2021 : le temps est encore clément ! Ne changez rien...

Texte de réflexion à l'adresse de ceux qui pensent que nous avons encore le temps d'une transition lente et progressive, et le loisir de ne pas changer nos modes de vie et notre rapport à l'environnement et au monde : nos élus au pouvoir, peut-être ? Bonne lecture, et n'hésitez pas à commenter !...

Lundi, 8h15 : la ville de 250.000 habitants s’éveille, le ciel est bleu et la température est déjà clémente. A l’aube de cette belle journée d’été, les gens s’activent et déambulent, les commerçants préparent leurs étals, les enfants jouent et courent…

8h16. Tout se fige et l’enfer tombe sur Terre, à la verticale d’un lieu de soins : l'hôpital Shima. Nous sommes le 6 août 1945 : un flash éblouissant et mortel s’abat sur la belle ville d’Hiroshima. Sur les trottoirs, la température frôle les 4000°C et les vents atteignent 800 km/h : par dizaines de milliers, des humains de tous âges s’évaporent dans l’instant, gravant leur silhouette sur les murs ou sur les ponts. Le bombardier américain B-29 Enola Gay vient de larguer son venin dantesque : la bombe Little Boy, dont la fusion de seulement 700 grammes d’uranium - extrait des mines du Congo belge, a suffi à déclencher une explosion d’une puissance équivalente à 15.000 tonnes de TNT... 700 grammes pour une fournaise infernale et plus de 100.000 morts. Le copilote de l'Enola Gay, Bob Lewis, eut beau s’écrier : « Mon Dieu, qu'avons-nous fait ? » : le Mal était fait. Pourtant, quelques semaines plus tôt, le ‘’père de la bombe A’’, le physicien Robert Oppenheimer livrait son angoisse : « Je suis devenu la mort, le destructeur des mondes ».

Trois cent mille ans après avoir accédé au statut d’Homo Sapiens, ce flash cataclysmique a marqué l’acmé du génie destructeur inégalé du genre humain. Les guerres sont consubstantielles à l’agitation humaine, mais l’ampleur de ce bombardement-ci a certainement signé un changement radical d’époque. Au rebut, lance-pierres et couillards, arquebuses, feu grégeois, obus et boulets, armes d’estoc et de taille, mitraillettes et autres lance-flammes : avec Little Boy, l’arme absolue est entrée dans l’Histoire universelle. L’ingénieur hongrois Dennis Gabor (1900-1979) avait apporté un élément de réponse dans sa loi éponyme : « Tout ce qui est techniquement faisable doit être réalisé, que cette réalisation soit jugée moralement bonne ou condamnable. ». Cette loi d’airain est-elle universelle ? Y a-t-il un autre lieu dans le Cosmos où une espèce intelligente se permette une telle abomination : volatiliser en masses ses propres congénères ?

Mais en quoi ce drame historique nous concerne-t-il encore aujourd’hui ?

Au-delà de ce que beaucoup de nos concitoyens imaginent ! L’effroi suprême de l’anéantissement aura été un facteur déterminant dans la mise en place de l’’’Equilibre de la Terreur’’ entre les blocs occidentaux et soviétique à partir de ce jour funeste de 1945. Bien entendu, des conflits ‘’conventionnels’’ multiples ont parsemé la planète depuis lors, comme à l’habitude viscérale d’Homo Bellator, mais les conflits mondialisés ont cessé depuis ce milieu de XXème siècle : près de 80 ans après le ‘’Flash de 8h16’’, la ‘’Pax Terroris’’ perdure toujours, sur fond de dissuasion ou de destruction mutuelle assurée (DMA). Il subsiste aujourd'hui plus de 13.000 ogives nucléaires sur notre planète, dont près de 300 pour notre pays. Faut-il être à ce point pathologiquement violent pour se menacer d’un suicide collectif afin de … vivre en paix ? Le professeur Alexandre Lacassagne (1843-1924) évoquait la ‘’monomanie homicide’’ des tueurs en série, mais n’en sommes-nous pas frappés collectivement ? L’épaisseur de nos cortex est probablement encore insuffisante pour que notre espèce atteigne un seuil de raison suffisante : pour reprendre des concepts chers à Mireille Delmas-Marty, professeure émérite au Collège de France, si nous avons réussi notre hominisation, nous sommes encore sur la voie de notre humanisation. En avons-nous seulement le temps, vu la multiplication et l’accélération de nos impacts sur notre joyau planétaire ?

Autant la longue période interglaciaire, démarrée il y a près de 12.000 ans, aura permis l’épanouissement de l’espèce humaine dans un environnement devenu exceptionnellement clément, autant cette ‘’Pax Terroris’’ aura été l’écrin pathologique des ‘’Trente Glorieuses’’ et de la ‘’Grande Accélération’’. L’Histoire navigue ainsi sur une houle dont on n’aperçoit la direction qu’a posteriori. Et qu’en voyons-nous au quotidien ? Juste l’écume superficielle des vagues. Or ce sont bien les courants de fond et la houle des siècles qui dirigent le monde, dans une temporalité et des déterminismes systémiques qui surplombent de beaucoup nos courtes existences et notre myopie réflexive.

Mais que viennent faire ici, dans un même panier, Hiroshima-la-martyre, le professeur Lacassagne, la période interglaciaire et les clapotis ? Ne sentez-vous rien venir ?

