La comédie électorale est finie : il est temps de se parler...

Les dernières élections municipales, départementales et régionales, ont mis en lumière un abstentionnisme croissant, symptôme d’une maladie démocratique inquiétante. Mais cet abstentionnisme n’est pas perdu pour tout le monde. Il est même le meilleur allié du clientélisme qui permet de maintenir au pouvoir de nombreux clans politiques sur nos territoires…

Avant d’être de nouveau entraînés dans la course folle à l’élection élyséenne en 2022, nous voici pour l’heure péniblement sortis des agitations électorales des municipales (2020), suivies de celles des élections départementales et régionales (2021) : nous aurons traversé quatre élections majeures en l’espace de deux ans. A chaque fois, le petit monde politique s’ébroue, les mâles dominants se jaugent et se confrontent, à grands renforts de communication, de discours démagogiques, de promesses souvent insincères et de ‘’bilans extraordinaires’’ pour les sortants, nouant des alliances hypocrites avant le second tour afin de tordre l’expression démocratique du premier à leur avantage.

Mais qu’en retirent les citoyens de manière concrète et tangible ? Tout dépend, selon qu’ils sont dans le scope clientéliste des élus, ou non ! Pour la grande majorité, la vie suit son cours, après comme avant les élections. Le système est profondément conservateur et … conservé. Alors que la transformation réformatrice de nos sociétés devient urgente et vitale, la classe politique s’est-elle réformée ? Si peu… Pour exemple, lors des dernières élections départementales de 2021, plus des deux-tiers des présidents de conseils départementaux ont été réélus. Leur profil ? Homme, blanc, 60 ans, quand seulement 20% de femmes dirigent un conseil départemental[1]. Manifestement, le monde d’avant perdure ! Vu d’un-e jeune de vingt ans, se déplacer dans une école primaire un dimanche pour aller glisser un bulletin en faveur d’un vieux coq égotique, voire mégalomaniaque, parmi d’autres, ne vaut pas le plaisir d’une sortie entre copains. Un brin caricatural, mais nous ne devons pas être très loin du ressenti des milléniaux de la génération Y.

Mais pourquoi est-ce ainsi, pourquoi ces élus cumulards sont-ils ainsi maintenus au pouvoir, municipal, départemental et régional, avec une telle abstention record ? Car enfin, lors des municipales 2020 à Nice, le maire sortant Christian Estrosi a été réélu avec seulement 34.000 voix (soit 15,8% des inscrits ou 9,9% de la population niçoise), l’abstention et les votes blancs approchant les 75% au second tour ! L’abstention et les votes blancs auront été cinq fois plus importants que les votes exprimés au profit du maire sortant…

Quant aux Régionales, le président sortant, Renaud Muselier, n’aura été choisi que par 11,1% des inscrits niçois (ou 7% de la population) au 1er tour, pour n’être réélu que par un cinquième des inscrits au second tour. Une victoire à la Pyrrhus, sur les débris de la démocratie.

Cherchons-en quelques raisons. Beaucoup, parmi les élus, s’émeuvent du manque d’implication citoyenne, fustigeant même leurs compatriotes ou évoquant la menace du vote obligatoire, sans se remettre le moins du monde en question. Il semble qu’on puisse pourtant dégager des décombres de cet abstentionnisme écrasant, plusieurs raisons essentielles.

La première pourrait être directement liée à l’overdose de communication politique fallacieuse, de la langue de bois et des promesses majoritairement non tenues au fil des années. L’abstentionnisme marque ici l’effet d’une véritable exaspération à cet égard, plus que de la passivité ou de la soumission.

Une seconde raison vient probablement du fait de l’imbroglio du millefeuille administratif de notre pays. La seule gestion des écoles de notre République ressort de quatre niveaux différents : doctrine et programmes sont décidés au niveau gouvernemental, quand les lycées sont gérés par les régions, les collèges par les départements et les écoles primaires par les municipalités… On se croirait englués dans les Républiques du XIXème siècle. Ajoutons la couche des EPCI (établissements publics de coopération intercommunale), comme la métropole Nice Côte d’Azur, pour de nombreux autres domaines, et celle, au-dessus de nos petits territoires, des institutions européennes... Comment pourrions-nous ne pas nous sentir perdus ?

