur aînée, quant à elle, s’occupait des petits, lavait, repassait, cuisinait, préparait des conserves pour l’hiver, un travail tenu pour négligeable par Marc…

Après la mort de leur père, les sept sont convoqués chez le notaire. Ils y prennent connaissance du testament paternel qui demande à Marc de renoncer au « salaire différé », les champs lui ayant été vendus à un prix extrêmement modique. Marc décide de contester ce testament, il tient aux dix années de salaire qui lui sont « dus ». C’est son « droit », mais est-ce juste ? Il refuse cette question. Pour lui, le salaire permet la reconnaissance de son travail, libéré du regard du père — sa dignité. Il attaque ses frères et sœurs en justice. Sylvain et la sœur aînée demandent également leur part de salaire différé. Leur dignité est aussi en jeu. Des procès vont se succéder pendant quinze années entre les hommes-frères : d’un côté l’aîné, l’héritier, et de l’autre Sylvain « fantassin de la plaine » et la sœur aînée.

Gabrielle, de son côté, refuse d’entrer « dans le temps détraqué des procès ». Elle tente, dans une grande solitude, d’arrêter « la machine infernale », de sauver la maison familiale et ce qui peut l’être encore des relations entre les enfants de la plaine : « comment faire pour que ces années-là ne soient en rien ternies par le déroulement de la bataille judiciaire ? » Réfractaire aux hiérarchies sociales, elle défend d’autres valeurs : respect envers ceux qui depuis la Révolution française ont construit et décoré la ferme, cultivé les champs, fidélité aux expériences de l’enfance, aux sensations partagées, empathie envers toutes les formes de vie, affection pour Sylvain. Gabrielle est du côté d’Antigone qui refuse de séparer les frères : « Je suis née non pour séparer par la haine mais pour rassembler par l’amour » (Sophocle, Antigone). Gabrielle est du côté de Groucha. Cependant le juge Azdak n’est plus là pour l’entendre. Le cercle de la loi qui les enserre brise les liens entre Gabrielle et Sylvain. Elle ne pourra renouer avec lui que pendant les derniers mois de sa vie, à l’hôpital où il est « traité » pour une leucémie myéloblastique causée par les produits dits « phytosanitaires » qu’il a manipulés pendant des décennies. La Malchimie fait d’ailleurs le récit de la maladie de Sylvain en relation avec les manœuvres des firmes de l’agrochimie soutenues par les gouvernements.

Pendant ce temps, Gabrielle conduit des ateliers d’écriture et soutient Sandra, fragile jeune femme maltraitée par un de ses frères. Classée schizophrène, Sandra est sujette à d’irrépressibles angoisses : « je suis cassée », dit-elle. Elle dessine et peint avec talent, s’identifie à Marylin Monroe « une étoile qui a trop voulu briller et qui s’éteint seule dans la nuit. » Mais elle reste « enfermée dans le corps de la mère. » Gabrielle tente de l’aider à maîtriser ses délires : « Nous voilà pris dans le cercle de craie, dans le cercle de flammes, dans le cercle de folie. »

Félix Guattari dans Les Trois écologies (1989) montre que les injustices sociales, les atteintes que la psychiatrie fait subir aux malades mentaux et l’agriculture industrielle aux êtres vivants relèvent « d’un mal plus profond et plus considérable relatif aux façons de vivre et d’être en société sur cette planète ». Il en appelle à une éthique qui rende le monde plus habitable. Le travail en commun dans la plaine, le soin des bêtes, la patiente culture des plantes et l’attention aux petits frères ont donné à Gabrielle « un autre savoir, celui de la petite péquenaude. » C’est au nom de ce savoir qu’elle demande au juge Azdak de rendre une justice qui ne détruise ni les frères ni la ferme.

Ce savoir est une forme de résistance qui rejoint le combat contre l’agrochimie : « le savoir des paysans relève d’une science expérimentale non d’une théorie générale dont les lois seraient “vraies” indépendamment des effets qu’elles produisent » (Joëlle Zask), par exemple la destruction de la biodiversité et les maladies causées par les pesticides.

C’est aussi celui de Gabrielle accompagnant Sandra dans l’écriture de ses textes, c’est encore celui de l’auteure de ce récit au style précis et dépouillé : « La tyrannie des discours, des enflures, j’y étais déjà allergique », dit Gabrielle qui ne manque pas d’humour.

De même qu’elle a réussi, enfant, à faire revivre les fleurs du jardin d’agrément laissé depuis des lustres à l’abandon, elle cherche, artiste, à recréer « faire reprendre comme on dit à propos des plantes, la capacité de penser et agir ensemble » (Isabelle Stengers).

Références:

Gisèle Bienne, Paysage de l’insomnie, (Climats, 2004) ; Le Cavalier démonté (L’école des loisirs, 2006) ; La Brûlure (Actes Sud, 2015) ; Les fous dans la mansarde (Actes Sud, 2017) ; La Malchimie (Actes Sud, 2019, prix Maurice Genevoix et prix Mouans-Sartoux du roman engagé pour la planète).

Bertolt Brecht, Le cercle de craie caucasien, L’Arche, 1989.

Félix Guattari, Les Trois écologies (Galilée, 1989).

Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes, résister à la barbarie qui vient (La découverte, 2009 et 2013).

Joëlle Zask, La démocratie aux champs, Du jardin d’Éden aux jardins partagés, comment l’agriculture cultive les valeurs démocratiques (La Découverte, 2016).

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