De Birmanie à Gaza : BarakaCity décroche le jackpot !

Le 19 août dernier, les banques Société Générale et CIC décidaient de clôturer les comptes de l'association caritative BarakaCity, sans même l'en informer. Une décision somme toute arbitraire et pour laquelle les deux banques n'auraient donné aucune explication, se retranchant derrière le secret bancaire... mais pas unique en son genre.

Le 19 août dernier, les banques Société Générale et CIC décidaient de clôturer les comptes de l'association caritative BarakaCity, sans même l'en informer. Une décision somme toute arbitraire et pour laquelle les deux banques n'auraient donné aucune explication, se retranchant derrière le secret bancaire... mais pas unique en son genre. Rappelons que le Comité de Bienfaisance et de Secours aux Palestiniens, à la suite d'une campagne orchestrée par le CRIF en 2010, fut frappé d'une mesure de rétorsion sur ses comptes bancaires, mais avait finalement recouvré ses droits du fait de la transparence de son fonctionnement et de l'utilisation des fonds collectés pour ses actions en Palestine. Le CBSP fait partie de la Plate-forme des ONG françaises pour la Palestine.

Depuis cette décision donc concernant BarakaCity, c'est le branle-bas de combat sur la blogosphère muslim. BarakaCity a sonné le clairon sur sa page Facebook et la BarakaTribu s'est mobilisée. Les donateurs et « amis » de l'ONG sont en colère et n'hésitent pas à prendre d'assaut le standard de la Société Générale et du CIC. Certains employés de ces deux banques affirment avoir donné leur démission. Une opération « retrait de compte » a été lancée via twitter... Des actions citoyennes somme toute justifiées à leurs yeux ! « BarakaCity c'est la Oumma, BarajkaCity c'est Nous ! », clament-ils obstinément.

Car depuis l'agression militaire israélienne de Gaza, BarakaCity, créée en janvier 2010 à Soisy-sous-Montmorency dans le Val d'Oise, connaît un fulgurant succès sur la toile. Son président, Idriss Sihamedi -par ailleurs Directeur Général de Climb Group, une société de marketing et de publicité enregistrée le même mois que son ONG- est un spécialiste de la communication. Surfant sur la vague d'indignation suscitée par les bombardements israéliens en ce mois de Ramadhan 2014, il a su trouver la bonne formule pour faire affluer les dons : des photos de Gazaouis en détresse -en particulier des enfants- estampillées du logo de BarakaCity, mêlées aux versets du Coran recommandant la générosité. Il n'hésite pas à pratiquer la surenchère, par le biais de remerciements tapageurs aux généreux donateurs. Bref, toutes les recettes classiques du marketing évangéliste américain sont utilisées ! Au diable les préceptes de l'Islam concernant la discrétion dans les œuvres de bienfaisance ! Au diable la préservation de la dignité des personnes démunies ! A des fins de propagande, les photos de distribution de quelques denrées alimentaires et de produits ménagers locaux sont postés sur la page FB. Et leurs étiquettes en arabe indiquent qu'ils proviennet des environ, ce qui divise leur coût au moins par quatre comparé à leur prix en France...

Plus grave encore : la vidéo intitulée « Rohingas : maintenant l'histoire c'est toi », postée sur le compte Youtube de BarakaCity, est très révélatrice. Un œil averti détecte immédiatement l'utilisation de tous les registres de la manipulation mentale pour faire tomber la monnaie ! En résumé : dans ce film on voit défiler la peur (l'image de l'explosion nucléaire), le sursaut salvateur en la personne de Malcolm X comme figure d'identification positive, la force potentielle des Musulmans illustrée par des images du pèlerinage de la Mecque face à la puissance des Grands de ce monde comme le président Barak Obama, suivi des images bouleversantes des meurtres de jeunes Palestiniens par l'armée israélienne ponctuées d'une brève interview d'un sympathisant de BarakaCity en larmes (l'émotion) ; un rappel de la foi (images sublimes) introduisant BarakaCity devant un tableau électronique de décompte des dons suivi immédiatement de BarakaCity en action (pour démontrer l'utilisation simultanée de l’argent collecté).

Finalement, après cette longue mise en condition psychologique, on aborde enfin l'objet du film à travers des images montrant la situation dramatique des Rohingas, abandonnés de tous au Bengladesh. Seuls BarakaCity et ses donateurs (c'est à dire tous les Musulmans) peuvent les sauver ! Et pour enfoncer le clou de la culpabilité, on convoque à la fois l'honorable abbé Pierre (photo ét bande son sans autorisation de la Fondation portant son nom) et le Cheikh Nassir Al-Qitami, un récitateur saoudien du Coran à la renommée prestigieuse. Et dont le discours va pourtant à l'encontre de la méthode employée par BarakaCity. Le cheikh parle de changement intérieur personnel, d'effet sur la proximité et de propagation du bien par cercles concentriques, de l'individu transformé vers toute la société et non l'inverse. En d'autres termes, du local vers le global alors que BarakaCity nous propulse directement à l'autre bout de la planète.

