Ça suffit ! Voici venu le temps de la radicalité intégrale

La pandémie CoVid-19 sonne l'alerte générale. Mais nous savions depuis des décennies, sans vouloir en prendre conscience, qu'il fallait changer nos modes de vie, notre rapport à la nature et au monde vivant. L'occasion tout à fait inédite nous est donnée de tout repenser pour tout changer, dans une nouvelle forme de radicalité intégrale : la voie est ouverte, ne la ratons pas !

L’idée même de radicalité ennuie. Elle est perturbante, car elle dérange nos habitudes, nos schémas mentaux et nos modes de vie. Disons-le : l’ordre établi. Elle est d’ailleurs affublée de tous les maux. La radicalité est trop pressée : elle veut aller plus vite que la normalité. Elle est extrémiste, jusqu’au-boutiste, insupportable aux yeux de beaucoup, et notamment des classes aisées et des notables.

Cependant, et soudainement, le monde moderne crie à gorge confinée son besoin de radicalité, car nous sommes allés au-delà des limites de la normalité : le ‘’business as usual’’ a démontré de manière éclatante sa non-durabilité. La pandémie CoVid-19 s’est répandue, à grands coups de liaisons aériennes, maritimes et terrestres, et elle pourrait changer le monde.

Nous voici à l’un des virages les plus importants de notre histoire humaine. Il est temps de penser une nouvelle modernité, pour ne pas dire une post-modernité. Temps de réaliser le plus grand nettoyage de printemps que nous ayons eu à faire si nous voulons accéder aux beaux jours d’été d’une civilisation authentiquement durable. Nous nous sommes collectivement perdus au bout d’une branche trop lourde pour ne pas tomber, et devons urgemment revenir aux racines.

Le terme ‘’radical’’ vient précisément du latin ‘’radicalis’’, dérivé de ‘’radix’’ (‘’racine’’). Il nous faut en effet revenir aux racines, en saisissant bien l’importante nuance : les racines ne sont pas synonymes de passé moyenâgeux, mais se rapportent à notre nature profonde, que nous avons commune avec nos semblables. Et nos semblables ne sont pas juste les bipèdes humains, mais l’ensemble des êtres vivants. Le vivant appelle la vie, son respect et non sa destruction.

Une fois encore, nous n’aurons su réagir qu’à la dernière urgence. Celle-ci est aujourd’hui sanitaire : un coronavirus de 125 nanomètres (500 fois plus petit que l’épaisseur d’un cheveu)  aura bousculé le monde humain comme aucune guerre ou aucune COP ne l’auront fait précédemment. Pas un continent, pas un pays, pas une région ou une ville, qui ne soient touchés. Chaque humain craint le CoV-2 et son orage cytokinique aléatoire qui peut le faire passer de vie à trépas en une poignée de jours. La couronne virale effraie d’autant plus qu’elle est invisible et inodore.

Pourtant, d’aucuns oseront encore prétendre que ce n’est qu’une épidémie, comme il y en a toujours eu dans la longue histoire de l’humanité, et qu’elle n’a pas grand-chose à voir avec le fonctionnement de notre civilisation, cette dernière n’offrant d’ailleurs que des avantages (pour les nantis !). Mais comment ne pas apercevoir la gigantesque chaîne d’impact de notre modernité sur le monde vivant et les écosystèmes naturels ?

Non seulement il nous faut une métamorphose radicale, mais cette radicalité doit être intégrale (cf. l’ouvrage de Delphine Batho : ‘’Ecologie intégrale’’), et non limitée à un pan de l’activité humaine ou à une région. Elle doit être radicale, intégrale et rapide. Et de ce fait, courageuse ! Nous n’avons plus de temps à perdre. Nous vivions jusqu’à ce début d’année dans une période d’insouciance, qui n’était pourtant qu’une veillée d’armes. Mais voilà que les hostilités ont démarré. Nolens volens.

Le constat est clair comme de l’eau de roche : l’être humain doit cesser sa barbarie et reprendre sa place dans la chaîne du vivant, au beau milieu de son très vaste buisson phylogénétique. Il doit cesser de vouloir soumettre jusqu’au dernier degré la planète à ses besoins, à exploiter et ‘’marchandiser’’ l’ensemble des ressources naturelles, jusqu’à épuisement. Cesser d’extraire pour jeter et polluer sans limite la terre, l’eau et l’air. Cesser de mouliner le monde pour n’en sortir qu’un jus financier devenu nauséabond et inégalitaire. Cesser d’exploiter ses semblables de la manière la plus immorale qui soit. Cesser enfin de traiter ignominieusement les animaux, à coups d’entraves, de tortures, de chaînes de tuerie et de découpe, de mise en boîte… Après quelques décennies de ‘’progrès’’ technologique, l’idée même d’‘’industrie’’ est devenu synonyme d’’’inhumanité’’, d’abus de pouvoir, d’inconscience, de compétition inepte et de ravages. Elevage, pêche et nourriture industriels, tourisme de masse, qui n’est autre qu’une industrie de la bougeotte ou du voyeurisme, surconsommation et sur-gâchis, financiarisation ou industrie aveugle du blanchiment d’argent et du gain sans scrupule. La mondialisation a transformé la planète Terre en système industriel : une industrie ogresse, non seulement gourmande, mais gloutonne, ravageuse et borgne. Elle n’a qu’un œil, qui ne perçoit que le profit.

