Polarisation des élections présidentielles au Venezuela : un regard réducteur à dépasser

Le débat médiatique polarisé autour des élections présidentielles du 7 octobre 2012, au Venezuela,  semble loin de se présenter de manière si dichotomique aujourd’hui dans le pays. De même certaines analyses produites de loin, sans réelle immersion et connaissance du pays permettant de saisir le changement social à l’œuvre aujourd’hui qui se situe principalement au niveau local, auprès de la majorité des habitants et des habitantes du Venezuela, notamment au sein du secteur populaire (majoritaire dans le pays). 

Le débat médiatique polarisé autour des élections présidentielles du 7 octobre 2012, au Venezuela,  semble loin de se présenter de manière si dichotomique aujourd’hui dans le pays. De même certaines analyses produites de loin, sans réelle immersion et connaissance du pays permettant de saisir le changement social à l’œuvre aujourd’hui qui se situe principalement au niveau local, auprès de la majorité des habitants et des habitantes du Venezuela, notamment au sein du secteur populaire (majoritaire dans le pays).

 


Boulevard de Sabana Grande, Caracas © Jessica Brandler Boulevard de Sabana Grande, Caracas © Jessica Brandler
C’est donc face à ces informations, souvent trop manichéennes qui circulent sur la situation du pays que j’ai décidé d’écrire cette note ou bref article, pour tenter d’apporter un peu de relief aux regards proposés sur les élections présidentielles de 2012 –à partir de 20 mois de terrains, dont le dernier date de cet été et de près de 7 années de recherche sur le pays. Je souhaite, ici, relever le caractère critique de la polarisation des acteurs et surtout des actrices locaux (en majorité des femmes) qui mène à une tripolarisation politique au Venezuela aujourd’hui, entre chavistes, chavistes désenchantés mais ne s’identifiant pas à l’opposition et les opposants au régime en vigueur.

Le jeu politique s’enrichit alors considérablement quand la dévotion aveuglée au leader Hugo Chávez est objectivée grâce à la politisation sans précédent que connaît le pays depuis 1998. Un sentiment d’appartenance nationaleest désormais en construction au Venezuela avec l’intégration des secteurs populaires -anciens outsiders du système politique- au système formel et public autrefois réservé à l’élite du pays. La visibilité des acteurs locaux, la circulation de leurs paroles et de leurs images dans les médias communautaires, locaux mais aussi dans les médias et espaces gouvernementaux et régionaux, permet un changement au niveau des modèles, des pratiques et des représentations au Venezuela aujourd’hui. Les imaginaires politiques se recomposent.

 

Boulevard de Sabana Grande, Caracas © Jessica Brandler Boulevard de Sabana Grande, Caracas © Jessica Brandler

Le pouvoir octroyé au niveau local, par ce gouvernement, favorise l’émergence d’une culture de droits chez les classes du secteur populaire (majoritaire) dans le pays. Après 13 années de « révolution bolivarienne », les acteurs politiques se constituent de manière critique et se représentent la question partisane avec distance et ouverture. Cela produit donc l’effet d’un boomerang renvoyant (ou rendant, nous le saurons demain) la capacité d’action individuelle et collective acquise au niveau local que le gouvernement bolivarien à contribué à faire émerger sous Chávez.

 

