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Billet de blog 23 nov. 2022

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L’insistance sur l’identité casse la mobilisation collective (Olivier Roy)

Philosophe, politiste, Olivier Roy signe « L’Aplatissement du monde. La crise de la culture et l’empire des normes » (Le Seuil, 2022). Loin de valider tout « choc des civilisations » ou même de « bataille culturelle », il propose une réflexion exigeante et stimulante sur la notion de « culture » qu’il considère en crise.

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Chronik – Alors que nos sociétés sont mises sous tension par une violente « bataille culturelle » sur fond d’un rappel à l’ordre réactionnaire, votre essai propose une réflexion sur l’idée même de culture. Pouvez-vous revenir sur le sens de cette notion omniprésente, mais largement indéfinie ? En quoi assiste-t-on, à travers une inflation de normes, à une crise de la notion de culture ?

O. Roy – Tout le monde parle de culture et d’identité aujourd’hui, comme si les deux étaient liées. Or ma thèse est que la soudaine percée du thème de l’identité (collective ou individuelle) est le résultat d’une crise de la notion même de culture. J’entends culture en deux sens : la culture anthropologie qui fait que l’on partage dans une société donnée un certain nombre de choses implicites (langue, « body language », expression des émotions, goûts culinaires, rapport à la nature, etc.) même si on s’oppose sur les valeurs ; à cela s’ajoute la « haute culture », un corpus artistique et littéraire censé être construit par sélection et enseigné, dont le lieu de constitution et de préservation est, dans nos sociétés, l’université (sans oublier les lieux de circulation comme les musées ou les théâtres). Or ces deux « cultures » sont en crise profonde. C’est d’abord la perte de l’implicite : tout doit être verbalisé et normé. L’inflation des normes est évidente : que chacun considère les lois, décrets, règlements intérieurs, contrats et attestations qui concernent tant les institutions où l’on travaille que la vie quotidienne ; en vingt ans la normativité à fait un bond considérable. On passe de la culture au code c’est-à-dire que chaque signe, mot, idée, geste doit avoir un sens univoque et explicite. La « haute culture » a été elle laminée non par les « déconstructionnistes », mais par le néo-libéralisme qui promeut une recherche de l’ « excellence » fondée non sur un contenu, mais sur des pratiques. Mais du côté progressiste, cette haute culture se voit soumise à une grille normative qui ignore toute contextualisation au profit d’un jugement moral atemporel (racisme, colonialisme).

Du coup, la culture se ramène à un certain nombre de marqueurs décontextualisés, dont l’addition fabrique « mon » identité ou celle de mon groupe (le « saucisson-vin rouge pour les identitaires, le voile et sa sous-marque complètement hors sol : le burkini, ou encore les marqueurs sexuels ou raciaux).

Aussi bien la droite que la gauche s’emparent de l’identité. Le groupe dominant défend non plus un universalisme (sinon sur le mode incantatoire des « valeurs de la république »), mais une culture particulière menacée par le « multiculturalisme » et en passe d’être effacée (c’est le fantasme du grand remplacement). Parallèlement même une certaine gauche, dans sa promotion et défense des « groupes dominés », s’inscrit dans cette fragmentation des particularismes.

Chronik – En quoi le néolibéralisme et la mondialisation contribuent-ils à cette crise de l’idée de culture ? 

O. Roy – Le néolibéralisme détache l’individu de ses liens sociaux concrets (classe, territoire) et en fait un « entrepreneur » individuel qui est supposé avoir une relation contractuelle tant dans son travail que dans sa vie affective. Or, il n’y a de culture que quand on « fait » société. La mondialisation écrase non pas seulement les cultures, mais la notion même de culture. Un exemple type c’est la langue. L’extension du français au XVIII et XIXe siècle comme langue internationale allait de pair avec la diffusion de la culture française. Mais aujourd’hui l’extension de l’anglais ne va pas de pair avec celle d’une culture américaine ou anglaise, car elle fonctionne sur la déculturation même de la langue et des références extra linguistiques. Le « globish » que nous utilisons aujourd’hui n’est pas un « mauvais » anglais, c’est un système de communication fondé sur un code, où chaque mot doit avoir un sens univoque, où la plaisanterie et les sous-entendus sont interdits et où l’on traque toute connotation qui renverrait à un non-dit, à un implicite, et pas seulement quand il s’agit de connotation raciale ou sexuelle. Les émojis sont l’exemple même du codage des émotions dans un système universel qui fait abstraction des particularismes culturels.

La mondialisation va de pair avec la déterritorialisation. Or l’internet a fourni un instrument remarquable à ce couple déterritorialisation/ déculturation. On s’installe dans des communautés d’affinités, sans rencontres réelles, et où on met en jeu et en avant les seuls marqueurs qui constituent le groupe (qu’il s’agisse de « speed dating », d’amateurs de mangas, d’affinités sexuelles ou de marqueurs de racialisation). D’où une profonde homogénéisation des identités, mais qui laisse de côté la « vraie vie ». Ce qui explique sans doute la violence des échanges et des polémiques sur Internet, car l’ « autre » est réduit à un ensemble d’opinions et de pratiques sommaires, détachées de tout contexte social et de tout « inconscient ».

Chronik – Que disent les revendications identitaires sur l’évolution de notre rapport au politique ? 

