«Comme des Lions», un coup de boule à la désillusion !

Moins que la chronique d'un conflit social, ce film raconte une aventure collective. On y voit des salariés décider eux-mêmes de leurs actions, débattre de leurs doutes, élaborer une stratégie face à celle du groupe PSA et à l'attitude de l'Etat. Un vrai moment de démocratie. Entretien avec la réalisatrice Françoise Davisse, à l'occasion des avant-premières du film, soutenu par Mediapart.

Les grévistes face à François Hollande pendant l'entre-deux tour de la présidentielle de 2012 © Les Films du Balibari Les grévistes face à François Hollande pendant l'entre-deux tour de la présidentielle de 2012 © Les Films du Balibari
A l'occasion des avant-premières du film, présenté en ouverture du festival "Filmer le Travail" à Poitiers vendredi 29 janvier 2016, entretien avec Françoise Davisse, la réalisatrice.

Qu’est-ce qui a donné l’impulsion à ce film ?

Françoise Davisse : Le tournage a démarré lors de la campagne des élections présidentielles. C’est dans ce contexte que j’ai appris que la CGT d’Aulnay avait dévoilé le plan de fermeture du site de la direction. Il se trouve que je connaissais Jean- Pierre Mercier, négociateur CGT et numéro 2 de lutte ouvrière. En 2007, le syndicat s’était battu pour les salaires. Ce sont des gens combatifs et qui savent négocier au moment où le mouve- ment est le plus fort.

Je voulais suivre en image la CGT de l’usine, ceux qui ne sont pas habituellement les «bons» personnages mais les «têtes dures». Je voulais voir de l’intérieur cette stratégie menée par des gens qui ne renoncent pas à la bagarre. Plus que l’histoire d’une fermeture, c’est un film gé- nérique sur la manière dont se passe en général une grève.

Comment avez-vous introduit votre caméra et donc votre regard dans cette histoire en mouvement ?

Françoise Davisse : Quand l’usine fonctionnait, je n’avais pas l’auto- risation de filmer à l’intérieur. J’ai pu m’y rendre lorsqu’elle était occupée, pendant la grève. J’ai alors suivi toutes les actions et les discussions. On était donc dans un rapport régulier et sur- tout d’égalité car je ne cache pas que je suis là avec ma caméra pour travailler. Je dis ce que je cherche à travers ce film et les contraintes que je rencontre pour le faire, comme par exemple les problèmes pour faire un cadre. Tout ça, je le partage car on est en train de construire une histoire ensemble. Les ouvriers engagés dans la lutte ne m’ont jamais empêché de filmer, même quand ils s’engueulaient. C’était des rapports très clairs où toutes les choses peuvent se dire et se discuter.

« C’est un vrai film d’aventure, un film de guerre où chacun avance ses pions »

Y a-t-il des éléments de ce conflit que vous n’avez pas pu tourner ?

Françoise Davisse : Il y a trois forces en présence: les ouvriers, la direction et l’État. J’aurais aimé donner à voir les trois stratégies mais le gouvernement et la direction ne sont pas dans le même rapport à la vérité que les ouvriers. Ils ne peuvent pas montrer ce qu’ils font car il y a de leur part une bonne part de mensonge. J’avais rencontré Arnaud Montebourg afin de pouvoir montrer l’action que menait son cabinet entre la direc- tion de PSA et les ouvriers mais le cabinet n’a finalement pas voulu. Quant à la direction, tout aussi opaque, des cartons expliquent dans le film sa stratégie. C’est un vrai film d’aventure, un film de guerre où chacun avance ses pions.

Du côté des ouvriers, vous aviez à faire à de véritables acteurs...

Françoise Davisse : Je partais avec des gens qui avaient l’expérience de nombreux conflits sociaux. Il n’y a pas cette déception qu’il peut y avoir dans d’autres types de lutte. Ils savent que ce ne sont pas les «grands hommes» qui vont les sortir d’affaire. Ce qui m’a étonné, c’était leur joie et leur envie d’y aller, et pas uniquement de la part des syndicalistes. Même s’il s’agit d’une fermeture d’usine, quelque chose se passe qui fait que les gens se sentent plus costauds, se sentent en vie. Alors que chez les gars qui hésitaient à y aller ou qui n’y sont pas aller, il y a davantage un désespoir qui n’est pas lié à un manque de conviction mais d’énergie. Et cette énergie, je l’ai vraiment découverte lors de ce tournage.

