Y aurait-il un vaccin pour guérir la démocratie à Nice ?

A Nice, la démocratie locale est mal en point. Y aurait-il un vaccin pour la guérir ? Des éléments de réponse dans ce texte rédigé par l'un de nos membres sympathisants, que nous partageons avec vous.

Une fois encore, nous avons été atterrés par l’incroyable morgue manifestée par Christian Estrosi et son équipe lors du conseil métropolitain Nice Côte d’Azur du 9 avril 2021, tenu en visioconférence, Covid oblige. Ce maire-président-compétiteur n’a décidément plus de limites, et ses thuriféraires ont perdu tout sens critique, multipliant les louanges ad nauseam. A écouter cette majorité très satisfaite d’elle-même, on croit parfois assister à une comédie de mauvaise facture. Les vice-présidents idémistes jouent des coudes devant le président pour décocher le trait le plus assassin à l’endroit des conseillers de l’opposition. Voilà que le jeune ambitieux aux allures de rond-de-cuir, Anthony Borré, se met en scène devant les drapeaux français et européens, comme pour asseoir sa position de dauphin tout désigné (perçoit-il le ridicule de la scène ?), que l’archaïque Louis Nègre s’essaie aux accents lyriques, croyant faire du Pagnol quand il fait du médiocre Croquignol, que Philippe Pradal, le grand argentier à la fausse bonhommie, se fend de citations habiles pour casser aimablement la nuque des indociles, et que la meute des serviles brosse le cuir du patron, des heures durant. Quelle triste comédie ! A Nice, le débat contradictoire était malade depuis longtemps, mais ce troisième mandat estrosien aura eu sa peau. Les contempteurs n’ont que mépris pour leurs opposants politiques, et ces conseils municipaux et métropolitains ne sont plus que d’ennuyeuses chambres d’enregistrement, dont le suivi est des plus pénibles pour qui essaie de s’intéresser au fond des dossiers : les interminables panégyriques de la majorité ne laissent place qu’à quelques très brèves parenthèses contradictoires, minutées par le président de séance, qui se laisse parfois aller à décompter les secondes. Pis, le shérif coupe net le micro de ses opposants quand il juge leur intervention hors-sujet, abusant lui-même d’incessantes digressions, pour jouer de fausses colères, dénigrer, insulter ou moraliser laborieusement. La rhétorique des prétendus ‘’Modernes’’, livrant bataille contre les ‘’Archaïques décroissants et ringards’’ de l’opposition (sic), se fait plus pernicieuse et récupératrice que jamais, à force de slogans souvent mensongers. L’homme qui a livré la basse Plaine du Var aux hordes de grues du BTP annonce qu’il a lancé la débétonnisation. Pourtant, les dernières serres et terres potagères auront bientôt bel et bien disparu de ce secteur anciennement très fertile. Le promoteur de la croissance à tout crin se déclare subitement l’authentique écologiste du territoire, raillant les ‘’soi-disant écologistes’’ de l’opposition. A-t-il seulement entendu parler de l’impossible découplage entre croissance et consommation d’énergies fossiles ? Est-il seulement parvenu à baisser les émissions de gaz à effet de serre de son territoire depuis son premier mandat ? Le meilleur soutien du projet d’extension de l’aéroport Nice Côte d’Azur (+7 millions de passagers par an d’ici 2030) accuse ses opposants de promouvoir le tourisme de masse, lui se déclarant, la main sur le cœur, le défenseur d’un tourisme à ‘’haute valeur environnementale’’. Rappelons juste que le 2 août 2019, ce maire inaugurait en grande pompe le premier vol Pékin-Nice (émettant plusieurs centaines de tonnes de CO2 pour amener des flopées de touristes du fond du monde)… A défaut de retourner leurs vestes, ces réactionnaires retournent la valeur des mots, dans un théâtre de novlangue orwellienne et de ‘’société du spectacle’’ (Guy Debord). Devant pareille parodie, nos aïeux auraient dit qu’il vaut mieux entendre ces inepties que d’être sourd. La tempête climatique Alex et la crise monumentale de la Covid n’auront pas même suffi à changer d’un iota la politique du seigneur local, tout aveuglé par ses projets mégalomaniaques : destruction des Palais de l’Acropolis et du TNN, construction d’un grand Palais des Expositions et des Congrès dans la Plaine du Var, forte croissance du tourisme d’affaires, construction d’hôtels de luxe : le béton coule à flots généreux à Nice, et dans son ‘’Ecovallée’’ antonyme en particulier. Christian Estrosi a manifestement oublié de changer de siècle : l’ancien motard se croit toujours dans la course des Trente Glorieuses, alors que le drapeau à damiers a signalé depuis longtemps le changement d’époque. Cet ex-ministre de la République, atteint de ‘’premiérite’’ égotique, et d'addiction aux hypnovations et aux technoanglicismes, est resté tout dévoué à la compétition, comptant chaque vacciné, chaque arrestation de délinquant, courant après les labels en tous genres, déclarant que son territoire est devenu une ‘’référence mondiale’’, sans savoir de quoi exactement. La ville de ce maire, qui se déclare sans vergogne ‘’gaulliste social’’, abrite pourtant 74.000 pauvres et même le quartier le plus pauvre de France : avant même la pandémie Covid, un Niçois sur 5 vivait déjà sous le seuil de pauvreté ! A Nice, cité toujours frappée d’un contentieux européen pour son niveau de pollution, des centaines d’habitants décèdent prématurément chaque année des effets de la pollution de l’air. Mais rien de cela ne l’empêche de qualifier ‘’sa’’ ville de ‘’smart city’’ : ville intelligente. Rien qui n’échappe au détournement sémantique : l’intelligence, comme l’écologie. Nice serait aussi une ‘’safe city’’ : la ‘’ville sécurisée’’ aura pourtant été l’une des plus durement touchées du pays par les attaques terroristes. Et ce ne sont pas les milliers de caméras de ‘’vidéoprotection’’ qui auront empêché un camion assassin de 19 tonnes réaliser tranquillement onze repérages avant de faucher des centaines de victimes en juillet 2016 sur la Promenade des Anglais. Les Niçois ne savent plus ce que veulent dire ‘’écologie’’, ‘’sécurité’’ et ‘’protection’’ dans la bouche de leur maire, qui entretient à dessein le confusionnisme le plus extrême. Un maire qui met à mal l’idée même d’honneur, quand il honore son mentor politique, le franc-maçon Jacques Médecin, exilé en Uruguay pour faits de corruption aggravée. Christian Estrosi, et son jeune poulain Borré, n’ont d’yeux que pour les modèles sécuritaires hyper-technologiques à l’israélienne. Le maire veut livrer ‘’sa’’ population à ses fantasmes : drones, reconnaissance faciale, quadrillage de milliers de caméras convergeant vers le futur Centre d’Hypervision Urbaine, véhicules aériens à hydrogène (qu’il annonce pour 2040, probablement pour offrir un survol de la ‘’Ville verte de la Méditerranée’’ aux touristes fortunés et aux hommes d’affaires des quatre coins du monde). La vision de l’avenir de Christian Estrosi semble être restée coincée dans les pages d’un mauvais roman de science-fiction des années 1970.

