Plus que jamais : mieux vaut prévenir que guérir

La pandémie du Covid19 projette une lumière crue sur nos vulnérabilités, nos habitudes, nos modèles et nos dénis. Nous voici à un carrefour : nos élus et dirigeants ont aujourd'hui la responsabilité historique de changer leur mode de gouvernance, et de privilégier la prévention, l'anticipation et la stratégie de long-terme à la gestion de crise permanente qui malmène les populations.

La pandémie du Covid19 est un très sérieux coup de semonce pour nos sociétés modernes : une alerte générale, voire une répétition générale pour ainsi dire. Elle est aussi un formidable révélateur de nos carences et de nos vulnérabilités, mais aussi de nos ressorts et de nos dénis psychologiques. Alors que sur la planète meurent encore de faim et d’eau insalubre des centaines de millions d’êtres humains, dont un nombre hallucinant d’enfants, que s’accroissent sans cesse les inégalités depuis des années, que s’effondre la biodiversité, que le réchauffement climatique se transmute sous nos yeux en monstre dévastateur, rien - ou si peu - ne change en profondeur. Le ‘’business as usual’’ règne toujours en maître. Du moins, jusqu’à ce qu’un virus de 125 millionièmes de millimètre nous saute aux narines et mette en péril notre santé et le faux équilibre de notre civilisation humaine. Subitement, chacun se sent en danger et réagit prestement, tout en pestant contre les mesures coercitives, car nous ne sommes pas français pour rien...

Fin avril, ce pathogène aura finalement ôté la vie à près de 25.000 personnes en France, dont 130 dans les hôpitaux des Alpes-Maritimes. Ces chiffres sont évidemment terribles. Mais il nous faut malgré tout les rapporter à ceux qui font état des causes pourtant évitables de décès prématurés qui frappent silencieusement nos concitoyens au fil des années. Pour ces 25.000 décès liés au Covid19, la société française a été quasiment mise à l’arrêt et la population a supporté des contraintes inédites. On note même une surenchère de certains élus pour proposer, ou imposer, des mesures toujours plus coercitives ou des systèmes de surveillance et de contrôle encore plus invasifs. Notre étonnement vient du fait que ces mêmes élus, et la majorité des médias, deviennent aphones lorsqu’il s’agit d’aborder et de traiter les causes de mal-être, de maladies et de décès prématurés liées aux dysfonctionnements endémiques de nos sociétés. 

Nous posons la question : pourquoi nos responsables politiques sont-ils si peu enclins à agir face à tous les maux qui frappent durement mais à bas bruit les populations ? La pollution de l’air et de l’eau, les perturbateurs endocriniens, le stress lié aux nuisances sonores, les fléaux sociaux que sont le tabac et l’alcool, la malbouffe ? Quelques exemples : la pollution de l’air tue prématurément 67.000 personnes en France chaque année (500 décès estimés sur la seule ville de Nice), le tabac 75.000 et l’alcool 41.000. A elles seules, ces trois causes représentent un nombre colossal de malades chroniques et plus de 180.000 décès annuels, soit 7 fois le nombre de décès liés au coronavirus et 3.000 fois plus que la soixantaine de victimes de la plaie terroriste chaque année (255 entre 2015 et 2019) qui semble faire l’objet d’une obsession démesurée (et nous ne minimisons pas son risque). Et pourtant, où est la politique de prévention et de lutte contre les racines des fléaux les plus destructeurs de santé publique ? La malbouffe industrielle, avec ses pesticides, son gras saturé, son sel et son sucre, est l’un de ceux-là, opérant à grande échelle : les maladies métaboliques se multiplient de manière alarmante, tant chez les adultes que chez les enfants (obésité, diabète, stéatoses hépatiques, allergies, cancers…). Le réchauffement climatique et la destruction des écosystèmes et de la biodiversité vont également multiplier les risques et les pandémies : canicules, inondations, zoonoses (comme le Covid19), déplacements des populations littorales ou paupérisées…

Que faisons-nous de concret et d’efficace sur tous ces sujets ? Oui, pourquoi ne sommes-nous pas en guerre (comme annoncé par Emmanuel Macron le 16 mars sur le Covid) contre ces causes profondes de mauvaise santé, de malheur humain et de destruction de notre environnement ?

Contrairement aux sous-entendus et aux dénigrements de nombreux élus qui sont restés figés sur des logiciels du vieux monde, l’écologie n’est pas l’apanage de quelques écolos marginaux, idéalistes ou théâtreux. Il se trouve que tous les problèmes évoqués supra ont leurs solutions dans ce qu’on peut appeler une authentique écologie sociale. L’inertie du vieux monde et de ses chantres, pour ne pas dire l’immobilisme, rend finalement cette écologie d’autant plus nécessaire et radicale face à l’urgence des enjeux contemporains. L’un des enseignements de cette crise sanitaire est que la réponse publique peut être rapide, puissante et globale. Résignés, nous finissions par penser qu’elle ne pouvait plus l’être… Cette crise prouve de manière éclatante que le manque d’avancées concrètes sur les dossiers-clés, et ce depuis des décennies, n’est finalement imputable qu’à une absence de conviction, de volonté et de courage chez nos dirigeants et élus, et non à une absence de moyens ou d’informations : un virus effleure nos sociétés et subitement les plans d’actions s’enchaînent et les centaines de milliards pleuvent... 