Il nous aura fallu attendre l’année 2020 pour entrer dans le XXIème siècle, et peut-être espérer quitter véritablement la queue déplumée de la comète des ‘’Trente Glorieuses’’, fondée sur un néolibéralisme débridé, lui-même adossé à un capitalisme sans complexe et à une soif spéculative inextinguible. En dépit des très nombreuses victimes qu’il aura occasionnées, ce coronavirus nous offre peut-être une occasion inédite d’éveil, brutale mais extraordinaire.

Les écosystèmes hurlent depuis des décennies. Depuis 1962, nous le savons grâce à Rachel Carson et son ‘’Silent Spring’’ (‘’Printemps silencieux’’). La biodiversité s’est littéralement effondrée : il faut lire le rapport de l’IPBES (‘’Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques’’) pour s’en convaincre... Mais rien n’y a fait.

Les ressources s’épuisent. Depuis 1972, nous le savons grâce au ‘’rapport Meadows’’ ou ‘’The Limits to Growth’’ (‘’Les limites à la croissance’’) du Club de Rome. Mais rien n’y a fait : la croissance reste jusqu’à ce jour le cœur de la doxa économique du monde humain. La croissance perpétuelle est indécente, d’autant que le poète philosophe Paul Valéry l’écrivait déjà en 1931 : ‘’Le temps du monde fini commence’’.

Le climat s’affole et les alertes des communautés scientifiques se multiplient. Les COP (‘’Conferences Of Parties’’) s’enchaînent et la température moyenne de l’atmosphère ne cesse d’augmenter et de diriger nos enfants et les leurs vers un monde invivable. Bientôt trente ans après le ‘’Sommet de la Terre’’ à Rio (1992), la Terre est au plus bas : quelle chute !… Madrid a hébergé la 25ème COP en 2019. Le bilan de ces mobilisations internationales : des émissions de gaz à effet de serre en augmentation constante !

Que nous faut-il de plus ? Une pandémie ? Eh bien, la voici ! Homo Sapiens, pourtant capable de coloniser d’autres planètes, de modifier les gènes, d’exploiter la force colossale de l’atome, va-t-il enfin comprendre ? Aucune idée d’intentionnalité morale dans ces lignes. Juste un constat de phénomènes planétaires, car les lois physiques et naturelles, incontournables et immuables, nous parlent. Elles ont un langage qu’il va nous falloir rapidement apprendre et écouter si nous voulons sauver l’avenir.

Mais le vieux monde, les vieux modèles et les vieilles habitudes n’ont pas dit leur dernier mot. Il va falloir lutter, davantage d’ailleurs contre nos ressorts intimes que contre les autres. Car nous avons bien davantage besoin de solidarité et d'entraide que de compétitivité et d'écrasement.

La normalité, telle que nous la concevons, est non seulement absolument anormale, mais elle signe une pathologie collective inquiétante. Dans l’actuel contexte, ce qui devrait être absolument normal n’est rien d’autre que la radicalité. Nous n’avons pas le temps d’attendre. Pourquoi d’ailleurs serions-nous ‘’en guerre’’ contre le CoV-2, et non contre les émissions de gaz à effet de serre, la destruction des écosystèmes et de la biodiversité, les monstrueuses inégalités entre les peuples ou encore l'imbécile surmilitarisation du monde ? Il faut réagir radicalement, prendre notre courage à deux mains, ne pas avoir peur du changement et agir. Agir à tous les niveaux, avec conscience et détermination. L’inaction due à la peur du changement finit immanquablement par entraîner l’effroi : l’effroi des pandémies, de la disparition des animaux sauvages, du dérèglement climatique, des migrations de survie, des inondations, des famines, des révoltes et des guerres.