Mais le summum de cette fabuleuse (au sens propre du terme) histoire tragique de l'humanité qui nous est contée, c'est la chute plutôt stupéfiante. L'interview du cheikh Abdullah Al-Arakani, président du Centre International des Rohingas, en Arabie Saoudite, a en effet de quoi nous laisser pantois ! Cet homme, ventripotent et bien en chair, énonce son « Aidez-nous ! » bien installé derrière son bureau... et devant une photo de Rohingas maigrelets ! C'est tout simplement révoltant ! Cet homme censé représenter la cause des siens n'a-t-il pas les moyens, là où il est, de venir en aide à ses frères et sœurs ? Sa présence dans le film a une explication : dans ce type de procédé, il sert de caution à BarakaCity et vice-versa ! Comme si cette ONG était mandatée par les plus hautes autorités des Rohingas après l'avoir été par Dieu ! Quelle présomption !

Si quelques sacs de riz et autres interventions humanitaires épisodiques pouvait changer la situation des Rohingas, on applaudirait des deux mains et on amplifierait la campagne ! Malheureusement, comme pour d'autres peuples persécutés à travers le monde (Palestiniens, Ouigours en Chine, indiens d'Amazonie, etc.), leur problème est avant tout politique et pas uniquement humanitaire. Seule la pression internationale pourra obliger la Junte militaire birmane à stopper leur persécution et à reconnaitre leurs droits, et plus largement ceux de tous les Birmans. D'ailleurs, les Rohingas le disent eux-mêmes : ils ont avant tout besoin qu'on les soutienne politiquement ! Et pour ce faire, il faut interpeler, là ou nous vivons, nos gouvernants et tous ceux qui traitent avec les militaires birmans. L'action humanitaire ne doit être vue que comme un sparadrap que l'on applique en urgence sur une plaie qui demande une véritable opération chirurgicale. Elle n'a jamais été une fin en soi et ne doit surtout pas servir de vecteur à des objectifs d'enrichissement habillés de la couleur de l'Islam ! Du fait de leur façon de faire, Les dirigeants de BarakaCity ne valent guère mieux qu'un Kouchner apportant devant les caméras des sacs de riz en Somalie ! Dans l'éthique musulmane, la fin ne justifie pas les moyens. Et surtout, les discours et actions ne doivent pas servir à brouiller les registres de la compréhension, et donc des solutions ! Idem pour la Palestine, la Centre-Afrique, la Syrie (BarakaCity commence une campagne et prévoit un voyage pour novembre prochain), et les autres régions du monde. Question de bon sens !

Bref, une fois que, bien stressés, vous aurez signé et donné en cliquant sur les boutons qui s'offrent à votre main sur la dernière image du film -parce que vous n'avez, comme le matraque le message sur fond de musiques jouant sur le registre de « l'ascenseur émotif », que "30 jours pour changer le monde"- vous aurez la satisfaisante impression d'avoir agit ! Pas étonnant donc qu'avec une telle vidéo, BarakaCity fasse un tabac ! Sur sa page Facebook et son compte twitter, les abonnés affluent... et donc les gentils donateurs ! Durant le mois de juillet dernier, 1 million d'euros ont été collectés en une semaine pour son projet de forages de puits « L'eau c'est la vie » au Togo (un slogan éculé mis à toutes les sauces depuis une trentaine d'années). Et au moins 2 millions à ce jour pour Gaza ! Sur Facebook, l'association annonce fièrement avoir collecté « 3 millions d'euros en 2013-2014 » et donne même le lien de son rapport comptable pour l'exercice 2013, en gage de sa transparence financière. Sauf que ce rapport comptable -censé rassurer puisque émanant d'un commissaire aux comptes nous précise-t-on !- comporte un certain nombre d'anomalies. Rien, par exemple concernant les fonds dédiés à la réalisation des opérations humanitaires, comme c'est d'usage dans les bilans des ONG internationales*. BarakaCity annonce,en effet, mener simultanément des projets destinés aux populations musulmanes du Togo, de Centrafrique, de Birmanie, de Syrie et maintenant de Gaza.

