La folle croisade de la Sainte-Croissance contre l’hérésie de l’écologie punitive

La surcommunication tue la sincérité et le principe même du débat dans nos sociétés occidentales. La démocratie et l’écologie authentique en sont les principales victimes. La guerre contre le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources s’est muée en batailles de mots et de slogans, et les bonimenteurs hypocrites nous entraînent dans le chaos. Il est encore temps de nous réveiller !

Marque de notre époque twittosphérique, le combat politique se concentre aujourd’hui bien davantage sur les slogans et la communication outrancière que sur le fond des idées et des idéaux. Les premières victimes en sont naturellement la démocratie et son corollaire indispensable de débats contradictoires et de médias indépendants. Ceux-ci semblent avoir été littéralement vaporisés par la vague communicationnelle : réseaux ‘’sociaux’’, qui ne sont plus que des réseaux d’influence et des cibles marketing, très largement investis par les intrigants politiques et les lobbies industriels, sans oublier les médias rachetés les uns après les autres par une poignée d’hommes influents. De plus en plus de médias se voient ainsi inféodés aux puissants (politiques, actionnaires), au grand dam de l’information objective du grand public. Tous ces gens ont très bien compris combien la com’ fait la pluie et le beau temps, combien elle fait et défait les hiérarchies et oriente les choix des électeurs-consommateurs. Et au diable les scrupules et la mesure ! Le concept même de mensonge semble d’ailleurs s’évaporer tant le peuple en est abreuvé à longueur de temps. Les vérités alternatives pullulent : qui n’y perdrait pas son Latin ? Relisons l’essai coécrit en 1988 par Edward S. Herman et Noam Chomsky ‘’La Fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie’’. Ou encore ‘’Propaganda : Comment manipuler l'opinion en démocratie’’ (1928), d’Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et père de la propagande moderne.

La montée des préoccupations écologiques inquiète les conservateurs ? Qu’à cela ne tienne, les conservateurs se transforment subito presto en ‘’écologistes’’, accablant les écologistes historiques d’‘’idéologues dogmatiques’’, de ‘’décroissants’’, de ‘’Khmers verts’’, d’’’Ayatollahs verts’’ et autres ’’Amish’’… La com’ et ses éléments de langage tordent la réalité : comme la célèbre publicité Canada Dry, le nom de cette écologie de théâtre ‘’sonne comme un nom d'écologie… mais n'est pas de l'écologie’’. Quelle part de la population a bien saisi que nous sommes entrés dans une véritable guerre de la communication, et qu’elle en est la principale victime collatérale ?

Le maire de Grenoble, Eric Piolle, résume le processus ainsi : les conservateurs, dont l’expertise est de conserver le ‘’vieux monde’’, freinent d’abord, puis édulcorent et enfin récupèrent. Nous sommes donc bel et bien retournés dans … l’âge de F-E-R. C’est ainsi que l’écologie est puissamment récupérée aujourd’hui. Tout le monde semble surfer sur la vague écologiste, tant il paraît incongru aujourd’hui de se prétendre insensible à la cause. Deux écologies se distinguent ainsi : l’écologie opportuniste et insincère contre l’écologie scientifiquement nécessaire, l’écologie honnête et non affairiste, l’écologie courageuse qui ne minimise ni les efforts à accomplir individuellement et collectivement, ni celui de révolutionner la vision d'une société authentiquement durable.

Mais que nous propose cette nouvelle écologie conservatrice, ou cette ‘’néo-écologie’’ ? C’est là que le bât blesse, profondément…

Emmanuel Macron, président de la République, entend ‘’dépasser l’écologie punitive et l’écologie du moins’’. Jean Castex, son premier ministre, dénonce ‘’l’écologie punitive, voire sectaire’’, prônant  ‘’la croissance verte’’, ‘’l’écologie de l’action plutôt que de l’incantation’’, et allant jusqu’à imputer le retard écologique aux ‘’tenants de l’écologie punitive’’. Rien de neuf sous le soleil : le bouc émissaire est toujours utile pour étouffer déficiences et bilans calamiteux.

