C’est le moment de faire de la politique, ensemble

La limitation des contacts sociaux est à la fois la mesure la plus efficace que nous connaissions pour limiter la catastrophe et celle qui rend le plus difficile la revendication, la contestation, bref, l’exercice de la démocratie. Pourtant, c’est le moment où jamais de nous organiser, de débattre, de continuer à revendiquer.

Nous sommes en train de vivre une crise majeure. Notre système de soins touche ses limites, l'économie plonge, la vie démocratique, sociale, culturelle a été mise en suspens par l'épidémie de Covid-19. La limitation des contacts sociaux est à la fois la mesure la plus efficace que nous connaissions pour limiter la catastrophe et celle qui rend le plus difficile la revendication, la contestation, bref, l’exercice de la démocratie. Pourtant, c'est plus que jamais le moment de discuter, de critiquer, d’être vigilant.e.s de dire ce que nous refusons, ce que nous revendiquons, et quels chemins emprunter pour sortir de la crise et préparer la suite. C'est une nécessité : confinés ou non, état d’urgence ou pas, nous devons faire de la politique, ensemble. Nous toutes et tous, les millions de personnes qui nous avons marché ensemble, réfléchi ensemble, débattu ensemble lors des mouvements sociaux des deux dernières années. C’est le moment où jamais de nous organiser, de débattre, de continuer à revendiquer.

Nous organiser pour notre propre lucidité tout d'abord : nous vivons une situation de catastrophe, la sidération est grande et va durer. Pour dépasser cet état, et ne pas nous laisser imposer un certain récit de la crise, il nous faut en discuter, entre nous. Nous avons besoin de lignes de compréhension de la crise qui se présente devant nous, de comprendre ses impacts sur l'économie et sur nos vies, d'avoir en tête ce qui se joue. 

Il nous faut comprendre et discuter les origines de la crise, les conséquences prévisibles ou non des politiques passées. 

Il nous faut comprendre et discuter les choix politiques opérés à chaque étape de la gestion de la crise. En fonction de quelle vision du monde, de quels intérêts, de quelles craintes le sont-ils ? Pourquoi maintient-on certains secteurs non essentiels en activité ?

Il nous faut comprendre et discuter aussi ce que devient le fonctionnement de notre société dans le temps de la crise. La logistique de nos vies est désormais en partie assurée par l’État, qui devient de fait responsable de l’approvisionnement des particuliers, mais aussi et surtout des hôpitaux. Une partie des entreprises sont sous perfusion -et tant mieux- et ont désormais comme principale utilité de permettre le versement de salaires à la partie arrêtée de la population. Dans le même temps, certaines subissent une pression pour continuer à fonctionner,sans les moyens suffisants pour protéger les  travailleurs·ses et lorsque ces moyens sont mis en œuvre, c’est potentiellement au détriment de l’équipement des professionnels de soins. . Des mesures importantes pour la protection des personnes et des revenus ont été prises, mais des millions de personnes sont laissées sans réponse financière, d’autres sont laissées sans logement ou dans des conditions qui ne leur permet pas de rester confinées décemment. Les personnes vulnérables socialement ainsi que les personnes isolées le sont aujourd’hui plus que jamais.

Comprendre et discuter, c’est politiser. Cette politisation des origines de la crise, de sa gestion, des ses conséquences, sont indispensables pour être en mesure demain de ne pas nous laisser imposer l’après crise. Le monde de 2021 ne sera sans doute pas le même que celui de 2019, mais sa construction sera un enjeu conflictuel et politique.

Partout, des initiatives politiques s'organisent et se montent : pétitions, livres collaboratifs, témoignages, soutien aux personnes mobilisées… cela bout, dans les syndicats, les partis, les associations, ou dans des collectifs nés spontanément des circonstances. La politique, c'est aussi et avant tout du collectif, il nous faut en réinventer les modalités dans cette période de confinement : eh bien profitons-en !

Les mouvements sociaux de ces deux dernières années nous ont mis en lien, nous ont fait nous connaître entre nous, partager nos expériences et comprendre la force que nous avions, ensemble. Prolongeons-les : faisons de ce moment de crise un moment politique. Mais pas uniquement sur les réseaux sociaux, à coups de petites phrases et de coups de gueule. Nous avons besoin de cadres privés, entre nous, en confiance, où dire nos doutes, nos hésitations, pour sortir de la représentation permanente, et pour réfléchir ensemble ouvertement sur ce qui rassemble nos différentes situations. Partons de nous et prenons le temps de construire ensemble des actions, des initiatives… Chacun.e en fait très vite l'expérience : pour vraiment faire de la politique, un compte twitter avec des milliers de followers peut être utile, mais un groupe de discussion, fermé, à trois, dix ou vingt, est indispensable.

Nous avons tous les outils pour nous organiser. Des médias en ligne de qualité, des messageries instantanées pour communiquer, des éditeurs de texte collaboratifs pour poser nos idées. Prendre le temps de la réflexion, parce que c'est bien trop souvent cela qu'il nous manque. Et puis pourquoi pas aller plus loin : utiliser les logiciels gratuits pour dessiner, les caméras dans nos poches, les micros sous nos doigts et des réseaux sociaux pour diffuser tout cela.

Organisons-nous, partout : entre collègues, dans nos entreprises. Entre voisin.e.s, dans nos quartiers. Entre ami.e.s, dans nos salons. Investissons les associations, les syndicats, les partis politiques. Créons nos collectifs, s'ils n'existent pas, mais faisons-le ensemble. Dépassons-nous et reconstruisons des solidarités politiques pour comprendre aujourd'hui et préparer demain. Mais faisons-le en collectif : on va moins vite, mais on va plus loin.

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