A Nice, le débat politique est non seulement canalisé, mais cadenassé de la manière la plus autoritaire et caricaturale qui soit, derrière une bienséance de façade totalement cynique et insincère. Les conseils transpirent la condescendance, le mépris et la haine, et reflètent une conception totalement dépassée de la politique locale. Ceci est d’autant moins tolérable que le maire n’a été réélu qu’avec 34.000 voix en 2020, soit seulement 10% des Niçois.

A Nice, la démocratie est en danger et ce glissement fait le lit des extrêmes. Le pouvoir y est déjà très droitier, mais l’extrême-droite est à l’affût, rêvant de l’entraîner plus loin encore dans le monde dystopique d’un avenir dont la grande majorité des habitants ne veut pas, tout en s’abstenant malheureusement de voter pour redonner une couleur plus humaine à ce territoire maralpin. Le vote est pourtant le seul vaccin pour rétablir la démocratie sur cette terre de France : une démocratie ouverte, sans cumul outrancier ni népotisme, dans laquelle les politiques publiques sont débattues de manière transparente et équilibrée. Les Niçois veulent une démocratie vivante, pas un succédané théâtral aux faux-semblants démocratiques.

A peindre des vitrines et à multiplier les miroirs aux alouettes, le territoire niçois prend un sérieux retard et l’air y devient irrespirable. Il est temps que ça change !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.