Creusons un instant. Ces chantres néolibéraux de l’écologie heureuse nous promettent un avenir qui ressemble à s’y méprendre à la promesse d’un avenir merveilleux et glorieux, telle qu’elle était dispensée dans les classes de feue l’Union Soviétique. L’Histoire nous fait parfois de sacrés clins d’œil…

Aveuglés qu’ils sont par les seuls intérêts économiques, par le business as usual et la Sainte-Croissance (celle qui ne connaît que les expon’en-ciels), ils noient l’espace public de propos et de slogans mensongers, dont la conséquence n’est autre que de muscler, jour après jour, par dixièmes de degré, la puissance de la  bombe environnementale du réchauffement climatique. Christian Estrosi, maire de Nice, ne mesure probablement pas l’énormité de son propos, lorsqu’il affirme, très fier de lui : ‘’je mets l’écologie au service de l’économie’’ ! L’idée inverse lui est-elle seulement venue à l’esprit ? Jean-Baptiste Djebbari, plus lobbyiste commercial que ministre délégué aux transports, affirme qu’‘’il ne faut pas moins voyager, mais faire en sorte que l'aviation soit moins émissive, moins polluante.’’, comme dans un délire auto-réalisateur, nous vendant régulièrement la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Un exemple, pour illustrer cette manipulation technofidéiste, nous est donné par l’hydrogène, la ‘’nouvelle énergie’’ d’une société décarbonée, des voitures et des avions propres ! Or aucune de ces spéculations hasardeuses n’est factuellement sérieuse, et ces cyniques le savent pertinemment. Pensez donc : l’hydrogène semble être devenu la panacée qui nous évitera de faire le moindre effort de sobriété ! Mais il ne faut pas bien longtemps pour comprendre que l’hydrogène n’a rien du ‘’nouvel or noir’’ que ces manipulateurs nous vendent. Cette molécule n’est qu’un vecteur d’énergie, et cette énergie doit être produite, quelles que soient les sources : pétrole, gaz, charbon, nucléaire, soleil, vent, barrages. Or l’hydrogène est aujourd’hui produit à plus de 95% à partir d’énergies fossiles dans le monde, et les EnR ne progressent pas bien vite. Les énergies fossiles ne pourront donc disparaître avant très longtemps si nos sociétés ‘’modernes’’ ne font rapidement un effort colossal de réduction de leurs consommations d’énergies, en sus de leurs améliorations d’efficacité énergétique. Non seulement la sobriété n’est ni coercitive ni punitive, mais elle est indispensable et vitale ! Prétendre le contraire est scandaleux et irresponsable. Nous sommes bientôt huit milliards d’humains sur la planète : ignorer l’effet rebond (‘’paradoxe de Jevons’’) devient écocidaire. La société marchande et ses promoteurs techno-spéculateurs veulent nous vendre de plus en plus d’objets et de services sur la base de moteurs moins polluants, de moindres empreintes carbone individuelles. Mais la croissance de ces ventes fait exploser les émissions absolues de gaz à effet de serre. Le ‘’peak everything’’ va nous rattraper très rapidement à ce rythme : après celui du pétrole, viendront les pics des métaux, du sable, des poissons, de … l’humanité ? Sans oublier les pics de chaleur qui nous obligeront à nous confiner chaque été tant les températures deviendront élevées et insupportables.

La néo-écologie met donc un certain nombre de problématiques sous le tapis de sa malhonnêteté : production de l’hydrogène ‘’vert’’, aviation commerciale et avions ‘’propres’’, voitures électriques ‘’zéro émission’’, compensation carbone, etc. Les nouveaux ‘’écologistes pragmatiques’’ se font fort de ne montrer que le recto de la carte postale, fustigeant les dogmatiques qui ont l’outrecuidance d’en montrer le verso. Bien curieux pragmatisme. Valérie Pécresse, présidente LR de la Région Ile-de-France, se présente ainsi comme la championne de ‘’l’écologie des réalités, l’écologie du concret.’’ On pourrait en rire, si ça n’était pas scandaleux.

