Ce que nous disent les fleurs du cerisier

Confinée dans un appartement de Reims, j'écoute ce que dit un cerisier en fleurs des ruines de la Première guerre mondiale où il plonge ses racines et de la situation actuelle des hôpitaux face au covid-19. Il rappelle les «fautes» qui nous ont mené à cette catastrophe et nous dit, avec Jaurès, comment imaginer l'avenir.

Reims, dimanche 29 mars 2020

Aujourd’hui le cerisier blanc se débat sous les rafales de vent. Ses branches s’agitent comme des mains gantées de peluches blanches. L’ai-je jamais vu aussi fleuri ? Ai-je eu, depuis 12 ans qu’il est sous la fenêtre de mon bureau, autant d’attention à lui consacrer ? Une telle profusion de pétales est-elle signe d’un printemps trop doux, trop ensoleillé après de grandes pluies d’hiver ? Qu’en est-il de ses racines ? Sans doute ont-elles quelque chose à nous dire de notre présent. Elles s’enfoncent profondément dans une terre qui fut labourée par les obus chaque jour, d’août 1914 à octobre 1918. Ce quartier, au nord de Reims, sous le feu des batteries du fort de Brimont, est sorti de la guerre « aplati », comme on disait. De la fenêtre de la cuisine, je salue parfois la colline de Brimont couverte d’un bois épais et noir. Il y avait là des fortifications défensives édifiées à la fin du 19e siècle pour éviter un nouveau désastre. La défaite de 1870 était dans toutes les mémoires. Mais l’état-major a changé de stratégie en 1912 : plus de guerre défensive, place à l’offensive, à la furia francese, à la baïonnette, cette solide Rosalie. Alors les forts furent démantelés en 1913, mais ils furent remis en service en 1914, par les Allemands…

Pourquoi rappeler cette histoire ? Le ministre de la guerre avait répondu à Napoléon III en 1870 : « La guerre dût-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats. » Un mois et demi plus tard, l’empire français capitule. À la guerre suivante, on s’aperçut que Rosalie ne tenait pas face aux mitrailleuses, et à la dernière qu’il manquait des chars et des avions…

C’est étrange cette difficulté à prévoir… Il manque des masques FFP2 pour les soignants et des masques chirurgicaux pour la population, des tests, des médicaments, des lits d’hôpitaux, des médecins, des infirmiers et des infirmières, des aides soignants et des aides soignantes. Cette semaine les hôpitaux du Grand Est et de la Région parisienne se trouvent dans un état qui rappelle celui du Service de Santé des Armées en 1914 : « le désastre sanitaire des premiers mois oblige le service de santé à procéder à une vaste réorganisation dès septembre 1914 ». Aujourd’hui, des témoignages de médecins, d’internes, d’infirmier.e.s disent le désarroi et la colère…

Le nombre de malades et de décès augmente à une vitesse terrible.

Aujourd’hui 757 morts dans le Grand Est, 97 dans la journée d’hier. 3777 hospitalisés dont 786 en réanimation. Des amis d’amis sont atteints : un libraire à Saint-Dizier, une kiné à l’hôpital de Reims (en première ligne), une artiste peintre… La liste des victimes des élections municipales s’allonge (le maire de Saint-Brice-Courcelles, celui de Beurey-Baugay, celui de Saint-Nabor, l’ancien maire de Choisy-le-Roi, deux élus de Drancy). Aïcha, caissière depuis 30 ans dans un supermarché du 93, et tant d’autres encore…

Où est la faute ? Et l’erreur, quelle est-elle ?

La liste serait longue : je passe sur la gestion particulièrement maladroite (pour le moins !) de la crise que nous vivons, tout le monde l’a à l’esprit. Quelques rappels : par souci d’économie (25 millions), le gouvernement de Hollande s’est débarrassé des stocks de masques en 2013. 17500 lits ont été supprimés depuis 2013. 22000 postes de personnel soignant ont été supprimés aussi. Macron a supprimé en 3 ans 4172 lits dans 3000 services de santé publique. Il y a en France 1 infirmier pour 14 lits (1 pour 8 en Allemagne).

Cela me ramène au début des années 90, j’enseignais à l’IUFM Nord-Pas-de-Calais. On m’avait proposé de donner par ailleurs un cours de « culture générale » à des candidats au poste de directeur d’hôpital. J’ai alors compris qu’ils seraient chargés d’appliquer les nouvelles mesures de « l’hôpital-entreprise » (ministre Claude Évin) car la loi du 31 juillet 1991 instaure la maîtrise des dépenses hospitalières. J’allais à cette époque dans des collèges et des lycées pour aider des jeunes stagiaires de lettres modernes. Leurs récits témoignaient des conséquences sociales et psychologiques de la désindustrialisation dans le Nord, l’abandon des familles ouvrières… Face à des missions de plus en plus difficiles, l’Éducation nationale devait s’adapter « à moyens constants », avant que cela soit « à moyens décroissants »…

 

Les branches du cerisier s’agitent sous la bourrasque, leurs mains blanches appellent sous le ciel gris. Demandent-elles du secours ? Les pétales résistent. Des débris de ferraille, de briques et de tuiles nourrissent les racines. La floraison du cerisier m’accompagne depuis le 14 mars, début du « confinement ». J’avais alors repris mon programme : la préparation d’une conférence pour l’IUTL (Université du Temps Libre = IUA) programmée pour le 9 avril, annulée bien sûr. La 5e d’une série intitulée « penser la nature avec… », après Lucrèce, Montaigne, Rousseau, Diderot, vient Thoreau[1]. C’est un plaisir de suivre le philosophe de Concord (Massachusetts) dans son exploration de Walden Pound, où il s’était construit une cabane en 1845 pour mener « une vie philosophique » : écouter les oiseaux, se lier d’amitié avec des écureuils, cultiver des haricots, lire Homère et Platon, écrire… Aujourd’hui, il serait verbalisé pour construction de cabane. Il s’agit pour lui de se concentrer sur « la source de notre vie comme le saule envoie ses racines vers l’eau. » Il disait déjà que « les hommes sont devenus les outils de leurs outils ». Il souhaitait améliorer les États-Unis « pour qu’ils renoncent à l’esclavage et aux guerres injustes ». Et nous, dans notre solitude, nous souhaitons nous libérer des prétendus « impératifs » économiques et financiers, privilégier l’humain, déployer de nouvelles solidarités, protéger la planète. Il s’agit de développer les ressources sociales, affectives, intellectuelles de chaque individu. C’était le projet de Jaurès : « Débarrassé de toute contrainte et de toute exploitation, l’individu humain songera sans cesse à se développer, à se hausser, à mettre en valeur toutes ses énergies. […] Toujours, il pourra tendre à plus de force, à plus de pensée, à plus d’amour aussi[2]. »

 

 

[1] Henry David Thoreau (1817-1862), Walden ou la vie dans les bois Folio ; Thierry Gillybœuf, H. D. Thoreau, le célibataire de la nature, Fayard, 2012.

[2] Jean Jaurès, « Socialisme et liberté » (La Revue de Paris, 1er décembre 1898), Le socialisme et la vie, idéalisme et matérialisme, préface de Frédéric Worms, Rivages Poche, 2011, p. 84.

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