Hold-up sur la Plaine du Var par la techno-écologie

Alerte ! Les aménageurs bétonniers récupèrent l’écologie et son vocabulaire pour achever une urbanisation galopante sur les terres fertiles de la basse vallée du Var. L'hypocrisie, le détournement sémantique et le manque de concertation désagrègent un espace naturel millénaire et des surfaces arables, aggravant l'insécurité alimentaire du territoire.

Un brin d’histoire

La région niçoise a connu ses premières fréquentations humaines il y a près de 400.000 ans, durant la période de la domestication du feu au Paléolithique : en témoigne l’incroyable site de Terra Amata (‘’Terre Aimée’’), au pied du Mont Boron. Beaucoup plus tard, les Ligures puis les Grecs phocéens, il y a 23 siècles, sont venus installer leur comptoir autour d’une colline et d’une zone marécageuse du vallon Lympia vers l’ancienne citadelle, qui deviendra ensuite le port éponyme de la ville à partir du XVIIIème siècle.

Dirigeons-nous plus à l’Ouest, vers la Plaine du fleuve Var : un territoire naturel exceptionnel entre Grande Bleue et montagne, entre Provence et Piémont italien, écrin ensoleillé d’un fleuve à tresses, aux eaux parfois impétueuses en provenance directe des cimes et des vallées du Mercantour (débits jusqu'à 3.000 m3/s). Un territoire-frontière aussi, entre France et République sarde, avant 1860. Ce coin de Méditerranée fait d’ailleurs écho à une Terre d’Orient, par ses contrastes naturels, à 2700 kilomètres de Nice : le Liban, pays des cèdres.

Visons à présent l’objet du délit : la basse Vallée du Var, ses 23 kilomètres de long et ses 10.000 hectares de surface (cent millions de m2). Elle a longtemps été utilisée comme ‘’zone de parcours pour l’élevage, d’alimentation en bois de feu, et de maraîchage (non protégé) ; aucun pont pour traverser le fleuve, seulement deux gués’’[1]. Les premiers peuplements, dans cette zone de dépôts de sable et de graviers, remontent au début du XVIIème siècle. Puis les premiers travaux d’endiguement du fleuve Var ont débuté au XVIIIème siècle pour gagner des terres cultivables, très fertiles. D’autres digues ont suivi pour protéger les aménagements existants, puis des seuils (barrages de rehaussement) ont été mis en place de façon à pallier les effets délétères de la surexploitation de la charge solide du fleuve (granulats construction) qui a fini par creuser le lit du fleuve et abaisser le niveau des nappes phréatiques…

L’Histoire lente allait prendre fin, presque sous nos yeux. S’en est suivie une folle accélération urbanistique, entamée lors des Trente Glorieuses, au cœur du lit majeur du fleuve Var. Et son rythme n’aura jamais été aussi frénétique qu’aujourd’hui…

Les territoires sont dessinés selon leur niveau de conscience

D’un territoire sauvage peu à peu domestiqué par le génie technique de l’humain, la basse vallée du Var s’est métamorphosée en plaines agricoles durant quelques décennies : maraîchage, agrumes, vignobles, céréales, cultures florales, etc. Jusqu’à ce beau jour de mars 2008 où  ‘’l’établissement public d’aménagement Écovallée-Plaine du Var (EPA) a été créé, afin de contribuer au développement d’une opération d’intérêt national (OIN) couvrant 10 000 hectares de la plaine du Var, à l’ouest de Nice, en zones urbaines et rurales, autour de la Métropole Nice Côte d’Azur.’’[2]

