Nice et sa commedia dell'arte de l’hypocrisie climatique

L'écologie est malmenée sur la Côte d'Azur, comme certainement sur d'autres territoires. Mais la région niçoise y met un zèle tout méditerranéen. On y entend parler de ''ville verte de la Méditerranée'', mais n'y voyons que sa ''béton-vallée''. Si l'Azur veut garder la Côte, ses élus devraient passer urgemment à l'action, bien au-delà de la communication.

Dans le langage de plus en plus orwellien de nos dirigeants publics et privés, nous trouvons toutes les dorures du développement durable, de la croissance verte, des aéroports neutres en carbone, … de l’écologie. Mais il s’agit bien souvent d’une ‘’écologie de théâtre’’, celle du vieux-monde dans lequel nous baignons encore, juste un paramètre électoraliste, une façade, un faire-valoir. Une élection survient : quels candidats ne déclarent-ils pas leur flamme subite pour la Nature ? Mais les dorures ne trompent que les amateurs de quincaillerie, et l’éolien ne souffle que dans les discours.

Posons notre avion sur l’aéroport niçois pour aller y voir de plus près…

La ville de Nice : son soleil, sa Promenade, ses palmiers, ses hôtels, ses touristes fortunés… Mais le verso de la carte postale est moins reluisant ou sympathique. Nice, c’est aussi la superficialité de certains responsables, sa culture du ‘’m'en bati, sieu nissart’’, ses accents ‘’bling-bling’’ et sa passion suspecte pour le concept ‘’smart’’ cuisiné à toutes les sauces méditerranéennes, ses élus bravaches et leur tropisme invétéré pour un clanisme endémique. Bien heureusement, tous les Niçois ne sont pas ces caricatures !

Nice, c’est aussi une cité qui se démarque par ses retards en de nombreux domaines. Nice, c’est un peu : ‘’un retard d’avance !’’, plutôt qu’une ‘’COP d’avance’’ ! Les élus y clament pourtant en permanence que leur politique est la meilleure du pays, mais les citoyens (objectifs et curieux) peinent à retrouver les bilans et les indicateurs correspondants…

Pollution de l’air ? Fake news. Pauvreté ? Fake news. Surtourisme ? Fake news. Aéroport polluant ? Fake news. L’épreuve des faits ébranle la véracité de leurs discours mais rien ne semble y changer. Les élus niçois ont un rapport très particulier à la vérité, qui paraît n’être qu’une variante très optionnelle de leur vision du monde, et les bilans ne sont pas leur fort. Par ailleurs, reconnaissons-leur une souplesse digne des meilleurs gymnastes : leurs grands écarts et autres volte-face sont magistraux. Nice, c’est un peu comme la SNCF : tout y est possible ! Quelques illustrations parmi d’autres ?

Déclarer l’état d’urgence climatique ‘’et en même temps’’ promouvoir le projet d’extension de l’aéroport.

Prétendre avoir le meilleur plan climat de France et échouer totalement depuis des années dans la réduction des gaz à effet de serre.

Affirmer être les champions du débétonnage et napper la Vallée du Var d’éco-béton (le nappage n’est d’ailleurs pas terminé avec plus d’un million de m2 de terres fertiles à couvrir dans les années à venir).

Asséner que Nice est une ‘’smart city’’, ‘’ville verte de la Méditerranée’’, alors qu’on peine à seulement y respirer un air sain.

Dire haut et fort que la santé des Niçois est une priorité face à l’économie, et ne mettre en œuvre aucune mesure ambitieuse ou plan d'action à la hauteur du fléau pour lutter contre la pollution de l’air qui tue pourtant prématurément des centaines de personnes chaque année, jeunes ou plus âgées.

Vanter ses 300 jours de soleil pour attirer le chaland, mais n’y déployer aucun capteur d’énergie solaire, ou si peu…

Déclarer ‘’Nice, capitale de la petite reine’’, mais ne jamais parvenir à déployer un véritable réseau cyclable digne de ce nom, sécurisé et continu.

