Smart City à la niçoise : un conte fantasmagorique pour idéologues technophiles ?

Le maire de Nice est tombé dans les filets d’affairistes. Au lieu de préparer un avenir apaisé et résilient aux Niçois.es, sa vision dépassée d'un faux modernisme risque de les entraîner vers des lendemains difficiles. Cet urbanisme expérimental compulsif sur les terres arables de la Plaine du Var répond-il aux besoins des habitant.es, ou juste aux fantasmes et au snobisme de l'équipe au pouvoir ?

Le maire de Nice semble avoir été gouroutisé par les vendeurs d’illusions. A longueur d’interventions, il aime à réciter son bréviaire de mots clinquants et anglicistes : ‘’Smart City’’, ‘’Eco-vallée’’, ‘’Eco-campus’’, ‘’Smart Deal’’, ‘’Safe City’’, ‘’ville de demain’’, ‘’ville intelligente’’, ‘’activités stratégiques’’, ‘’Technopole urbaine’’, ‘’quartier d’affaires international connecté à l’aéroport international Nice Côte d’Azur’’, ‘’Terre d’excellence et de synergies’’, où ‘’l’écologie est au service de l’économie’’

Prenons un exemple. Au cœur de l’Eco-vallée et de la basse Plaine du Var a récemment surgi de terre un nouveau cube de 5000 m2, un nouveau temple dédié à la déesse de l’avenir radieux : l’IMREDD (Institut Méditerranéen du Risque de l’Environnement et du Développement Durable). Son dossier de presse du 14 février 2020 en présentait le menu alléchant : un ‘’Showroom’’, une ‘’Maker Place’’, un ‘’Learning Center’’, une ‘’Territory Information Platform’’, un ‘’Smart City Innovation Center’’ (SCIC), des zones ‘’Manufacturing’’ et ‘’Screenplay’’… Subitement, nous avons un doute : sommes-nous à Nice ou à Oxford ? Les Anglais de la Promenade auraient-ils colonisé la Plaine du Var ?

Les Niçois devraient se sentir en totale sécurité : d’un côté, l’IMREDD a la capacité de ‘’prédire les risques naturels’’ et de piloter les ‘’dimensions temporelles de la résilience’’, et de l’autre, la toute nouvelle ‘’Agence de sécurité sanitaire environnementale et de gestion des risques’’ (ASSEGR) de la Métropole Nice Côte d'Azur se voit chargée de ‘’coordonner, de conseiller et d'apporter une expertise stratégique au niveau de la Métropole en cas de crise sanitaire, environnementale ou sécuritaire.’’ Ajoutons d’ailleurs que la ville de Nice sera bientôt dotée, non plus d’un ‘’Centre de Supervision Urbain’’ (CSU), mais d’un ‘’Centre d’Hypervision Urbain’’ (CHU) dans les locaux de l’ancien Hôpital Saint-Roch, autre temple, mais cette fois de la surveillance généralisée. Que trouvera-t-il, après Super et Hyper ? Et une bonne âme a-t-elle signalé à Christian Estrosi que Nice avait déjà son CHU (Centre Hospitalier Universitaire) ? A l’évidence, ce self-made man, qui n’a de cesse de fustiger les ‘‘Khmers verts décroissants’’, vénère la croissance. Quoi qu’il en coûte. Il semble ainsi beaucoup apprécier la croissance lexicale. Et la maladie inflationniste est contagieuse : le quartier Arénas est devenu ‘’Grand Arénas’’. Mais il fallait bien que l’inflation cessât : après quelques protestations devant tant de grandiloquence, le quartier ‘’Grand Méridia’’ a fini par perdre son épithète ‘’Grand’’… Même si le ridicule ne tue pas (encore), il ne faut pas trop exagérer, sans quoi les Niçois pourraient ressembler aux Marseillais de la Canebière...

