Le sale jeu du maréchal Al-Sissi

A quoi joue la diplomatie Égyptienne ? Le ministre des Affaires Étrangères, Sameh Choukri, déclarait, le 17 juillet dernier, que « si le Hamas avait accepté la proposition égyptienne, il aurait pu sauver la vie de 40 palestiniens » -ceux tués lors de l'offensive terrestre lancée le soir même par l'armée israélienne. Il se faisait ainsi l'écho du Premier ministre israélien, Benyamin Natanyahou, qui n'a de cesse de répéter, depuis le début de l'agression militaire de Gaza, que seul le Hamas est responsable de la mort de la population civile palestinienne.

A quoi joue la diplomatie Égyptienne ? Le ministre des Affaires Étrangères, Sameh Choukri, déclarait, le 17 juillet dernier, que « si le Hamas avait accepté la proposition égyptienne, il aurait pu sauver la vie de 40 palestiniens » -ceux tués lors de l'offensive terrestre lancée le soir même par l'armée israélienne. Il se faisait ainsi l'écho du Premier ministre israélien, Benyamin Natanyahou, qui n'a de cesse de répéter, depuis le début de l'agression militaire de Gaza, que seul le Hamas est responsable de la mort de la population civile palestinienne. A première vue, les propos de Sameh Shoukri ont de quoi surprendre. Cependant, ils ne sont, en fait, que la manifestation de l'arrimage de l’Égypte du maréchal Al-Sissi à l'axe américano-israélien dans la « guerre contre le terrorisme ».Petit retour en arrière : le 14 juillet dernier, alors que l'agression militaire de Gaza en était à son septième jour, Benyamin Natanyahou créa un effet de surprise. Il annonça, en direct à la TV, accepter un cessez-le-feu proposé par l’Égypte, mais refusé par le Hamas. Une belle aubaine pour Natanyahou qui fit endosser au mouvement palestinien la responsabilité de l'intensification du pilonnage de Gaza par l'aviation israélienne doublé, désormais, du lancement d'une offensive terrestre. Pris au dépourvu, Sami Abou Zouhri, le porte parole du Hamas, démentit aussitôt l'info sur Al-Jazeera, précisant avoir été mis devant le fait accompli. « Nous n'avons pas été approchés directement », précisa-t-il, « et avons appris l'initiative de cessez-le-feu par les médias ».

Alors, que s'est-t-il réellement passé dans les coulisses du Caire ? Il semblerait que l’Égypte aie demandé à un membre du Djihad Islamique de jouer les entremetteuses auprès du Hamas... et auraie essuyé un refus ; les mouvements islamistes palestiniens étant tous sur la même longueur d'onde. "La question pour nous, le Hamas, ce n'est pas de savoir si on va rendre les armes. Nous demandons la fin de l'injustice sur Gaza, la fin du blocus imposé par Israël depuis plusieurs années. Sans cela, il n'y aura pas de cessez-le-feu"*, expliquait aussitôt clairement le Hamas dans un communiqué.

Et pour cause : la proposition de cessez-le-feu égyptienne reprend, dans les mêmes termes, ceux de 2008 et 2012. Celle-ci prévoit un "arrêt total des hostilités aériennes, maritimes ou terrestres" des deux parties à compter de mardi à 6h GMT et l'ouverture, dans la foulée, de discussions au Caire entre les deux parties, notamment sur l'entrée de biens dans l'enclave palestinienne sous blocus depuis 2006. Autrement dit, on fait taire les armes d'abord, et on discute ensuite, une fois le calme revenu. Or, en 2008 comme en 2012, Israël s'était engagé à lever le blocus de Gaza ! Il l'a finalement poursuivi -puis renforcé depuis deux ans- malgré sa condamnation unanime par la communauté internationale. Au prétexte, bien sûr, que sa sécurité n'était toujours pas assurée. Et comme les dirigeants israéliens considèrent le Hamas comme l'ennemi à abattre, ils ne seront sans doute jamais satisfaits. Pas étonnant dès lors, qu'échaudé, le Hamas rejette la proposition égyptienne. Et ce d'autant que l’Égypte, justement, avait chapeauté les précédents accords.

Malgré ce sérieux revers, la diplomatie égyptienne décidait de « remettre le couvert », le 16 juillet -toujours avec la même proposition au menu- alors que l'armée israélienne poursuivait son offensive contre Gaza. Mahmoud Abbas, le président de l'Autorité palestinienne qui administre les zones confetti de Cisjordanie, se rendit donc au Caire -accompagné d'une délégation qatarienne, ce qui n'a pas été du goût des Égyptiens- de même que l'émissaire d'Israël, Yoram Cohen, le patron du Shabak israélien (ex-Shin bet). Cette fois, Khaled Méchaal, le leader du Hamas réfugié à Doha, au Qatar, a été convié....mais pas directement ! L’Égypte a encore délibérément ignoré le Hamas, se contentant de déposer une invitation à son nom sur le bureau de la Ligue arabe. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le procédé est plutôt étrange !