Agathe Martin, gréviste à l'usine PSA d'Aulnay pendant la lutte © Les Films du Balibari Agathe Martin, gréviste à l'usine PSA d'Aulnay pendant la lutte © Les Films du Balibari

 « il y a 200 personnes et lorsqu’une personne parle, tous les autres l’écoutent »

À quel film ces deux ans de tournage ont-ils finalement donné lieu ?

Françoise Davisse : Ce film n’est pas l’histoire d’une lutte mais une façon de se plonger dans ce que l’intelligence ouvrière peut amener de plus beau. J’avais en- vie de faire un film avec du ressenti et de la découverte à partir de séquences où les gens se parlent. Quand j’ai commencé à assister aux réunions, ce qui m’a assez impressionnée et touchée, c’est la capacité des ouvriers à penser ensemble alors même qu’on considère généra- lement qu’ils appartiennent à un milieu qui ne les place pas en position d’experts.

Lors des comités de grève, il y a 200 personnes et lorsqu’une personne parle, tous les autres l’écoutent. Ils ont cette capacité à prendre la parole, à rester tête haute et, du coup, à en- tendre autrement les arguments des décideurs. Ils arrivent ensemble à construire une pensée alors que face à eux, il y a une sorte d’armée de guerre qui n’est pas intelligente mais qui pos- sède cependant des moyens de communication considérables.

La temporalité propre au film renverse complètement le regard que le traitement de l'actualité donne à ce conflit...

Françoise Davisse : Je voulais montrer les effets des actions de la direction, des politiques et des médias sur les ouvriers. Il y a comme un passage obligé dans toute lutte sociale : l’accusation de violence faite aux ouvriers de la part de la direction. Les médias montent au créneau là-dessus et ça déplace l’objet de la lutte car à partir du moment où il y a des sanctions, la lutte doit en obtenir la levée. C’est encore le cas aujourd’hui avec Air France. Tant qu’il y aura cet état de léthargie so- ciale, la mainmise de l’actualité sur le débat de fond va toujours fonctionner.

« les ouvriers de France qui se battent, ce sont eux tout simplement »

Le film est aussi l’occasion de donner une image peu souvent relayée de la classe ouvrière.

Françoise Davisse : Que ces ouvriers soient immigrés, qu’ils soient de deuxième ou de troisième génération, ce n’est jamais cette image-là qu’on donne ni de la Seine-Saint-Denis ni des immigrés. Quand on en parle, on est souvent dans une représenta- tion qui donne l’impression qu’on à faire à des gens extérieurs : les musulmans, les terroristes ou je ne sais qui encore. Alors qu’avec ce film, pour une fois, on voit de quoi et de qui on parle, c’est-à-dire la classe ouvrière dans la région parisienne. Celle-ci est composée de citoyens qui ont leur mot à dire, qui ont une intelligence et une capacité à collective à penser. Montrer cette image, ce n’était pas une volonté de dé- part du film. C’est un état de fait: les ouvriers de France qui se battent, ce sont eux tout simplement.

Et leur exemple rejaillit sur le spectateur...

Françoise Davisse : La question de fond est aujourd’hui «qu’est-ce qu’on peut faire?». Or nous sommes dans une ambiance générale où à peu près tout le monde se dit : «il n’y a rien à faire». Je voulais donc que le spectateur soit vraiment plongé au cœur du conflit, comme si lui-même était au milieu des ouvriers et qu’il ait à se déterminer lui aus- si sur la stratégie de grève et sur la façon d’y prendre part, qu’il se dise: «qu’est-ce je ferais à leur place?». C’est pourça que la caméra est très proche d’eux et qu’on passe du temps à les écouter discuter et à voir leurs réactions sur leur visage. On peut apprendre et réapprendre qu’on peut lutter ensemble. Ce n’est pas que ça banalise la lutte, ça la rend normale, possible et plaisante.

Plus d'infos et toutes les projections à venir sur la page Facebook du film et sur le site www.commedeslions-lefilm.com 

 

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