Fin mai 2021, lors de l’inauguration du colloque ‘’Neuroplanète’’ au Centre Universitaire Méditerranéen (CUM), le maire de Nice a vanté de manière dithyrambique son Agence de sécurité, en affirmant qu’à la moindre catastrophe, il lui suffirait d’’’appuyer sur un bouton pour que tous ses experts soient sur le pont en 20 minutes’’… Manifestement, le maire de Nice est frappé de plusieurs syndromes : ceux de l’hyper-puissance centrée sur sa personne, d’un aveuglement technophile et d’un futurisme déjà suranné. Dans son plan ‘’mobilités métropolitaines de demain’’ présenté début 2021, il y évoque d’ailleurs des voitures volantes à l’hydrogène en 2040. On croirait lire du Jules Verne, ou relire un roman SF de gare des années 1970 : des taxis volants pour hommes d’affaires pressés (chinois ?), qui relieront l’aéroport hypernational au Rocher de son Altesse Sérénissime le Prince, en survolant les hectares de bureaux vitrés de la ‘’Nouvelle-Nice’’ et les quartiers pauvres du ‘’Vieux-Nice’’…

Reprenons le dossier de presse de l’IMREDD et lisons cet élan enthousiaste : ‘’Il y a 10 ans, Nice s’est lancé un formidable défi, dans un étroit partenariat avec l’Etat : bâtir dans la Plaine du Var la ville exemplaire du XXIème siècle.’’

Très bien. Mais rappelons juste quelques faits, car, comme le disait l’écrivain russe Mikhaïl Boulgakov : ‘’Les faits sont la chose la plus obstinée du monde.’’

  • Cette ‘’ville exemplaire’’ est bâtie au cœur d’une immense zone inondable (lit majeur du fleuve Var), en ‘’zone d’aléa très fort’’. Et nous savons que même l’endiguement le plus sophistiqué ne supprime pas le risque d’inondation, surtout pour un fleuve impétueux comme le Var qui peut dépasser le débit du Nil en période de crue (plus de 3.500 m3 par seconde, soit 70 fois son débit normal). Et ce n’est pas le 3ème PAPI (Programme d'Actions de Prévention des Inondations) de 60 millions d’euros, en cours de déploiement, qui supprimera ce risque.
  • La ‘’smart city’’ niçoise est la 4ème ville française ayant le plus grand nombre de pauvres, avec 74.000 personnes vivant sous le seuil de pauvreté et un taux de logements sociaux locatifs stagnant à 13% (contre 25% prévus par la loi SRU).
  • La métropole de Nice a été frappée, plus que d’autres, par des attentats terroristes, des inondations et la tempête Alex sur son arrière-pays. Et nous savons que d’autres bombes climatiques suivront.
  • Alors même que la ville de Nice a eu à déplorer 400 décès Covid sur les 12 premiers mois de la pandémie, elle subit 500 décès prématurés chaque année, du fait de son niveau chronique de pollution aux particules fines…
  • Nissa la Bella reste extrêmement dépendante, avec un taux alarmant d’autonomie alimentaire de 2,1% et d’autonomie énergétique de 9%. Et comme pour ne pas risquer de faire entrer de la ruralité dans la techno-vallée, on continue d’artificialiser les terres pour y bâtir des bâtiments tertiaires et des hectares de bureaux. Et pourtant, coworking et télétravail ébranlent déjà le modèle : les besoins de bureaux sont en chute libre (-30% et au-delà, selon le maire de Nice). Quand va-t-on réagir pour éviter l’explosion de la bulle immobilière ?
  • Sur le front de l’emploi, on nous promet, depuis 2008, la création de 50.000 emplois sur l’Eco-vallée, terre de tous les miracles : en 2020, seuls 6.500 emplois avaient été créés ou déplacés (source : Olivier Sassi, ancien directeur de l’EPA Eco-Vallée).

Peut-on, une bonne fois pour toutes, nous expliquer en quoi ce territoire est ‘’smart’’, autrement dit ‘’intelligent’’ ? Après la salade niçoise, serions-nous devenus les experts du ... flan ?

Première question : cette ‘’opération d’intérêt national’’ n’est-elle pas juste une ‘’opération d’intérêt pour affairistes influents’’, déroulée sur un tapis de centaines de millions d’euros et de subventions publiques massives, sur fond de snobisme technocratique et d’une folle crédulité de nos édiles niçois ? Devant tant de spéculations et de risques, la ville de Nice pourrait connaître des réveils difficiles…

Seconde question : qu’y ont gagné les habitants du territoire, hormis du béton (alors même que la population niçoise décroît ces dernières années), moins de terres arables et de potentiel agricole, de la saturation d’espace et très peu d’emplois nets ? Ah oui, mince, avec tout ce brouillard idéologique, on finirait presque par oublier les Niçois.es…

Pouvons-nous avoir la naïveté d’attendre des réponses à ces questions ?

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