L'exception francisraélienne

Depuis plusieurs mois, les médias grand public nous rebattent les oreilles avec ces jeunes Français musulmans estampillés « djihadistes » qui partent en Syrie. Auparavant, ils ont mené, durant des mois, une campagne agressive sur les « territoires perdus de la République » -comprenez les banlieues populaires qui seraient devenues des « zones de non-droit ».

Depuis plusieurs mois, les médias grand public nous rebattent les oreilles avec ces jeunes Français musulmans estampillés « djihadistes » qui partent en Syrie. Auparavant, ils ont mené, durant des mois, une campagne agressive sur les « territoires perdus de la République » -comprenez les banlieues populaires qui seraient devenues des « zones de non-droit ». Comme si les quelques jeunes qui s'embarquent pour l'aventure « romantique révolutionnaire », ou l'économie informelle qui gangrène des zones urbaines -du fait du désengagement de l’État dans nos banlieues- mettait en péril la cohésion nationale. Pourtant, il existe de réels « territoires perdus de la République », imperceptibles, et dont la visibilité est occultée par la désignation médiatique des premiers.Le Consulat Général d'Israël à Marseille, annonçait en effet, sur son portail internet, la venue d'un haut représentant de Tsahal à Marseille, le 25 mai dernier. En l'occurrence, le Colonel Gil Ben Shaul, Commandant du Meitav, la base de recrutement de Tsahal. Plutôt surprenant ! Sans compter le lieu de la rencontre, tout aussi surprenant : le groupe scolaire privé Gan Ami, située dans le centre-ville de Marseille, sous contrat du ministère (français) de l’Éducation nationale. A ce titre, il figure d'ailleurs sur le listing des établissements de l'Académie d'Aix-Marseille ! La veille, l'ambassade d'Israël organisait aussi une réunion de recrutement à Paris, à la Grande synagogue de la rue de la Victoire. Celle-ci a eu lieu en présence de l'ambassadeur Yossi Gal en personne... et du même représentant de Tsahal !

De quoi s'agit-il ? Le Meitav est une unité spéciale, créée en 2006, et composée de volontaires -et non de conscrits faisant leur service militaire obligatoire. C'est l'unité la plus importante en nombre de l'armée israélienne. Les recrues, après leur formation de base, sont dispatchées dans d'autres unités, puis expédiées sur le front des opérations militaires en cas de guerre. Ils demeurent réservistes jusqu'à l'âge de 44 ans et peuvent être mobilisés en un coup de fil. En l’occurrence, ce sont des citoyens français qui vont servir sous le drapeau israélien !

Comme le célèbre canonnier Gilad Shalit, enlevé le 25 juin 2006 à la lisière de Gaza -puis relâché le 18 octobre 2011 en échange de prisonniers- alors qu'il était en opération dans son tank Merkava 3, l'un des plus puissants du monde. Mais aussi, plus récemment, le sergent Jordan Bensemhoun, un jeune de 22 ans originaire de Vénissieux, recrue d'Egoz, l'unité d'élite de la brigade Golani, la plus décorée de l'armée israélienne. Ce Vénissian est mort le 22 juillet à Shouja'eya, un quartier de Gaza dont une grande partie de la population a été massacrée après le bombardement de leurs habitations. Jordan Bensemhoun était scolarisé au lycée catholique Pierre Termier, à Lyon, jusqu'à l'âge de 16 ans.

Ensuite, il a poursuivi ses études supérieures au Collège (équivalent d'un IUT) Albert et Elsa Einstein à Ben Shemen, en Israël -un internat lié au système scolaire français- avant d'être mobilisé pour l'opération « Barrière de protection ». Lors de son enterrement, le 22 juillet dernier, dans le carré militaire du cimetière de la ville côtière d’Ashkelon, Shaul Mofaz, l'ancien ministre de la Défense, a fait son éloge en ces termes : « Le choix de vie de Jordan était une leçon de sionisme. » Tout à fait logique : l'armée israélienne considère ces jeunes Français comme d'excellentes recrues, souvent plus volontaires à défendre une terre promise, totalement idéalisée par eux, contrairement aux jeunes de leur âge nés en Israël, qui n'ont connu que la guerre.

Mais lors des obsèques du « héros israélien », Patrick Maisonnave, ambassadeur de France à Tel-Aviv, a fait lire le communiqué officiel suivant : « C’est avec une profonde tristesse que l’Ambassade de France en Israël a appris la mort de Jordan Benshemoun, 22 ans, sergent-chef de l’unité d’élite Egoz au sein de la brigade Golani, dans le cadre de l’opération « Bordure Protectrice » à Gaza. Alors que Jordan sera enterré ce soir, nous tenons à adresser à sa famille ainsi qu’à ses proches, nos plus sincères condoléances. » De quoi rester sans voix !

Car le recrutement de Français, même s'il est maquillé sous l'appellation de « service militaire », pose dans ce cas un problème de taille ! A savoir celui de allégeance avérée à l’État d'Israël et donc de la nationalité des personnes concernées -dont Tsahal se garde bien de divulguer le nombre.

Ainsi, non seulement le recrutement des futurs soldats français de l'armée israélienne se fait, certainement pour des raisons de discrétion, dans des lieux communautaires dont ce n'est pas la destination -la synagogue- mais aussi en violation du droit français concernant le groupe scolaire Gan Ami... qui reçoit des deniers publics français. Il suffit d'ailleurs d'aller jeter un œil sur le site internet de cette école -et en particulier sur le blog de son directeur intégré au site- pour se rendre compte du prosélytisme qui y est pratiqué en faveur de Tsahal et de l'Aliyah, le retour sacralisé en Israël. Endoctrinement assuré, du jardin d'enfants à la terminale !

Bien sûr, ces deux exemples sont peut-être à multiplier sur le territoire français, comme si les synagogues et les écoles privées juives avaient aussi la fonction d'être des extensions territoriales de l'ambassade et du ministère de la Défense israéliens... pour ne pas dire de l’État d'Israël ! Comment, dès lors, reprocher à des idiots de faire l'amalgame entre la religion juive et Israël puisque des institutions juives entretiennent elles-mêmes cette confusion. Un véritable comble, au pays de la séparation de l’Église et de l’État, au point d'en perdre son latin ! Car cette exception dont bénéficie Israël n'a pas d’équivalent en France. Et s'il s'était agi d'un autre État, tels le Maroc, la Tunisie ou l'Algérie, nos médias et nos politiques feraient front commun pour hurler au « djihadisme » et au viol de la souveraineté française !

Rabha Attaf, Grand reporter, spécialiste du Maghreb et du Moyen Orient. Auteure de « Place Tahrir, une révolution inachevée », éditions Workshop 19

 

 

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