Et que font nos élus ? Ils temporisent, communiquent, caressent leur électorat dans le sens du poil. La communication politique a supplanté le courage politique. Et c’est dramatique. Que nous expliquent-ils ? Qu’il faut ‘’donner du temps au temps’’, qu’il ne faut pas ‘’brusquer’’ nos concitoyens au risque de les braquer. Qu’il faut dédramatiser et relativiser, que les lanceurs d’alerte ne sont que des ‘’oiseaux de malheur’’ ou des ‘’écolos de théâtre’’ (sic). Bref, de pauvres Cassandre… Mais on peut difficilement faire une erreur plus monumentale ! Il faut, tout au contraire, travailler et préparer pour anticiper, puis annoncer et expliquer, avec courage et clarté, le sens et l’ampleur du changement. Redisons-le : car nous n’avons plus le temps d’attendre. Alors que tous les indicateurs virent au rouge, cette temporisation doucereuse est coupable. Elle peut même être assassine. Nous ne faisons pas mieux que la grenouille qui se laisse bouillir à petit feu. Et logiquement, nous ne réagissons que lorsque la température du bouillon augmente brutalement : quand notre santé est en jeu à très court terme, par exemple.

Le court-termisme s’accommode parfaitement des durées éphémères de mandats électoraux, des discours vains, des effets de manche et d’un laxisme suremballé de communication et d’escobarderie. Mais à plus long-terme, il peut tuer à grande échelle. Car ‘’les faits sont têtus’’, comme l’affirmait un certain Lénine.

Oui, ça suffit ! Nous voulons le changement que nous ne désirons pas forcément. Mais nous en avons un besoin urgent et vital.

Comme en de nombreux autres endroits, le maire de Nice et président de la métropole Nice Côte d’Azur, Christian Estrosi, fort peu original en la matière, ne cesse de répéter qu’il se refuse à toute écologie coercitive, pour se cantonner à la ‘’moral suasion’’, au pouvoir inné et exclusif de la persuasion et de la pédagogie lente. Le résultat ? Cette méthode ne permet même pas à une cité côtière comme Nice de se débarrasser des mégots jetés au sol. Imaginons le reste ! Alors que des vulnérabilités majeures planent au-dessus de la région niçoise et maralpine : quasiment aucune résilience alimentaire, une autonomie énergétique très faible, une économie quasiment exclusivement tournée vers le tourisme de masse, des risques climatiques et sismiques, etc. Pour ne citer que ce dernier exemple, la région niçoise est la seule agglomération urbaine française de plus d’un million d’habitants située en pleine zone sismique. Un séisme assez puissant pourrait nous rappeler qu’elle est une véritable péninsule, extrêmement vulnérable : l’endommagement ou la destruction des ponts de franchissement du Var (route, autoroute A8 et voie ferrée), de la plateforme aéroportuaire et des réseaux d’alimentation électrique (rupture des câbles souterrains, postes transformateurs RTE/ENEDIS 225 KVA pas du tout aux normes parasismiques), tout à fait possibles, isoleraient totalement la région. Ceci pour dire haut et fort que cette région a un besoin vital de résilience et d’autonomie accrue (à commencer par l’approvisionnement alimentaire), et qu’il est grand temps de faire preuve de réalisme et de prévoyance : en un mot, de responsabilité !

Pas d’écologie coercitive : entendu. Que récoltons-nous en retour ? Un confinement quasi-punitif, des gaz à effet de serre stables depuis des années, alors qu’ils devraient être en franche réduction, une pollution atmosphérique endémique insupportable, à l’impact sanitaire redoutable (500 décès prématurés chaque année sur le seul périmètre niçois), des incivilités permanentes. Le seul succès ? La réélection d’une équipe accrochée au pouvoir. Le clientélisme ne doit pourtant avoir qu’un client : l’intérêt général, le pro bono, et non le pro domo des petits intérêts particuliers. Nous ne voulons plus de politique étriquée sur le fond et extravertie sur la forme. Nous ne voulons plus d’étalages de moyens face auxquels sont comptés bien peu de résultats. Nous refusons toute forme d'écologie décorative, qui dénature outrageusement le concept systémique d'écologie.

Oui, ça suffit ! Nous voulons, ici et maintenant, dans chaque foyer, ville, région et pays, un profond changement : radical et intégral ! Nous voulons autre chose que des ‘’plans de relance’’ et qu’une croissance dopée à l’or noir, sans imagination ni audace. Nous refusons que cette période inédite de confinement ne soit qu’une simple trêve dans notre fuite échevelée en avant, vers les barres rocheuses d’un monde inhospitalier.

Nous sommes tous coresponsables de cette profonde remise en question, mais les élus et les autorités publiques ont une responsabilité bien plus grande encore : morale, juridique et pénale. Au rythme où vont les choses, des comptes pourraient être légitimement exigés et des accusations pourraient affliger les inactifs, les trop lents et les trop peu courageux. L’éveil est obligatoire, qu’il prenne la forme d’un chemin de Damas individuel, ou d’une prise de conscience collective. Et c’est maintenant !

La bonne nouvelle ? C’est possible…

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