L’enjeu majeur aujourd’hui n’est pas seulement de sortir au mieux de cette crise sanitaire (qui est en fait une crise écologique), mais de comprendre et de corriger - autant que faire se peut - l’ensemble des causes des vulnérabilités majeures de notre société. Si nous sommes en droit de juger durement le niveau pathétique d’impréparation de notre société face au risque pandémique, nous pouvons être certains d’une chose, c’est que d’autres crises sanitaires, économiques, énergétiques, alimentaires, environnementales, frapperont rapidement à nos portes, toujours plus dévastatrices et nombreuses. Et toutes ces crises ne sont que des facettes d’un ensemble systémique de vulnérabilités d’un monde interconnecté. Cette interconnexion fait, par exemple, que lorsque les territoires travaillent à une production agroalimentaire locale, selon les règles reconnues de l’agroécologie et de la permaculture, ils luttent aussi contre les émissions de gaz à effet de serre, les causes de malbouffe et l’insécurité alimentaire (nos villes n’ont aujourd’hui que 2% et trois jours d’autonomie). Et lutter contre les émissions de gaz à effet de serre, c’est éviter la multiplication des périls climatiques et diminuer les pollutions atmosphériques. Et ceci n’est qu’une illustration du cercle vertueux permis par une approche fondée sur l’intelligence collective, la concertation sincère et la participation, conforté par quelques garde-fous d’éthique et de probité politiques afin de ne pas céder aux lobbies et aux intérêts privés lorsqu’il est question du bien public, de la santé et de la sécurité.

La pandémie du Covid19 est donc bien davantage qu’une crise sanitaire dont il nous faudrait sortir au plus vite pour, notamment, recouvrer une situation économique ‘’normale’’. Nos dirigeants doivent s’en saisir pour enfin agir avec force dans le cadre d’une stratégie authentiquement écologique, sociale et solidaire, au lieu de simuler et de surcommuniquer en permanence, tout en profitant de cette période troublée pour réduire les ambitions environnementales (réduction des subventions à l'agriculture bio, allègement des cahiers des charges des produits alimentaires, etc.). Il s’agit donc bien de l’opportunité d’une rupture en profondeur qui nous est offerte aujourd’hui. Non, la sécurité publique (dans son acception la plus large) ne sera pas assurée à coups de drones, de reconnaissance faciale, de traçage ou de surveillance généralisée. Cette réponse technologique et policière ne répond qu’à des fantasmes. La sécurité publique sera bien mieux garantie par une politique humaine et pragmatique, portant sur la santé publique (et la médecine intégrative), la solidarité entre les quartiers, les générations et les peuples, l’éducation (elle est centrale !), la lutte contre la dégradation de nos écosystèmes terrestres, maritimes et atmosphériques. Un décès est un décès, qu’il soit dû à un acte terroriste ou à une maladie liée à la pollution. Analysons les chiffres, et cessons de crisper notre attention sur les mauvais sujets pour la porter vers les causes profondes de nos maux et de nos faiblesses. Aujourd’hui, nous devons exiger des résultats, fondés sur des indicateurs stratégiques solides et objectifs, et non des catalogues de promesses et d’engagements non tenus, des vitrines et de la communication déformante. Le besoin devient impérieux de réduire les émissions de gaz à effet de serre, les pollutions, les déchets, la part de malbouffe, la dépendance alimentaire et énergétique, le taux de pauvreté, la précarisation et le mal-logement, la déscolarisation, etc. Comme il le devient de mettre en place de nouveaux champs d’emplois locaux, durables et valorisants, donnant une place à chacun dans notre société. 

En somme, il est urgent de prévenir en anticipant, plutôt que de courir après le train et de gérer un chapelet de situations de crise, en additionnant les malheureuses victimes : anticiper, c’est préférer la vision à long-terme à celle d’un court-termisme de cabotage qui finit par coûter très cher à la société. En 1852, Emile de Girardin, l’a écrit dans ‘’La politique universelle’’ : ‘’Gouverner, c'est prévoir ; et ne rien prévoir, c'est courir à sa perte.’’ En santé par exemple, un système de prévention vaudra toujours les systèmes de soins curatifs les plus perfectionnés. Combien de vies auraient été épargnées si une décision purement comptable n’avait supprimé les stocks de masques de protection et les capacités de production nationales ? Comment a-t-on pu à ce point s’éloigner du principe de précaution énoncé par l'article 5 de la charte constitutionnelle de 2005 ?

La santé publique ne consiste pas à bien soigner la population, mais à parvenir à la tenir à l’écart des besoins de soins. Pour son plus grand bien-être. Rappelons ici la définition de la santé par l’Organisation Mondiale de la Santé, en 1946 : ‘’La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité.’’ Ainsi que, de nouveau, la charte constitutionnelle qui énonce que ‘’chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé.’’ 

Les citoyens veulent une société authentiquement durable, résiliente, respectueuse du vivant et solidaire (rappelons la devise de la République : ‘’Liberté, Égalité, Fraternité’’).

Comme l’a récemment écrit la climatologue Valérie Masson-Delmotte au sujet de l’après-coronavirus : "Il va falloir du courage politique pour éviter les vieilles ficelles". La croissance aveugle, le surtourisme destructeur, l'obnubilation du PIB, le dopage à l’or noir, la compétitivité à tous crins, sont de celles-là.

‘’Le changement, c’est maintenant !’’. A la différence que ce n’est plus un slogan de campagne, mais un devoir supérieur.

Face à des élus hésitants, insincères ou comédiens, les citoyens doivent se mobiliser et ne pas céder à la peur ou à la soumission. Conformément à l’article 3 de la Constitution du 4 octobre 1958 : ‘’La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s'en attribuer l'exercice.’’

A suivre… de très très près !

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