O. Roy – Les regroupements identitaires ne fonctionnent pas politiquement pour deux raisons.

D’abord le groupe identitaire est toujours défini comme minorité souffrante. Il n’est pas porteur d’une utopie politique ni même d’un grand récit (ce qui était le cas pour la classe ouvrière ou les mouvements de libération nationale). Il demande à la société dominante réparation pour sa souffrance (voir la multiplication des mouvements de justice restaurative). Par ailleurs ce groupe est en permanence déconstruit de l’intérieur par la course à la différenciation (comme le montre l’addition des signes + derrière l’acronyme LGBT) qui rend difficile une vraie mobilisation politique. L’addition permanente de nouvelles catégories fragmente le collectif. La critique que les conservateurs font à l’intersectionnalité et au woke qui contribueraient au communautarisme et au multiculturalisme est complètement à côté de la plaque : c’est le contraire qui se passe.

L’insistance sur l’identité, qui à la fin se ramène à la question de « mon » identité individuelle, casse la mobilisation collective.

On le voit bien par exemple aux États-Unis sur la question de la lutte pour le droit à l’avortement. Tous les sondages et tous les référendums montrent qu’une majorité d’électeurs s’opposent à l’interdiction de l’avortement, et pourtant la mobilisation politique est faible, en particulier sur les campus qui s’échauffent surtout sur la question de la défense des identités (accès aux toilettes) et sur des enjeux plus moralisants que moraux (déboulonnage des statues de généraux sudistes d’acteurs du colonialisme). Certes le soutien au droit à l’avortement se traduit dans les urnes (et explique largement l’échec des Républicains aux élections de novembre), mais n’entraîne pas de nouvelles formes de militantisme.

Il n’y a pas de « politique » sans lieu du politique, la crise de l’État nation pose ici un défi essentiel : comment recréer un lien politique dans un espace devenu virtuel ?

Chronik – La gauche française est traversée par un débat sur l’opportunité d’un choix prioritaire entre « questions sociales « et « questions sociétales ». Est-ce que ce clivage revêt un intérêt et du sens selon vous ?

O. Roy – Oui parce que les deux niveaux de mobilisation ne se recoupent pas et parce que les questions sociétales n’arrivent pas à faire émerger un collectif qui pourrait s’affirmer politiquement autrement que sur des questions précises (single issue politics) comme je l’ai dit plus haut.

Le grand paradoxe est que la question des valeurs et de l’identité semble dominer le débat politique depuis une trentaine d’années (c’est ce que constate la fameuse note de Terra Nova) : immigration, intégration, laïcité, respect des cultures, droit des minorités, lesquelles se constituent sur une identité, assignée (c’est la « racialisation ») ou choisie (c’est la « pride » : fiers d’être ceci ou cela) plus que sur des critères « objectifs » comme la race, la classe et le sexe. Or ces groupes identitaires (qu’il s’agisse de « Français de souche », de militants anti-racistes ou contre l’islamophobie) ne rassemblent jamais que quelques milliers voire quelques centaines d’individus dans la rue, alors que toutes les grandes manifestations (sauf la Manif pour tous) se font essentiellement sur des questions sociales (des grèves de 1995 aux Gilets jaunes). Si la gauche politique est en crise, la contestation sociale est bien visible et est dans la rue. Et pourtant soit on ne la traduit pas en termes politiques : typiquement la presse de droite a vu dans le vote LFI des quartiers populaires une forme d’islamisation et une complaisance de l’extrême gauche envers le communautarisme, alors que ce vote exprimait justement le contraire (une demande d’intégration par la justice sociale).

Or, au lieu de chercher un nouveau collectif englobant, les militants d’extrême gauche se replient sur des zones « à défendre » ou des « safe spaces » propres à leur milieu (universités), mais restent marginaux dans les grands mouvements sociaux, qui du coup n’ont plus de relai politique, voire même syndical.

Comment opérer une conjonction entre le social et le sociétal, alors que tout contribue à les disjoindre (internet, désocialisation, déterritorialisation et déculturation) ?

C’est tout l’enjeu. Par exemple, les Gilets jaunes ont été un vrai mouvement social, mais où se mêlaient des références identitaires contradictoires : on retrouvait aussi bien des idées du Rassemblement national qu’une véritable mixité « ethnique ».

Le problème est que l’on exige un « examen d’entrée » sur les questions sociétales (féminisme, droits des LGBT, antiracisme) lorsqu’on participe à une mobilisation sociale. Vieux débat : en 1968 nous soutenions les « camarades immigrés » dont beaucoup n’avaient pas une vision féministe des relations de genre (euphémisme !). On se retrouve constamment avec des tensions de ce genre, comme l’illustre la saga Bayou chez EELV, où la focalisation sur les déviances des militants mâles par rapport à la norme d’égalité finit par se perdre dans des considérations individuelles et psychologisantes, pour transformer le parti en une communauté d’affinités et de normes repliée sur elle-même au lieu d’en faire un mouvement d’avant-garde sur le plan politique qui pourrait entraîner une génération nouvelle en quête d’une représentation politique. Laquelle génération fait par ailleurs de l’inclusion et du féminisme une pratique plus qu’une théorie.

Un mouvement social n’est jamais transparent, n’est jamais « pur ». Jouer au « plus saint que toi » très souvent casse justement les dynamiques politiques et relève plus de la quête de la « pureté » doctrinale (version laïque de la sainteté). Il faut admettre que les deux registres ne coïncident pas, mais peuvent converger. Admettre aussi que les liens sociaux et interpersonnels ne peuvent se ramener à des codes et à des normes, même si bien sûr il faut affirmer des valeurs et définir un code de conduite. Mais il reste quelque chose d’irréductible à l’espace politique, qui finit toujours par revenir, mais cette fois dans la violence, celle de la guerre comme celle de la répression.

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