En fait, depuis ce flash au Pays du Soleil Levant (quelle triste ironie dans ce rapprochement), la guerre des humains n’a jamais cessé : elle a même conservé son caractère mondialisé. Elle a juste changé de cible. Après s’être étripé entre congénères depuis la nuit des temps humains, pour la guerre du feu, pour un duché ou pour un empire, pour l’honneur ou pour des prétextes religieux, Homo Sapiens a profité de l’embellie permise par le nouveau parapluie nucléaire, pour se retourner contre Gaïa, notre maison commune, notre vaisseau azuré, unique dans le vide intersidéral. Dans l’esprit du Prussien Clausewitz, la guerre est totale, mais cette fois contre les écosystèmes et le monde vivant. L’objectif ? Utiliser notre génie pour soumettre totalement la Nature, dans le cadre d’une guerre d’influence et de commerce mondialisée : notre environnement, nos continents, nos océans, et leurs myriades d’êtres vivants. Et bientôt l’espace circumterrestre. Nous ne referons pas ici la liste des dégradations environnementales d’origine anthropique, mais toutes sont liées à une vision délétère de notre rapport au monde naturel. Aujourd’hui encore, au nom de la transition écologique, comment voyons-nous les espaces naturels, les océans et les forêts ? Comme des fonds de cadastres et de plans locaux d’urbanisme, des puits de carbone, des gisements de ressources naturelles, des champs d’éoliennes off-shore, des tonnages de prises de pêche… Une vision totalement utilitariste (mais pour la seule espèce humaine), technicienne (selon Jacques Ellul) et positiviste (selon Auguste Comte, dans un sens froidement calculatoire), émondée de toute sacralité et de tout respect dû à une planète exceptionnelle et fragile, et au mystère du vivant.

Finalement, même si ce raccourci ne d’adresse qu’aux pays occidentaux, la première guerre mondiale aura engendré les ‘’Années folles’’, et la seconde guerre, les ‘’Trente Glorieuses’’. Et voilà que le sociologue Jean Viard prédit déjà les ‘’Dix Glorieuses’’ après la pandémie planétaire de la Covid-19, sur fond de plans de relance et de retour à l’illusionnisme et au déni généralisé. Or les ‘’Années folles’’ n’auront duré que dix ans, entre 1920 et la ‘’Grande Dépression’’ de 1929, suivie de la folie hitlérienne. Or les ‘’Trente Glorieuses’’ auront entraîné une mise à l’épreuve colossale de la planète sur un temps finalement extrêmement court à l’échelle des temps géologiques, consolidant notre entrée dans l’Anthropocène, cette boîte de Pandore environnementale aux mille dangers.

Que pourraient nous promettre ces possibles ‘’Dix Glorieuses’’ ? Au passage, ce terme ‘’glorieux’’ est des plus inadéquats : qui a pu voir de la gloire dans une explosion de la démographie humaine et de ses impacts généralisés, dans la course aux ogives nucléaires et le réchauffement climatique ?

Ce nouvel emballement, qui nous emmènerait jusqu’aux années 2030, paraît bien antinomique avec les objectifs de réduction de nos impacts environnementaux : comment, en effet, réduire de moitié nos émissions de gaz à effet de serre d’ici une dizaine d’années (2030), en visant la neutralité carbone vingt ans plus tard (2050), tout en ne recherchant qu’une reprise de la croissance prétendument salvatrice ? Or chacun sait que la croissance est toujours structurellement liée aux énergies fossiles, et ce n’est certainement pas dans la décennie à venir que ce fondement va évoluer en profondeur. Pour s’en convaincre, il suffit de voir avec quelle énergie les propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat ont été édulcorées au dernier degré. Ce hiatus est donc aussi abyssal qu’interpellant. Sauf sursaut imminent, nous nous dirigeons donc allègrement vers le ‘’mur de l’incohérence et de l’hypocrisie’’, qui finira par ne plus présenter qu’une porte d’issue : celle d’une planète bouleversée, au climat définitivement déréglé, et à la biodiversité effondrée.

Ce qui se joue sous nos yeux encore passifs, est donc éminemment crucial, pour ne pas dire vital pour l’Humanité, à commencer par nos enfants et les leurs. Mais comme pour calmer nos sourdes angoisses, nous préférons encore écouter les chants des sirènes communicantes, des politiques sans ambition ni courage, des marchands qui nous rassurent en nous promettant une carapace de biens protecteurs et distractifs. En somme, le feu de cheminée s’emballe et nous continuons à ronronner devant le foyer. D’autres s’y sont essayés avant nous, en avril 1912, à bord d’un paquebot rutilant et réputé insubmersible : le Titanic.

N’entendons-nous pas approcher un nouveau B-29, et sa Bombe E (Environnementale) ? Ne savons-nous pas que l’explosion climatique ne se cantonnera pas à la verticale de l’hôpital Shima, mais que l’épicentre sera tant planétaire que multiséculaire ?

Et que nous dit-on ? Qu’en 2021, le temps est encore clément… Que les Ayatollahs verts nous fatiguent, que les Amish veulent nous renvoyer au temps des cavernes, que la décroissance, c’est la mort. Et qui pourrait bien la désirer ? Enfin, soyons raisonnables !

Puisqu’on vous le répète : ‘’En 2021, le temps est encore clément’’ : ne changez rien !… Musique, maestro !

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