Sous couvert d’une approche équilibrée entre développement économique et protection environnementale, cette méta-structure aura ouvert la boîte de Pandore, lâchant les fauves bétonniers sur les hectares de terres fertiles. D’autres stratégies d’aménagement auraient pu être déployées. Mais une poignée d’hommes influents aura préféré le béton à l’agroécologie, alors même que ce territoire saturé connaît une dépendance alimentaire extrêmement forte aux régions nourricières : 98% des aliments consommés sur notre territoire ne sont pas produits localement ! Plutôt que d’assurer la sécurité alimentaire des populations niçoise et maralpine, le choix délibéré a été fait de privilégier l’aménagement spéculatif : bureaux (+10.000 chaque année !), hyper-surfaces commerciales, résidentiel. La Métropole Nice Côte d’Azur vante, dans son ‘’catalogue produits’’ (sic), une capacité constructible de 3.000.000 m2 (300 hectares, dont 100 déjà affectés), sous la forme de ''macro-lots'', et les programmes de construction se multiplient : Unity, Connexio, Anis, Palazzo, Harmony Parc, Pléiade & Odyssée, IMREDD, The Crown, Car’Méléon, Inphyni, Nouvel’R, Air’Prom, Avant-Scène, quartier d'affaires Grand Arénas (24 hectares), Quartus, Grand Stade Allianz, IKEA, MIN, parc et palais des expositions PEX (49 hectares), technopole Nice Méridia, Joia, opérations La Baronne, Les Côteaux du Var, les Breguières [3]… Du béton, du béton comme s’il en pleuvait ! A plus de 200 kg de CO2 par m3, le béton a l’avantage de réchauffer le climat, en plus de stériliser et d’imperméabiliser les sols. Et comme pour cacher la misère, car les aménageurs sont malins, sont prévus des parcs urbains, des espaces végétalisés, et des bâtiments basse énergie. Exit, les anciens potagers et autres serres, qui, eux, sans être labellisés ‘’référentiel environnemental Ecovallée Qualité’’, étaient bien plus vertueux au plan environnemental…

Contrairement à ce qu’a pu affirmer le nouveau président du conseil d’administration de l’EPA Ecovallée, Philippe Pradal, adjoint et proche de Christian Estrosi, grand promoteur de la ‘’Nouvelle-Nice’’, l’alternative ne se limitait évidemment pas au choix manichéen de ‘’laisser se déployer un développement anarchique de la vallée’’ ou de ‘’l’aménager de manière stratégique’’. Comment est-il seulement possible que le développement d’une agroécologie n’ait pas même été pensé ? Rien n’a d’ailleurs été activement entrepris pour qu’il en soit autrement. Dans les Alpes-Maritimes, près d’un tiers des exploitants agricoles ont disparu entre 2000 et 2017, le nombre des exploitations est passé de 70.000 (1970) à 20.000 (2019), et 50% de la population agricole a plus de 50 ans. Rien n’a été tenté pour freiner l’énorme déprise agricole (en quelques décennies, la surface des terres labourables a été divisée par trois) et la baisse vertigineuse du nombre d’exploitants agricoles.

Décidément, les territoires sont effectivement dessinés selon leur niveau de conscience, en tout cas celui de leurs élus au pouvoir… Le problème ? Il est en fait majeur, car cette politique d’artificialisation et d’urbanisation intensive est irréversible. Il suffit d’avoir assisté au raclage des terres sur 4 hectares, jusqu’au socle rocheux, du chantier ‘’IKEA’’, pour se convaincre que la fertilité a bel et bien disparu à tout jamais. A-t-on d’ailleurs posé la question de la destination de ces volumes de terres fertiles ?

Enfin, n’oublions jamais que la Nature restera toujours plus puissante que nos plans d’aménagement et autres endiguements (crues de 1947, 1951, 1982, 5 novembre 1994, 2 octobre 2020). Les experts géologues et hydrologues nous alertent pourtant sur l’intensification des phénomènes climatiques extrêmes avec le réchauffement climatique, et sur le risque accru de subir des épisodes méditerranéens de plus en plus violents. Ainsi, en octobre 2020, si le cœur de la tempête Alex s’était seulement déplacé et allongé de 20 kilomètres vers la Tinée et le Var, la basse vallée du Var et une partie de la ville de Nice et de son aéroport auraient été submergées… Qu’à cela ne tienne, le même Philippe Pradal nous dit qu’il faut savoir ‘’vivre avec le risque’’… En attendant, ce technocrate devrait s'atteler à réactualiser dans les meilleurs délais la cartographie des risques, comme demandé par la Cour des comptes (5ème chambre), le 26 octobre 2018.

Une vision ‘’technobétonnique’’ et parcellaire de l’aménagement du territoire

Notons que ce processus d’urbanisation intensif, alors même que la population locale est en stagnation, a été habilement fondé sur tout un dispositif réglementaire très favorable. Il suffit de prendre conscience de la seule signification des concepts de POS (plan d’’’occupation’’ des sols, à partir de 1967) puis de PLU (plan local d’’’urbanisme’’, à partir de 2000) pour comprendre que les espaces naturels allaient méthodiquement subir les coups de pelleteuse. Mais le summum a été atteint avec l’ingénieuse OIN : ‘’Opération d’Intérêt National’’ en 2008, sous la férule notamment de l’actuel maire de Nice. Le seul ‘’intérêt national’’ pose déjà un sérieux problème, et transpire le réseautage parisien de l’ancien ministre Estrosi. Cet artifice a posé une lourde bulle réglementaire sur l’ensemble de la basse vallée du Var, offrant un blanc-seing aux bétonniers.