Déclamer que ‘’l’essentiel, c’est vous !’’, mais faire si peu pour le cinquième de la population niçoise vivant sous le seuil de pauvreté (et même 42% dans les sept quartiers les plus pauvres), et les milliers de jeunes au chômage dans les quartiers délaissés (jusqu’à 25% dans ces mêmes quartiers)…

L’arme secrète des élus niçois ? Un budget ‘’comm’’ de plusieurs dizaines de millions d’euros chaque année, payés rubis sur l’ongle par les citoyens…

Il ne s’agit évidemment pas de communiquer dans le sens du ‘’rapport mutuel’’, de la ‘’relation avec’’, mais d’asséner dans la tête des citoyens des ‘’éléments de langage’’, des messages peaufinés, ciselés par des contingents d’experts de la manipulation, car il s’agit bien de cela. Cette ‘’comm’’ a plus à voir avec la publicité ou la désinformation qu’avec l’échange éclairé entre les élus et leurs administrés. Il en est de même pour les sociétés privées. L’aéroport Nice Côte d’Azur ne cesse de communiquer sur sa prétendue neutralité carbone et son ‘’plan vert’’, à un point tel qu’il pourrait en être tristement risible. L’aéroport joue la fable de La Fontaine à revers : le bœuf qui se veut faire aussi petit que la grenouille, minimisant de manière outrancière ses impacts environnementaux et sanitaires. Neutralité carbone ? Oui, mais juste sur 1% de ses émissions de gaz à effet de serre : 1500 tonnes de CO2 compensées grâce à l’achat de garanties d'origine qui ne sont que des droits à polluer (aérogares, avions au roulage…), contre 150.000 tonnes de CO2 émises par l’aéroport, décollages et atterrissages inclus… Ici, on ne ment pas tout le temps, car on se veut plus malin : on est expert en escobarderie, en labellisations en tous genres, en congratulations entre gens du monde. On amène les regards sur un détail avantageux et on omet tout le reste. L’omission est reine, et la tromperie impératrice. L’aéroport de Nice nous offre une leçon de mascarade (‘’simulacre de quelque chose’’) parmi mille autres.

Il est vrai que la cité niçoise n’est pas loin de l’Italie : la Commedia dell'arte y bat son plein, entre ses charlatans (‘’homme qui cherche à en imposer, à se faire valoir par un grand étalage de paroles et autres moyens’’), ses Tartuffe et autres Polichinelle.

L’aéroport de Nice, qui veut encore augmenter sa fréquentation de 50% d’ici 10 ans, n’est finalement que la version aérienne de la scène niçoise. Toujours plus de passagers, d’avions, de résultats nets (on les préfère d’ailleurs aux résultats d’une politique climatique), d’hôtels et de voitures, d’attractivité et d’égos centripètes : tout pour moi, et le reste pour les autres : pollutions, bruits, gaz à effet de serre, destruction de la faune protégée...

Oui, la Côte d’Azur est un vaste théâtre, livré aux ayatollahs du surtourisme et du béton. Et son public est bien peu regardant. Mais si les citoyens ouvraient les yeux, les masques tomberaient aussi vite.

L’écologie n’est pas une farce. Elle correspond à une vision holistique de la vie et des rapports entre les vivants et le monde. Elle n’est pas un outil de ‘’comm’’ au service de quelques ignares de la chose environnementale dans le sens scientifique du terme. En cette période de périls et d’enjeux colossaux, comment peut-on encore résumer cette voie d’avenir à des lignes de plantes en pots, à quelques reboisements-alibis, potagers en ville, kilomètres de voies cyclables peintes au sol, entre les files de voitures, à une … ‘’Eco-Vallée’’, paroxysme de l’hypocrisie écologique urbaine ?

Le 15 mars approche : il est grand temps de poser le crayon et de réfléchir. En conscience. Surtout sur un territoire aussi vulnérable et peu durable que la région niçoise. Dans l’intérêt de nos concitoyens, de nos enfants et des générations prochaines, et de la planète. Cessons un peu de raisonner sous le prisme exclusif de nos petits intérêts personnels et levons le nez.

Bref, vous l’aurez compris : hypocrisie et cynisme doivent urgemment cesser, économie et business doivent se soumettre au droit supérieur de la défense de l’environnement et de la santé, comme l’a suggéré la décision exemplaire du Conseil constitutionnel le 31 janvier 2020, que n’a manifestement pas suivie le tribunal administratif de Nice fin février lorsqu’il a rejeté la requête en suspension du permis d’extension d’un terminal de l’aéroport de Nice.

Face à ce déchaînement de vieux réflexes de l’ancien monde, encore protégés par un droit juridique suranné à bien des égards, la responsabilité pour écocide et mise en danger des populations et de l’humanité pourrait bien surgir dans un temps pas si lointain, à défaut d’une réaction salvatrice à hauteur des enjeux de ce début de XXIème siècle…

Deux phrases pour terminer :

Vivre en surface vous punira d'avoir ignoré l'avenir qui toujours hésite.”

Un Etre n'est pas de l'empire du langage, mais de celui des actes. Notre Humanisme a négligé les actes.” Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre (1942).

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