Un autre, encore Christian Estrosi, sur Twitter le 10 juillet 2020 : ‘’Notre deuxième force, c’est donc notre action en faveur de l’environnement, source de richesse et d’emplois. Pas une écologie doctrinale, décroissante et punitive, mais responsable et complément vital de notre économie.’’ Son laquais, Louis Nègre, vice-président de la métropole niçoise, affirmant quant à lui : ''Nous défendons une écologie de terrain, concrète. Et qui n’est pas punitive''. Le 2 décembre 2020, le philosophe et ancien ministre très conservateur Luc Ferry se fendit d’une hallucinante diatribe : ‘’Décroissance? Ni possible, ni souhaitable! (…). Les fondamentalistes verts, qui plaident pour un indéfinissable, et pour cette raison fort dangereux, «crime d’écocide», continuent à marteler l’idée que la crise sanitaire est une crise écologique. (…) Leur argument pour justifier ces punitions diverses est qu’on doit s’y résoudre de gré ou de force si l’on veut éviter la disparition de la vie sur terre.’’ Pourquoi ? Luc Ferry n’aurait cure de la disparition de la vie sur Terre ? Ce Janus (un ‘’sage’’, pourtant absolument déconnecté des réalités environnementales) dézingue toutes les formes d’écologie, sauf celle de ‘’l'éco-modernisme, qui concilie croissance et préoccupations environnementales". Ferry ferait-il de l’estrosisme, ou Estrosi ferait-il du ferrisme ? Mettons-les dans le même sac : si l’un est très diplômé et l’autre beaucoup moins, leur folie se rejoint. Ont-ils bien saisi le sens de cette citation de l’économiste américain Kenneth E. Boulding (1910-1993) : ‘’Celui qui croit qu'une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste.’’ ? Ces deux-là sont-ils économistes ?

La question n’est plus de savoir s’il faut décroître ou faire semblant de croître : l’urgence est telle qu’il nous faut avoir le courage de regarder la réalité en face, sans mettre au même niveau les intérêts pro domo de quelques-uns et la sauvegarde des conditions de viabilité terrestre. Oui, les feux sont au rouge. Qui le dit ? Des dizaines de milliers de scientifiques à travers le monde, d’écologistes sincères, des millions d’humains conscients de leur responsabilité à l’égard de leurs enfants et des prochaines générations. Ceux qui continuent à nous jouer la sérénade de l’orchestre du Titanic sont de fieffés abrutis, qui porteront à jamais le poids de leur lourde culpabilité.

Croître n’est plus possible. Il faut tout revoir, secteur par secteur, sans alibi ou excuse, sans se mentir, pour respecter a minima les ‘’engagements’’ d'ailleurs pris par ces mêmes néo-écologistes conservateurs, et commencer à ‘’taper dans la tôle’’ pour décarboner réellement nos sociétés et nos modes de vie : la neutralité carbone, c'est dans moins de 30 ans ! Ils sont peu nombreux qui ont vraiment saisi ce que celle-ci représente. Il faut avoir le courage d'en annoncer les conséquences et les changements induits, et de prendre ses responsabilités. Les vieux politicards, et leurs promesses de Gascon, nous retardent et nous mettent en danger. Le dégagisme devient une urgence. Les jeunes, et les femmes en particulier, doivent se saisir de ces questions politiques, et ne faire aucune concession aux bonimenteurs. Il en va de leur avenir. Nous avons besoin d’une nouvelle classe de dirigeants politiques, radicaux et droits. Leur radicalité serait celle de l’audace, du courage, de la sincérité, de la transformation et des résultats, de la vision. Nous avons besoin d’ambassadeurs de l’avenir, pas des ‘’faux modernes’’ et des vieux Grognards des Trente Glorieuses.

Citoyens, parents, jeunes et boomers : réveillons-nous !

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