Enfin, une dernière raison, et non des moindres, pourrait tenir au fait que les citoyens, et notamment les jeunes, sont de mieux en mieux informés du caractère global des problématiques et des enjeux, surpassant, parfois de très loin, les prérogatives des conseils municipaux, départementaux ou régionaux. Les questions sociales ou climatiques, pour n’en citer que deux exemples. Une illustration : les émissions de gaz à effet de serre de la métropole Nice Côte d’Azur (1,7 million de tonnes de CO2 par an) représentent 5% des émissions de la région PACA (34 millions), qui elles-mêmes pèsent 7,5% des émissions françaises (452 millions), et ces dernières ne dépassent pas 1% des émissions mondiales. Ce pourrait être donc, de manière un peu paradoxale, davantage la marque d’une prise de conscience de la modestie des responsabilités locales face aux enjeux mondiaux, plutôt que celle d’un simple désintérêt. Au passage, la grandiloquence des envolées lyriques des candidats détonne d’autant plus que leurs impacts face à ces enjeux planétaires sont modestes…

Mais un fait paraît très clair : l’abstentionnisme peut s’avérer extrêmement avantageux ! L’abstentionnisme est l’un des meilleurs agents conservateurs que l’on puisse trouver, comme les additifs alimentaires dans les produits industriels. Il suffit en effet de bien soigner la PUS : la ‘’part utile suffisante’’ de l’électorat pour gagner la bataille.  Lorsque vous savez qu’avec seulement 15 ou 20% des inscrits (et à peine 10% de la population), vous pouvez caracoler en tête et endosser l’écharpe tricolore, que faites-vous ? Vous développez vos réseaux, vous subventionnez, vous proposez des postes, vous lancez de grandes idées, grandes mais floues (‘’paradis sanitaire’’, ‘’COP d’avance’’, ‘’ville verte de la Méditerranée’’, ‘’smart city’’, etc.). Vous sortez le grand jeu, la panoplie du maître illusioniste. Et pour ne pas gâcher vos chances, vous n’oubliez pas d’abreuver la ‘’masse restante’’ avec quelques ficelles grossières : la peur du ‘’barbare’’ terroriste par exemple, mot chéri par la caste politique droitière. Bien avant Machiavel, la peur était déjà utilisée et comprise. Elle est particulièrement efficace, bien que tout à fait trompeuse. Illustrons ce propos : depuis 2015, le terrorisme tue en moyenne une cinquantaine de nos concitoyens en France chaque année. A comparer aux 45.000 décès annuels liés à l’alcool, aux 67.000 morts prématurées dues à la pollution de l’air (dont 500 sur la ville de Nice), ou encore aux 75.000 décès liés au tabac… Mais le terroriste, comme le Prussien ou le Bolchevik, est reconnaissable parmi mille autres personnages. Ici, une barbe et un regard menaçant, là, un casque à pointe ou un couteau sanguinolent entre les dents. L’imagerie est bien plus puissante qu’un long discours sur la santé publique ou les maladies métaboliques (obésité, diabète, etc.). Souvenez-vous des terribles images gravées sur les tympans des églises moyenâgeuses (rien de mieux qu’un chaudron diabolique pour tenir la population)… L’alcool, le tabac et la pollution tuent pourtant près de 4000 fois plus que les ‘’barbares’’ dans notre pays (en fait, souvent des déséquilibrés psychiatriques et des délinquants manipulés). Cette diabolisation, doublée d’une gigantesque omission des vrais problèmes d’insécurité (sanitaire, sociale (chômage, pauvreté, précarité), alimentaire, énergétique, etc.), relève donc de la pire malhonnêteté intellectuelle, d’autant qu’elle tire profit des malheurs humains vécus au quotidien.

Voilà pourquoi, à Nice en particulier, mais aussi dans la plupart des territoires droitiers (LR ou RN, pour ne pas les nommer), l’insécurité est sans cesse agitée par les élus au pouvoir. Mais bien évidemment, il ne s’agit que de ‘’sécuritarisme’’ et non de sécurité générale pour une population éprouvée par tant de maux chroniques. Ces élus désignent un bouc-émissaire, lui offrant une vitrine médiatique, puis se présentent comme des remparts : « Je suis votre protecteur ». « Regardez, d’ailleurs, comme ma ‘’safe city’’ est devenue sûre, avec ‘’ma’’ police et ‘’mon’’ centre de supervision urbain doté de ces milliers de caméras de ‘’protection’’ » (en fait, de la surveillance peu efficace : cf. un certain 14 juillet dramatique sur la Promenade des Anglais). On agite donc les peurs (meilleure arme de la démagogie populiste), tout au long de l’année, sur les réseaux sociaux ou dans la presse régionale, suffisamment pour nourrir l’extrême-droite, et finir par se présenter comme le meilleur garant du front républicain quand celle-ci pourrait devenir dangereuse. Pour être tout à fait clair : on canalise l’électorat vers la droite dure, par l’instrumentalisation constante de la peur de l’islamisme (qui reste évidemment un danger), pour lui amener le nez contre le mur de l’extrême-droite. Et une fois au pied de ce mur, on se présente comme la voie du salut avec le ‘’front républicain’’ : CQFD.