Mais, la situation quant aux élections présidentielles et la lutte entre les deux candidats est resserrée. Les failles du gouvernement bolivarien qui se caractérisent par son hyper bureaucratisation, sa corruption et son clientélisme, la lassitude après 13 années de personnalisme, de révolution et d’implication quotidienne –surtout dans les secteurs populaires- dans le processus politique en cours  provoquent un regard critique sur le gouvernement en place. Il se manifeste dans les nombreuses protestations de rue qui ont eu lieu en 2010 sur des questions comme l’emploi, l’insécurité, le logement, entre tant d’autres. Face à cela, dans un pays jeune dont près de 80% de la population a moins de 50 ans, le candidat Henrique Capriles âgé de 40 ans, offre un renouveau, une alternative que le chavisme a du mal à proposer après plus de 10 ans au pouvoir. Alors que le président vénézuélien sort d’un cancer et se trouve considérablement affaiblit aujourd’hui, le jeune candidat opposant parcourt les rues de près de 300 villes et villages dans le pays, laissant l’image de jeune adulte, pour beaucoup représentant le fils, pour les plus jeunes une identification se produit également en partie grâce à l’attitude décontractée que tient le candidat (souvent habillé en jean et t-shirt) et à son jeune âge. Il a su reprendre le projet social bolivarien qui a connu des réussites considérables et reconnues  au niveau international, dans l’amélioration des conditions de vie des classes défavorisées dans le pays (mais pas uniquement, je pense à l’investissement dans le milieu de la culture et de l’éducation) mais ses alliances nationales et internationales (avec les partis traditionnels et conservateurs du Venezuela et avec les Etats-Unis, notamment) déplaisent aux désenchantés du chavisme qui sont pour le projet de pays adopté dans la Constitution de 1999 mais contre les dérives autoritaires et personnalistes que connaît le gouvernement depuis 2007.

 

La maladie du candidat sortant est venue resserrer le lien affectif au leader et remet au premier plan l’Etat libérateur des majorités qu’il représente pour le secteur populaire vénézuélien. Elle permet un certain renouvellement du discours et de l’image du leader qui se différencie clairement de l’opinion sur le gouvernement et l’administration en place. Le lien est affectif, le slogan de la campagne d’Hugo Chávez était Chávez, corazón de mi patria (« Chávez, cœur de ma patrie », le précédent étant « Patrie, Socialisme ou la Mort, nous vaincrons ») mais la question sera de voir à quel point celui-ci pèsera sur le lien politique, dans ce cas partisan, au moment de voter le 7 octobre 2012 pour le candidat au prochain mandat présidentiel du Venezuela. Il n’est pas de trop de rappeler le rôle du Venezuela en Amérique latine, comme acteur clef de la scène internationale pour la région. Cet élément est important aux yeux des vénézuéliens et des vénézuéliennes qui suivent de près le rôle du pays au niveau régional et international. La campagne est donc plus complexe qu’elle ne pourrait le sembler puisque les motivations de vote sont à la fois d’ordre fortement émotionnel et rationnel, à l’image de la politique gouvernementale implantée dans le pays depuis 1998, l’ « Etat magique » auquel peut se référer Margarita Lopez Maya dans ses écrits (notamment son ouvrage 2011 sur l’évolution su système participatif au Venezuela : 1999-2011, Centre Gumilla, 2011).

 

Si la situation est autant partagée sur la scène politique au Venezuela, aujourd’hui, c’est précisément parce qu’une réelle politisation de la population a lieu et que le gouvernement en place l’a compris, d’où le changement de stratégie dans la campagne politique en cours. C’est donc moins l‘état de la démocratie dans le pays qui serait, de mon point de vue, à questionner dans les débats actuels, mais d’avantage les raisons d’un échiquier politique si dense et pourtant présenté de manière manichéenne et dichotomique, tant du côté des chercheurs et des chercheuses qui travaillons sur le pays que de celui des médias qui s’y intéressent.

 

Jessica Brandler

Jessica BRANDLER-WEINREB (CV) / IHEAL-CREDA - Paris3, Sorbonne
Membre de l'Equipe de Recherche, Société, Identité et Pouvoir en Amérique latine (ERSIPAL)
Membre du comité de rédaction de la Revue Interdisciplinaire de Travaux sur les Amériques (RITA)

Membre du conseil d'administration du Groupe d'Etudes Interdisciplinaire sur le Venezuela (GEIVEN)
Bibliografia en linea "Mujeres, Poderes y Politica: una inclusion excluyente?" (Revista Nuevo Mundo Mundos Nuevos)


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