La Brûlure suivi de Marie-Salope de Gisèle BIENNE

Voici un grand coup de cœur, le dernier livre de Gisèle BIENNE, La Brûlure suivi de Marie-Salope, paru chez Actes Sud,  collection Un endroit où aller en mars 2015.

Deux livres en un, d’une grande force et d’une écriture d’une qualité rare. On lit cet ouvrage sans pourvoir le lâcher et on s’en souvient longtemps, comme d’une voix.

La Brûlure, premier roman de ce diptyque, écrit presque quarante ans après Marie-Salope, paru en 1976 et qui avait touché un large public, revient sur la spécificité de cette œuvre de jeunesse et sur les effets qu’elle a produits chez les proches de la narratrice.

Ces deux romans conjuguent trois brûlures : la plus ancienne, c’est celle de Marie-Salope — expression de l’Est employée pour se moquer des filles espiègles et casse-cou. L’année de ses quinze ans, elle a vécu « un été de braise » : charbons ardents des conflits avec ses parents, mais, avec Monsieur Hervé qui l’attire, ce sont les flammes claires du rêve et du désir. La seconde brûlure correspond à la publication de Marie-Salope, « le livre qu’il ne fallait pas », ce qui lui a valu l’exclusion du nid familial.

La narratrice a trente ans. Sept ans plus tard, l’incendie de la maison a profondément atteint tous ses habitants : « Ils ont tous été brûlés à des degrés divers et cette brûlure les amène à peser leurs mots, à respecter certains silences. » (p. 162). La Brûlure évoque le fantôme de la belle maison labyrinthique 

Nous suivons la narratrice et son père, qu’elle revoit après sept années d’exclusion, parmi les ruines enchevêtrées de la maison calcinée. Progressivement une complicité s’instaure entre eux. Ce qui les rapproche, c’est la mémoire — une sensibilité fine à l’intensité des lumières, des odeurs, à l’épaisseur du temps qui irradie des moindres objets présents depuis plus d’un siècle.

L’ancienne confrontation avec la mère est au centre de La Brûlure. Si Marie-Salope est pour la narratrice un roman, « un chant, un cri vers la lumière », pour sa mère il demeure une accusation, une atteinte à son « honneur » : n’a-t-elle pas accompli son « devoir » dans des conditions matérielles et affectives douloureuses ?  Le drame lié à la maison disparue permettra-t-il qu’elles se revoient ?

Marie-Salope est composé comme une tragédie antique : unité de temps (deux mois d’été), unité de lieu (la maison), unité d’action (chaque scène accentue la tension dramatique entre Marie et les protagonistes de la famille ainsi que le contraste entre ces conflits et l’intensité de son amour pour M. Hervé, jusqu’à ce qu’elle soit sur le point de « basculer dans le gouffre »). La faute, au fond, c’est d’abord cette « sympathie » au sens fort : éprouver avec l’autre, ressentir sa joie ou sa peine. Il y a quelque chose d’Antigone en Marie-Salope.

Gérard-Georges Lemaire en rend bien compte dans sa « chronique  d’un bibliomane mélancolique »  du 19 mars 2015,

 www.visuelimage.com/?id_news=8485.

Quant à Pierre Ahnne, je crois que nous n’avons pas lu le même livre. Il présente une lecture d’une superficialité étonnante et comportant bien des contresens. Il est resté sourd au drame humain qui se joue dans ce diptyque. (Il est vrai que Marie-Salope n’est pas un roman porno, tant pis pour les déçus !) C’est un petit chef-d’œuvre de sensualité par ailleurs.

Colette CAMELIN

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