Revenons à notre ‘’cible’’ des 15 ou 20% des inscrits sur les listes électorales : la ‘’base électorale’’. Comment la soigner ? Par ce qui s’apparente à du clientélisme politique. Là aussi, une recette vieille comme la République romaine il y a vingt-cinq siècles, voire comme les antiques régimes mésopotamiens. Sans nécessairement tomber dans l’illégalité, ce clientélisme nage dans les eaux grises d’une certaine corruption du principe démocratique, au même titre d’ailleurs que les réseaux maçonniques. Les clans au pouvoir subventionnent, promettent, offrent des solutions pro domo, embauchent et placent leurs pions aux endroits stratégiques. Ce procédé est une extension de la notion de famille. Chez les Ecossais, celle-ci se manifeste par le préfixe ‘’Mac ou Mc’’ (McDonald, MacIntosh…) : ‘’fils de’’. Chez les Irlandais, on trouve le préfixe ‘’O’’’ (O’Connor, O’Brien…) et chez les Arabes, le terme ‘’Ben’’ ou ‘’ibn’’ (fils de, descendant de). Le mot ‘’clan’’ est d’ailleurs d’origine écossaise (clannad) et signifie ‘’famille’’. Une famille politique est donc, stricto sensu, un clan.

Mais le fruit se gâte quand les clans institutionnalisent le ‘’clanisme’’, porte ouverte au clientélisme (segmentation de la population pour en dégager la partie ‘’utile’’) et au favoritisme. Les Niçois n’oublient d’ailleurs pas leur champion : le sulfureux Jacques Médecin, pourtant récemment honoré du nom d’une rue centrale de la ville. Tout comme les Levalloisiens et leur indigne couple Balkany.  Si le clan repose sur la famille, le clanisme prend racine dans une culture. Et il semble à cet égard que ses formes varient d’intensité entre la Sicile et la Scandinavie, en passant par Naples et la Calabre, la Corse, la Côte d’Azur et les Pays-Bas…

Quand on évoque le clientélisme, il y a une marchandise, un vendeur et un client. La marchandise ? Des promesses et du rêve, vendus par les challengers politiques aux clients électeurs qui paient rubis sur l’ongle à coups de bulletins de vote, quand on les motive suffisamment.

Il faut également quelques ingrédients complémentaires : ceux notamment d’une presse assez largement inféodée, de panégyriques incessants, d’une autocensure et de menaces sous-jacentes (procédures ‘’baillons’’, révocations) pour les quelques réfractaires qui oseraient contrer la voix de leur maître. Toutes ces manœuvres politiciennes, ces alliances contre nature et ces reniements, appuyés par le suremploi des réseaux sociaux, les campagnes massives d’appels et de SMS, l’enrôlement de soutiens parfois peu recommandables (Sarkozy, Tapie, pour ne citer que ces deux personnages), de présidents de fédérations professionnelles, etc. : tout cela sent le bien mal acquis.

Finalement, la démocratie se trouve prise en otage par d’habiles manœuvriers, qui surutilisent la com-munication pour jouer leur com-édie et cumuler les mandats, à travers le temps et les territoires (ex : maire de Nice, président de métropole, président délégué de la région, etc.). Derrière ces édiles, l’on trouve des cohortes de serviteurs-courtisans, dont la survie financière tient à leur fidélité au maître du moment, et à leur bienséance servile. C’est d’ailleurs ainsi, qu’une fois les échéances électorales passées, les débats contradictoires disparaissent des assemblées dites démocratiques, et que les chefs de clan reprennent les rênes, parfois de manière musclée voire autocratique.

Tandis que le monde flambe, une poignée de personnes influentes et de carriéristes politiques s’accapare la scène de théâtre. Ce spectacle, fondé sur la puissance, l’influence et la postérité, la lutte d'égos, laisse peu de place à l’intérêt commun, dans ce qu'il a de plus noble, celui de la population dans son large ensemble, celui des ‘’invisibles’’, des jeunes et des personnes âgées, celui des abstentionnistes.

Il y a pourtant beaucoup d’éloquence dans leur silence, pour reprendre le poète persan Rûmî, au XIIIème siècle…

[1] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/07/02/un-homme-de-pres-de-60-ans-et-souvent-de-droite-le-profil-type-d-un-president-de-departement_6086761_4355770.html#xtor=AL-32280270-[default]-[android]

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