La réaction du Hamas ne s'est donc pas fait attendre : Moussa Abou Marzouk, son représentant basé dans la capitale égyptienne, remettait à Mahmoud Abbas, et aux délégués de la Ligue arabe, de la Turquie et du Qatar -tout en en informant l’Égypte- une demande de son mouvement réclamant que la proposition de trêve inclue l'ouverture des points de passage entre Israël et Gaza, et la libération de dizaines de cadres et militants qui avaient été de nouveau arrêtés en Cisjordanie, lors des rafles effectuées par l'armée israélienne à la suite de l'assassinat des trois jeunes israéliens enlevés le 12 juin dernier. Ces prisonniers palestiniens avaient été libérés en 2011, en échange de la restitution du soldat Israëlien Gilad Shalit.

Bref, cette seconde tentative se solda par un camouflet encore plus cinglant pour la diplomatie égyptienne. Et, summum de l'échec, Mahmoud Abbas, qui a rencontré Moussa Abou Marzouk, a fait siennes les demandes du Hamas. C'est la première fois que le Hamas, au pouvoir à Gaza, cite publiquement le président palestinien comme partie prenante du processus. Logique : le 23 avril dernier, l'OLP et le mouvement islamiste se sont enfin réconciliés, mettant en place un gouvernement d'union nationale transitoire, chargé dans les six mois d'organiser des élections législatives et présidentielles .  Les dernières législatives dans les Territoires palestiniens, en 2006, avaient été gagnées par le Hamas. Et la dernière présidentielle, remportée par Mahmoud Abbas, date de 2005. Le gouvernement transitoire palestinien, composé uniquement de personnalités indépendantes et de technocrates, avait été salué par l'Union Européenne et les États-Unis, satisfaits de constater qu'aucun membre du Hamas n'y figurait. Mais Israël vit rouge ! A peine le cabinet annoncé, trois des ministres de ce nouveau gouvernement, qui vivent dans la bande de Gaza, n’ont pu se déplacer à Ramallah, Israël ayant refusé de les laisser passer.

L’Égypte donc, qui comptait sur la Ligue arabe pour soutenir son initiative, ne s'attendait certainement pas à la décision de Mahmoud Abbas, lui qui jusqu'à présent, s'était plié à toutes les concessions demandées par Israël ainsi que par ses alliés étatsuniens et européens. Le président de l'Autorité palestinienne s'envola ensuite pour Doha où il réaffirma son soutien à Khaled Méchaal. Malgré le ballet incessant au Caire de diplomates jusqu'au 22 juillet -Tony Blair, Laurent Fabius puis John Kerry pour ne citer qu'eux- Israël intensifiait son offensive contre Gaza, faisant passer le nombre de victimes civiles à plus de 800 morts, 3000 blessés et 20 000 sans abris -les chiffres augmentant chaque jour à un rythme vertigineux !

L’Égypte, disqualifiée comme intermédiaire, malgré la montée au créneau du président-maréchal Al-Sissi, fut donc finalement exclue. Ce dernier finit par larmoyer, lors d'un discours télévisé diffusé le 23 juillet, sur le mode : « Juste pour être clair : cette initiative ne comportait aucune condition. Nous l'avons dit au début : d'abord un cessez-le-feu puis l'ouverture de passages pour l'aide humanitaire ». Toujours le même copié-collé de la position israélienne ! Pas dupes, les dirigeants du Hamas ont d'ailleurs exigés, dès le début, que l’Égypte soit écartée de toute discussion, n'ayant confiance qu'en la Turquie et le Qatar pour servir d'intermédiaires. On le comprend aisément, compte tenu de cette révélation de Arabi21 : l'initiative endossée par les égyptiens aurait été en fait concoctée par les Israéliens et Tony Blair, malgré sa désapprobation par les USA, afin de court-circuiter une initiative équivalente déjà lancée par le Qatar. Résultat des courses : les États-Unis et l'ONU ont pris le relais ! John Kery s'est rendu à Tel Aviv et Jérusalem pour y rencontrer Benyamin Natanyahou et Mahmoud Abbas, tandis que Ban Ki-Moon s'entretenait à Doha avec Khaled Méchaal. Autant dire que l’Égypte a définitivement perdu la main, elle qui escomptait sans doute être sous le feu des projecteurs et retrouver un rôle prépondérant dans la région.