De plus, concernant Gaza justement, il y a un problème de taille ! Le blocus israélien, mais aussi la fermeture des postes frontières de Rafah et d'Al-Arish par l’Égypte, ne permettent pas aux convois humanitaires d'arriver à destination. Plusieurs d'entre eux ont d'ailleurs été bloqués et obligés de rebrousser chemin depuis le déclenchement de l'opération « Barrière protectrice ». BarakaCity le sait bien ! Le gestionnaire de sa page Facebook répondait d'ailleurs à une proposition d'une abonnée en ces termes : « à ce jour, les seuls pays où nous acheminons l'aide médicale est la Centre-Afrique et le Togo, ainsi que la Syrie. Pour Gaza, nous essayons de trouver des solutions nous permettant d'envoyer des convois, mais encore pas possible pour le moment. » Pourtant, pour susciter les dons, l'association n'arrête pas de poster en boucle des photos non datées de... quatre générateurs (d'une valeur précisée de 5000 euros) livrés aux hôpitaux de Gaza, et de sacs-supermarchés de nourritures prêts à être distribués aux familles. Des photos tape-à-l’œil, estampillées en grand du logo BarakaCity, pour finalement une bien modeste obole au regard des fonds collectés et des besoins ! Et que dire de cette photo, publiée par le journal de Ramallah  Dounia Al-Watan, dans son édition du 20 août dernier, tamponnée elle aussi du logo bien visible de l'association et sur  laquelle est inscrit en arabe le nom "Fondation BarakaCity" ? Le post de BarakaCity qui l'accompagne prétend que la scène se déroule actuellement à Gaza ? Impossible de vérifier la véracité des "infos" diffusées. Mais ce qui est certain, c'est qu' à ce jour, BarakaCity n'est pas une fondation ! Une pose pour la photo,  un bon logiciel et hop, le tour est joué ! 

Plutôt surprenant comme procédé pour une association qui se réclame des valeurs islamiques. Rien n'interdit à BarakaCity, par exemple, de reverser les fonds de la collecte pour Gaza au Croissant rouge palestinien -présent sur place et avec toute la logistique nécessaire- comme l'ont fait d'autres associations, du Maroc ou de Turquie pour ne citer qu'elles, afin de pallier d'urgence au manque chronique de produits de soins et de médicaments. Quant à la nourriture des Palestiniens, elle est assurée par le gouvernement de Gaza, en relation avec les organismes de l'ONU.

Autre anomalie de ce bilan financier : pas d'adhésions. Autrement dit, BarakaCity fonctionne en circuit fermé, sans adhérents ! Plutôt étrange quand on sait que toute association en France est tenue d'organiser, au moins une fois l'an, une assemblée générale réunissant ses membres à jour de leurs cotisations pour leur présenter son bilan moral et financier, ainsi que pour procéder au renouvellement du conseil d'administration. D'ailleurs, à ce sujet, sur le site de BarakaCity il n'est fait aucune mention de la vie de l'association et encore moins d'une possibilité d'en devenir membre. La seule opportunité qui est offerte au visiteur, c'est de passer à la caisse en faisant un don en ligne !

Pas étonnant : l'équipe de BarakaCity pratique l'entre-soi et ne s'en cache d'ailleurs pas. Les 315 238 abonnés de la page Facebook et les « suiveurs » de twitter ne sont, pour elle, que des « humanitaires engagés »... à donner ! Cet appel du 12 juillet dernier est clair : « À nos 315 238 humanitaires engagés ! Nous demandons maintenant vos aumônes pour ce peuple bombardé. Nous sommes dans un mois béni, un mois agréé par Allah, un mois où les portes du repentir et de la miséricorde d'Allah sont ouvertes. Faites-miséricorde pour vos âmes en faisant un don maintenant, car vraiment, ils méritent un soutien sans faille de la meilleure des communautés. » Bien sûr, suivi du lien pour donner en un clic ! Et concernant les « intrus » qui demanderaient à faire plus que mettre la main à la poche, un post daté du 9 juillet -toujours sur la page Facebook de BarakaCity- donne la réponse sibylline suivante : « Partir à l'étranger bénévolement: nous n'envoyons pas non plus des personnes pour des missions terrains, seuls les collaborateurs, les humanitaires et professionnels sont envoyés à l'étranger. Nous espérons prochainement permettre à ceux qui veulent de participer à des chantiers humanitaires dans les pays où nous intervenons, mais pour le moment ce n'est pas possible. » En vertu de quoi ne serait-ce pas possible ? BarakaCity a des fonds conséquents, elle se vante d'avoir des cadres aguerris... et les personnes qualifiées prêtes à s'engager dans des causes humanitaires ne manquent pas chez les musulmans de France.

