Ne vivons-nous pas dans une ère de tromperie généralisée ?

Dieselgate, aéroports neutres en carbone, promesses politiques insincères : ne sommes-nous pas empêtrés dans une ère de tromperie généralisée ? Les citoyens, et la justice républicaine, pourraient finir par perdre patience devant tant de supercheries...

Le 6 novembre 2015, en pleine affaire Volkswagen (‘’Dieselgate’’), Ségolène Royal, alors ministre de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, annonce sur l’antenne de France Info : « Je veux dire très fermement ici que ce n'est pas parce que Volkswagen a triché qu'il faut faire peser une suspicion sur l'ensemble des constructeurs français », dénonçant la fraude sanitaire de l’industriel allemand, et le « désordre inadmissible pour les consommateurs et la santé publique ». Rappelons que la fraude avait consisté à réduire de manière frauduleuse les émissions polluantes d’oxydes d’azote (NOx) et de dioxyde de carbone (CO2) de ses moteurs diesel lors des tests d’homologation, sur la période de 2009 à 2015.

Mais voilà qu’en juin 2021, cinq ans et demi plus tard, les entreprises Renault et Peugeot sont prises à leur tour dans la tourmente, suivies par Citroën, qui se voit aussi mise en examen, le 10 juin, pour faits de tromperie portant sur la vente de véhicules diesel Euro 5 intervenue en France entre 2009 et 2015. L’histoire se répète, mettant au jour toute l’imprudence de Ségolène Royal à vouloir préserver sans assurance l’image de nos marchands nationaux. Et finissons en fanfare avec ce propos du fugitif Carlos Ghosn, alors PDG de Renault : « Il n'y a pas tromperie, nos véhicules remplissent les normes. »…

Mais bien davantage que le risque d’amendes de plusieurs milliards d’euros pour ces entreprises (près de 20 milliards pour Volkswagen), c’est le sentiment d’avoir été soumis à des systèmes sophistiqués de tromperie généralisée qui est le plus ravageur pour la confiance des citoyens et consommateurs. Non, le commerce ne donne pas tous les droits, ni celui de se soustraire aux lois et règlements nationaux et européens, ni celui de tromper de manière éhontée la confiance de ceux qui le font vivre. D’autant plus lorsque les homologations ont vocation à protéger la santé des populations et l’environnement (réchauffement climatique). Cette tromperie est la marque de gangsters en col blanc, sans foi ni loi, pour qui le profit justifie tous les moyens. Il est d’ailleurs permis de s’interroger sur la façon dont l’appât du gain parvient à rendre si ‘’scupides’’ (stupides et cupides) et immoraux des dirigeants de ce calibre…

Mais à bien y regarder, il s’avère que la tromperie peut être bien plus insidieuse et manipulatrice. Car peu importe le flacon de la tromperie pourvu qu’on ait l’ivresse de ses avantages commerciaux… Prenons le cas de certains labels, auxquels les lobbies les plus puissants donnent des allures officielles. Avez-vous entendu parler de l’Airport Carbon Accreditation ? Cette certification concerne la gestion carbone des aéroports : elle évalue et reconnait la démarche entreprise par les aéroports afin de réduire leurs émissions en gaz à effet de serre et exige une vérification par un tiers indépendant (argument de sériosité). Elle comprend 4 niveaux d’accréditation : la cartographie, la réduction, l’optimisation et la neutralité. Cette certification technocratique a été créée par ACI-Europe, une association professionnelle de l'industrie européenne défendant les intérêts collectifs des aéroports européens. Autrement dit, un lobby aérien. Cette organisation puissante, puisqu’elle chapeaute plus de 600 exploitants d'aéroports dans 58 pays européens, représente plus de 90 % du trafic aérien commercial en Europe, avec 2,3 milliards de passagers…

En quoi cette accréditation est-elle tout à fait qualifiable de tromperie à l’égard des élus, des représentants de l’Etat (préfets), des voyageurs et des populations ? Un exemple suffira à le démontrer : celui de l’aéroport Nice Côte d’Azur. Ce dernier a obtenu le plus haut niveau de certification ACA 3+ ‘’neutralité’’ : l’aéroport niçois serait donc neutre en carbone ! La société des Aéroports de la Côte d’Azur (également ‘’ACA’’…) déploie à l’envi cet argument dans sa communication, comme l’étendard incontestable de sa vertu écologique. Le problème réside dans le fait que la neutralité carbone ne concerne que l’aéroport en tant qu’emprise au sol, sur laquelle ne sont donc décomptées que les émissions de gaz à effet de serre émises sur le plancher des chèvres : climatisation et chauffage des bâtiments, engins de piste, démarrage et roulage des avions. Mais rien de plus : dès que les roues des avions quittent le sol, le compteur CO2 s’arrête. L’aéroport se prend donc pour un hypermarché, avec de vastes infrastructures et un immense parking, mais par pour un … aéroport, tel qu’il est reconnu dans le sens commun par la majorité de nos concitoyens : un lieu sur lequel décollent et atterrissent des aéronefs. Ainsi, la neutralité de la fameuse accréditation repose, selon les chiffres de 2018, sur environ 1.500 tonnes de CO2 par an, et non sur les 120.000 tonnes de CO2 émises sur l’ensemble des cycles décollages et atterrissages jusqu’à une hauteur de 3000 pieds (soit 915 mètres), ce que l’on nomme ‘’cycles LTO’’ (Landing and Take-Off, les distances à l’aéroport étant d’environ 9 km pour les décollages et 18 km pour les atterrissages).