Son scénario n'a tout simplement pas fonctionné à cause d'un « court-circuit » de taille ! Comment le courant pourrait-il en effet passer entre l’Égypte et le Hamas, compte tenu de la répression qui s'est abattue sur ses militants. En mars dernier, un tribunal égyptien ordonnait l'interdiction du mouvement islamiste et la saisie de ses biens. « Une telle décision vise à étrangler la résistance et sert l'occupation israélienne », déclara le jour même Bassem Naïm, conseiller pour les Affaires étrangères du chef du gouvernement du Hamas, Ismaïl Haniyeh. Dans le même temps, la presse égyptienne annonçait que les autorités envisageraient de révoquer la citoyenneté de 13 757 palestiniens vivant en Egypte, présumés être membres du Hamas. Motif : « affiliation à une branche du groupe terroriste les Frères musulmans ».
Logique : depuis le coup d’État du maréchal Al-Sissi contre le président Mohamed Morsi cf "L'Egypte à marche forcée vers la Sissicratie", en juillet 2013, le Hamas a été déclaré « organisation terroriste ». En septembre 2013, l'armée égyptienne s'est lancée dans de vastes opérations dans le Sinaï, dans le but de créer une zone tampon le long de la frontière entre l’Égypte et la bande de Gaza. La dernière, en février 2014, avait commencé par la destruction de dix tunnels de contrebande et de sept maisons dans la ville frontalière de Rafah, aggravant ainsi le blocus économique qui étrangle les Gazaouis.

Et pour couronner le tout, les militaires égyptiens, qui avaient déjà fortement renforcé les contrôles au poste-frontière de Rafah depuis la chute de Moubarak- ont finalement fini par le fermer. Officiellement pour « lutter contre le terrorisme », mais en réalité pour ne pas être accusés par leur voisin belliqueux de reconnaître, de fait, le gouvernement du Hamas sur Gaza. Sans oublier : la barrière d'acier électronique, équipée de caméras ultrasensibles, érigée entre Al-Arish, au nord du Sinaï et la ville balnéaire d'Eilat en Israël; et le mur plus épais, construit en sous sol depuis 2009, sur 10 km le long de la frontière avec Gaza. Enfin, Le 15 juillet dernier, l'armée égyptienne bloquait successivement deux convois humanitaires à Al-Arish. Le premier, organisé par des médecins palestiniens et européens, a dû faire demi tour vers le Caire. Idem le 20 juillet, pour un autre convoi, mené cette fois par une association égyptienne qui avait mobilisé 500 militants. Le poste frontière de Rafah n'a été finalement ré-ouvert que pour deux jours, les 17 et 18 juillet, à la demande insistante de Mahmoud Abbas, mais pour ne laisser passer au compte goutte que des ambulances, quelques camions chargés de médicaments et de vivres, ainsi que les ressortissants égyptiens en provenance de Gaza.

Précisons qu'Israël, juste avant de s'engager dans son offensive terrestre, avait déjà annoncé la couleur. A savoir, obtenir une démilitarisation de la bande de Gaza auréolée de l'assentiment de la communauté internationale. On comprend donc mieux pourquoi l'Egypte insistait lourdement pour faire avaliser son initiative de cessez-le-feu. La reddition du Hamas aurait pu être la cerise sur le gâteau de son idylle avec Israël ! Mais le sort, où plutôt la perspicacité des dirigeants du Hamas en a décidé autrement. Car désormais, c'est l'ensemble des mouvements nationalistes palestiniens, laïques et islamistes, qui font front. A Ramallah, Yasser Abd Rabbo, le secrétaire général de l'OLP a d'ailleurs enterriné la demande du Hamas, au nom du programme national palestinien pour aboutir à un État souverain. Et ce, en des termes ne laissant aucune place à l'équivoque : « Les demandes de la résistance sont aussi nos demandes. Si Gaza est brisée, tous les Palestiniens le seront ! » Yasser Abd Rabbo se souvient certainement de la reddition de l'OLP en 1982 au Liban, suivi de son départ de Beyrouth. Reddition qui avait été suivie par les massacres de Sabra et Chatila !

Présentement, la situation se radicalise sur le terrain : Israël amplifie la pression militaire sur Gaza, tandis que les Palestiniens de Cisjordanie ont lancé, depuis jeudi dernier, une troisième Intifada, ouvrant ainsi un second front au cœur d'Israël. John Kerry n'a pu finalement obtenir de Natanyahou qu'une nouvelle trêve humanitaire de 12 heures à compter du 26 juillet, tandis que les discussions se poursuivent avec le Hamas. Ses dirigeants estiment, en effet, que la proposition de l'émissaire américain ressemble trop, à quelques nuances près, à celle d'Israël. En définitive, quelque soit l'évolution à venir de ce nouvel épisode de cette « guerre asymétrique », l’Égypte d'Al-Sissi s'est révélée être un fidèle allié d'Israël dans la région.

*Conditions du Hamas pour un accord de cessez-le feu : la levée complète du blocus de Gaza, en place depuis 2006 ; l'ouverture du poste-frontalier de Rafah avec l’Égypte ; la liberté de mouvement pour les Gazaouis à la frontière avec Israël ; la suppression de la « zone tampon » interdite aux habitants de Gaza ; l'autorisation de pêcher jusqu'à 12 milles marins des côtes de Gaza ; la libération de prisonniers (ceux qui avaient été, dans un premier temps, libérés en échange du soldat israélien Gilad Shalit en 2011)

Rabha Attaf est grand reporter, spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient. Auteure de "Place Tahrir, une révolution inachevée", éditionsWorshop 19.

Publié sur Tlaxcala : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=12961

 


 

 

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