Toute cette opération repose sur un pari. Celui d’une augmentation de la population et de l’emploi tertiaire. Or la population n’augmente pas depuis des années, et on promet aux Niçois depuis plus de dix ans, une manne de 50.000 emplois nouveaux sur le secteur. Lorsque l’ancien directeur général de l’EPA, Olivier Sassi, a quitté son poste, il n’a pu annoncer que la création (ou le déplacement ?) de 6.500 emplois. Bien maigre bilan après autant d’investissements et de bétonnisation… Que nous dit pourtant Christian Estrosi le 10 décembre 2020 (Nice-Matin) ? Que ‘’la débétonnisation a commencé’’ ! Le même nous parle de nouveaux quartiers ‘’archi-verts’’… Tout cela est en fait archi-problématique.

D’autant plus que la Covid19 a promu le télétravail dans les entreprises, et que le coworking se développe. A défaut de parvenir à connaître les chiffres d’occupation de bureaux et les besoins réels de telles surfaces (serait-ce couvert par le secret défense ?), les Niçois aimeraient savoir quand éclatera la bulle immobilière de l’Ecovallée, et qui finira par payer la facture, en dehors de l’environnement…

Le jeu de Lego du maire de Nice et de ses acolytes

Pour finir, prenons un peu d’altitude au-dessus de la plaine. Que voit-on apparaître ? Un emboîtement digne d’un jeu de Lego ou de Domino tout à fait clair. D’un côté, la vieille Nissa la Bella, réservée aux touristes, un centre-ville et des collines dortoirs, de l’autre une ‘’Nouvelle-Nice’’, cœur de la smart city fantasmée par nos élus. C’est ici que se concentrent les milliards : un nouveau Palais des Expositions et des Congrès (pour permettre de multiplier par 4 le tourisme d’affaires), qui exige le déplacement du Marché d’Intérêt National (MIN) vers les terres fertiles de la Baronne, et qui induit la destruction de l’actuel Palais Acropolis, un aéroport aux capacités étendues avec son projet d’extension du Terminal 2, qui permettra d’accroître le trafic passager de +50% entre 2019 et 2030 (+7 millions de passagers et +20.000 vols annuels), des quartiers d’affaires, des centaines d’hectares de bureaux, de surfaces commerciales gigantesques qui ne feront que nuire un peu plus aux commerces de ville : après l’extension de Cap3000, de Carrefour Lingostière, la création de Polygon Riviera, voici venu le temps du complexe Ikea… L’Ile de la Réunion a sa ‘’Diagonale des Fous’’. Nice aura la sienne, de la Baronne aux rivages de l’aéroport, sur lesquels d’ailleurs certains ayatollahs bleus rêvent encore d’y bâtir un futur port de commerce pour accueillir les plus gros paquebots du monde.

Faut-il en rajouter ? Non, la ville de Nice est tombée dans les mains de radicaux néo-écologistes, qui ne déploient une politique qui n’a d’écologique que la terminologie, et qui répètent à l'envi l'antienne d'un ''espace d'expérimentation des territoires de demain confrontés à de multiples défis''...

En attendant, la basse vallée du Var, ce territoire millénaire, change, se déforme et perd ses terres agricoles, sous les coups d’une idéologie des années 1970, faite de compétition entre les territoires, d'expansion et d'attractivité permanentes, de tourisme de masse et d'avions, de béton…

Cependant, des citoyens et associations se lèvent contre cette marée bétonnière et croissanciste : CAPRE06, FNE06, le Collectif citoyen 06, contre l'EPA, le déplacement du MIN ou encore l'extension de l'aéroport de Nice... D'autres oeuvrent pour la résilience agroalimentaire du territoire (AMAP06, Potager en Ville, Terre de liens, etc.). La résistance s'organise peu à peu. Pour l'intérêt commun et la sécurité de nos enfants.

[1] https://www.gesteau.fr/sites/default/files/gesteau/content_files/document/doc_SAGE06006-1190102863.pdf

[2] https://www.ccomptes.fr/system/files/2019-03/20190318-epa-ecovallee-plaine-du-var.pdf. Création de l'OIN par décret n° 2008-229 du 7 mars 2008.

[3] Nice-Matin 20 mars 2021

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