Karachi : un attentat à effet boomerang

Alors que des attentats se multiplient contre la France depuis ce début d'année 2015 -et que tous les regards se tournent vers la piste du "terrorisme islamiste"-j'ai jugé utile de rappeler la sombre affaire de l'attentat de Karachi, qui s'est avéré être un sanglant exemple des retombées de la "diplomatie de l'ombre" du gouvernement français...

Alors que des attentats se multiplient contre la France depuis ce début d'année 2015 -et que tous les regards se tournent vers la piste du "terrorisme islamiste"-j'ai jugé utile de rappeler la sombre affaire de l'attentat de Karachi, qui s'est avéré être un sanglant exemple des retombées de la "diplomatie de l'ombre" du gouvernement français...

Renaud Van Ryumbeke a encore frappé ! Ce juge d'instruction farouchement indépendant a décidé, par une ordonnance du 7 octobre 2010, et contre l'avis du procureur de la République de Paris, d'enquêter sur les dessous financiers du contrat Agosta. Il s'agit de la vente, en 1994, de trois sous-marins au Pakistan par le gouvernement Balladur pour un montant de 950 millions de dollars.

Selon plusieurs documents et témoignages réunis ces deux dernières années par le juge anti-terroriste Marc Trévidic (cf les révélations de Mediapart et Libération), l'attentat du 8 mai 2002 à Karachi -quinze personnes tuées dont onze employés français de la Direction des constructions navales (DCN)- serait directement lié aux commissions, versées par la France en marge du contrat, pour emporter ce marché d'armement. Soit un pactole de près de 100 millions de dollars (10,25%), distribué, parfois de façon occulte, à divers intermédiaires politiques et militaires en France et au Pakistan. Une partie des commissions aurait repris de chemin de la France (d'où le nom de « rétro-commissions ») via des intermédiaires de dernière minute imposés par Paris. Un tour de passe-passe qui aurait permis de financer illégalement la campagne présidentielle de Balladur de 1995. Sauf qu'une fois élu à l'Elysée, Chirac a ordonné l'arrêt du versement des commissions pouvant donner lieu à ces « rétro-commissions » (Bakchih info en retrace les détails croustillants !). Et déclenché ainsi, sans le savoir, le détonateur de la bombe de Karachi !

Le rapport « Nautilus » refait surface

Scénario ubuesque ? Pas du tout ! Le rapport Nautilus -un document interne à la DCN fruit d'un travail de renseignement aux sources multiples (contacts diplomatiques au Pakistan, enquêteurs des Nations unies, agents des services secrets britanniques et français, membres du Foreign Office, etc)- vient confirmer cette thèse. Rédigé après l'attentat de mai 2002, son auteur, Claude Thévenet -ancien agent du contre-espionnage français (DST, aujourd'hui DCRI)- arrivait à la conclusion, comme Mediapart l'a raconté, que «l'attentat de Karachi a été réalisé grâce à des complicités au sein de l'armée [pakistanaise] et au sein des bureaux de soutien aux guérillas islamistes de l'ISI (les services secrets pakistanais, ndlr)». Pour lui, aucun doute possible, le mobile de l'attentat était crapuleux : «les personnalités militaires ayant instrumentalisé le groupe islamiste qui a mené à bien l'action poursuivaient un but financier [...] Il s'agissait d'obtenir le versement de commissions non honorées». En clair,l'attaque-suicide pourrait être une mesure de rétorsion contre l'Etat français, puni pour n'avoir pas honoré ses engagements. La cible de l'attentat, tel un message codé, ne laissait d'ailleurs aucun doute pour les analystes avertis ! Les victimes travaillaient précisément à l'exécution du contrat Agosta !

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Document publié par Médiapart

Sarko mouillé jusqu'au cou !

Et Sarkozy dans tout ça ? Mouillé jusqu'au cou ! A l'époque, il était ministre du Budget du gouvernement Balladur, puis directeur de sa campagne électorale. Plusieurs éléments du dossier -témoignages, rapports et notes internes à la DCN- le désignent comme le concepteur d'un système occulte au Luxembourg. Un rapport de synthèse de la police luxembourgeoise, daté du 19 janvier 2010, révèle notamment que Sarkozy avait ainsi «directement» supervisé et validé depuis Bercy, où il était en poste de 1993 à 1995, la constitution au Luxembourg d'une obscure société offshore, baptisée Heine, par laquelle ont transité les commissions suspectes du contrat Agosta. Et comme par miracle, les comptes de campagne de Balladur avaient été renfloués, au lendemain du premier tour de l'élection présidentielle. 10 millions de francs en liquide et en grosses coupures ! L'ordonnance du juge Van Ruymbeke (publiée par Médiapart) révèle ainsi que les rapporteurs du Conseil constitutionnel avaient, à ce sujet, préconisé le rejet des comptes de campagne d'Edouard Balladur, en raison de «dons en espèces sans justificatifs». Formule bien sibylline pour parler de fonds occultes !

Un secret d'Etat explosif !

Plus hallucinant encore. Toujours selon Mediapart , les services secrets français ont monté une opération de représailles (« genoux brisés ») contre des membres de la marine pakistanaise susceptibles d'avoir orchestré l'attaque du bus de la DCN. C'est en tout cas l'hypothèse évoquée en procédure par Claude Thévenet, ancien agent de la DST et rédacteur du rapport « Nautilus ». Le général Philippe Rondot, interrogé comme témoin le 27 septembre dernier, a quant à lui révélé au juge antiterroriste Marc Trévidic avoir mené à Karachi, en juin 2002, quelques semaines après l'attentat, une mission conjointe de la DGSE, les services secrets extérieurs, et de la DST. Le juge n'avait jamais été informé de ces investigations confidentielles, malgré ses demandes insistantes auprès du ministère de la Défense de lui communiquer toutes les informations classifiées en rapport avec l'attentat de Karachi. Si ces informations devaient être définitivement validées par l'enquête judiciaire en cours, elles viendront solidement confirmer la thèse selon laquelle les commanditaires de l'attentat n'étaient pas des islamistes liés à la mouvance Al-Qaïda, comme l'avaient longtemps claironné les autorités françaises et pakistanaises. Dès lors, le sulfureux contrat Agosta risque, tel une bombe à retardement, de rétro-exploser dans les cabinets feutrés du Bled Sarko !

Rabha Attaf, grand reporter spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient, auteure de "Place Tahrir, une révolution inachevée"

Sources : Médiapart et Libération

Le Contrat - Karachi, l'affaire que Sarkozy voudrait oublier, par Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme(éd. Stock)

 

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