Pour réaliser tout le sens de l’entourloupe aérienne, il suffit de s’interroger sur ce ‘’besoin’’ de communiquer à tout-va sur la neutralité carbone d’installations, de halls et de camions de piste, en prenant en otage l’image d’un aéroport physique (avec des avions en vol dans son périmètre LTO). Allez visiter le site de la société des Aéroports de la Côte d'Azur (https://societe.nice.aeroport.fr/), vous y trouverez les rapports annuels dans lesquels figure cette neutralité carbone agrémentée d'une photo d'un avion en ... vol. Malhonnêteté ciselée ! Pourquoi les aéroports se le permettent-ils, et pas les hypermarchés Carrefour ou le parc Disneyland Paris ? La réponse paraît évidente : parce que les aéroports sont des infrastructures servant de bases à des activités particulièrement émettrices de gaz à effet de serre. Sans quoi, ce subterfuge d’ACA n’aurait aucun intérêt. Et l’affaire est bien ficelée : que l’on évoque la pollution des aéronefs, et l’argument tombe illico : les avions appartiennent à des compagnies aériennes (donc pas aux aéroports), et le trafic aérien est géré par la DGAC (direction générale de l’aviation civile), donc toujours pas aux aéroports. Fermez le ban !

Au final, la communication trompeuse de l'ACA 3+ laisse à penser que l’aéroport est ''neutre en carbone'', alors qu’il ne compense que 1,2% des émissions LTO. Vous avez bien lu : 1,2% ! Certes, près de 200 aéroports utilisent cette ruse communicationnelle, tout en se réfugiant derrière l’aspect très officiel de cette certification, mais l’objectif est clair : comme pour les acheteurs des véhicules Volkswagen, il s’agit ici de rassurer le voyageur en lui offrant une bonne conscience, à l’heure où personne n’ignore plus le lien direct entre les émissions de CO2 et le réchauffement climatique, qui représente une menace existentielle très concrète.

S’il s’agit, du côté des constructeurs automobiles, d’une tromperie technique pour s’affranchir des contraintes légales, de celui des aéroports, il s’agit d’une tromperie communicationnelle, voire même psychologique, car fondée sur l’ignorance généralisée de la délimitation technocratique des aéroports pour avions sans ailes. Ces aéroports ‘’neutres en carbone’’ sont un peu comme des voitures uniquement testées avec le moteur au ralenti. Dès que le conducteur appuierait sur l’accélérateur, on ne compterait plus les émissions de polluants... Voyez-vous l’embrouille ? Finalement, tromperies techniques et ruses de communication ont pour même objectif de tromper le chaland. Car tromper est bien ‘’induire en erreur en employant la ruse, l'artifice, le mensonge’’ (Littré). Fût-ce sous des apparences très clean, ''officielles'' et respectables.

A toutes fins utiles, rappelons que l'amendement n°5419 afférent à l'article L.132-2 du code de la consommation, voté par l'Assemblée nationale le 25 mars 2021, stipule ceci : « Lorsque la pratique commerciale trompeuse consiste à laisser entendre ou à donner l’impression qu’un bien ou un service a un effet positif ou n’a pas d’incidence sur l’environnement ou qu'il est moins néfaste pour l’environnement que les biens ou services concurrents, le montant de l’amende peut être porté, de manière proportionnée aux avantages tirés du délit, à 80 % des dépenses engagées pour la réalisation de la publicité ou de la pratique constituant ce délit. La sanction prononcée fait en outre l’objet d’un affichage ou d’une diffusion soit par la presse écrite, soit par tout moyen de communication au public par voie électronique. La sanction fait également l’objet d’une diffusion sur le site internet de la personne morale condamnée, pendant une durée de trente jours. ».

Finalement, on pourrait élargir cette réflexion à de nombreux élus, qui, lorsqu’ils annoncent des engagements de réduction de gaz à effet de serre dont tout laisse à penser qu’ils ne les atteindront jamais, trompent leur monde, non pour faire du profit (encore que), mais pour prendre ou conserver le pouvoir. Et les impacts sont ici encore plus lourds, puisque les politiques publiques sont censées structurer la transition écologique de nos territoires… Lorsqu’un élu niçois de premier rang annonce début 2021 un engagement à -55% d’émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, alors même qu’il n’est pas parvenu à placer son territoire sur la bonne trajectoire depuis près de dix ans et qu’il ne met en œuvre aucune stratégie permettant l’atteinte d’un tel objectif, comment peut-on qualifier la manœuvre ?

Dieselgate, label aéroport neutre en carbone, engagements politiques sciemment insincères, ne sont bien que mensonges, duperies, impostures, leurres, ruses, tromperies et tricheries, parmi beaucoup d’autres : les uns cachés, les autres étalés à longueur de médias. Dans tous les cas, honte aux tricheurs.

Il est plus que temps de remettre de la sincérité et de l’honnêteté dans les pratiques commerciales et politiques, et de cesser de prendre, à ce point, les citoyens pour des pompes à chiffres d’affaires et à bulletins de vote.

Un proverbe peul dit que « La tromperie, si elle fait dîner, ne fera pas souper. ». L’heure du souper approche.

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