Alors, pourquoi donc ce blocage ? Relancée par des demandes de participation active, une autre réponse tombe, tout aussi surprenante. Après des formules incantatoires dignes d'un charmeur de serpents -« Vous nous faites confiance, nous, humbles serviteurs d'Allah, malgré nos erreurs, nos fautes (…) Alors nous supplions Allah d'accepter nos œuvres et les vôtres. De nous garder sur la voie des prophètes, et de renforcer notre éthique. D'ajouter amour et miséricorde dans nos cœurs (...) De nous éloigner du mal de nos cœurs, de la popularité, de l'ostentation et des mauvaises insufflations. »- BarakaCity nous donne tout simplement rendez-vous au Paradis ! En des termes on ne peut plus doucereux : « Qui sait? Peut-être nous discuterons ensemble de ces magnifiques aventures dans les jardins où les cœurs ne seront plus affligés... ? ». Sauf que « ces magnifiques aventures » ne sont vécues que par les heureux élus de son cercle !

Dès lors, que penser de ces mises en garde contre BarakaCity qui circulent sur Youtube ? Et en particulier une vidéo datée du 6 octobre 2013 et intitulée « BarakaCity la grande supercherie », dont l'auteur affirme, documents à l'appui, que cette association est d'obédience habashi, c'est à dire appartient à un courant considéré par la majorité des théologiens de l'Islam sunnite comme sectateur, même si ses adeptes se revendiquent du salafisme -précisons que les Salafi se perçoivent comme étant les uniques « élus » respectant la voie des compagnons du prophète Mohammed (S.A.S). Pour preuve, voit-on dans cette vidéo, l'appel de BarakaCity à réunir 50 000 euros de dons pour l'association 'Ashari (du nom d'un théologien contesté par l'orthodoxie islamique), rebaptisée Au cœur de la précarité, connue pour développer ses thèses sur le forum habachi Forumuslim. Sans oublier la fetwa, diffusée par cette vidéo, et prononcée par le théologien Abou Al Hassan Ali Al-Ramli, un théologien salafi jordanien, interdisant les dons à BarakaCity au prétexte que ses membres seraient des adeptes du koweïtien Nabil Al-Awadi, qui se revendique lui aussi du salafisme. A ce propos, une photo de femmes rohingas alignées, brandissant une banderole et surtout « nikabées » de la tête aux pieds, postée le 23 août sur la page Facebook de BarakaCity, a de quoi laisser perplexe. Les Rohingas sont des Musulmans d'Asie, et en aucun cas le nikab ne fait partie de leur tradition culturelle. Alors d'où vient cette soudaine influence ?

Mais laissons-là les querelles intestines de ces différentes chapelles intégristes pour revenir au charity-business de BarakaCity. Nous avons évidemment contacté la direction de l'ONG, comme il se doit, pour recueillir sa réaction. Elle n'a pas eu la correction de rappeler. Encore un manque de civilité islamique ! Quoi qu'il en soit, quelque soit l'obédience à laquelle appartient l'équipe de cette ONG, les causes humanitaires, et encore moins celles de Gaza et de la Syrie, ne sauraient être des jackpots servant de faire-valoir à des globes-trotteurs en mal d'aventure. Et dont la passion a fait oublier que la première solidarité, selon les fondements de l'Islam, est celle concernant leur proximité directe. En France, les Musulmans manquent cruellement d'un fond social pour les plus démunis, de lieux d'enseignement religieux dignes de ce nom pour leurs enfants, de bibliothèques et de centres culturels islamiques permettant de donner de vrai repères à une jeunesse laissée en pâture à des gourous d'un autre âge.

Rien n'empêche une ONG, bien sûr, de mener des projets à l'étranger, une fois établie sur des bases solides. C'est à dire après avoir fait ses preuves dans la société française et obtenu ainsi, légitimité et reconnaissance dans la réalité. Et cela ne s'improvise pas, compte tenu de la responsabilité engagée ! BarakaCity pourrait ainsi prouver sa bonne foi, en étant concrètement d'utilité publique. Ses membres forceraient l'admiration et deviendraient ainsi éligibles au paradis des Mouslihine ! Chiche !

Rabha Attaf, grand reporter, spécialiste du Maghreb et de Moyen-Orient. Auteure de "Place Tahrir, une révolution inachevée", éditions Workshop 19.

* Ce bilan 2013 indique que Barakacity a perçu en 2013 un peu plus 3 millions d'euros mais n’en a dépensé qu’un peu plus de un million. Cela veut dire que le commissaire au compte enregistre un résultat positif ou un « bénéfice » de 1 900 000 €. Or quand on décide de mener une intervention humanitaire d'urgence (comme c'est le cas pour Gaza), on doit être en capacité d’intervenir sur le terrain rapidement. Par exemple si on reçoit 3 millions d'euros pour Gaza, il faut au moins être capable d’acheminer les deux tiers de cette somme. Ce qui n'est pas le cas pour BarakaCity, comme nous l'avons expliqué ci-dessus. Les ONG sérieuses dépensent en générale 85 % de leur budget sur le terrain de l’action humanitaire tracée.

Article publié sur Tlaxcala avec photos : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=13229

 

 



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