Enfin !

Une étude permettant d'évaluer précisément les situations et activités à risque pour le Covid a été publié par l'institut Pasteur le 8 décembre 2020. Plusieurs points de vigilance sont soulevés (restaurants, respect du télétravail, ...) mais des activités encore fermées ou sujet de polémiques ne sont clairement pas à risque avec les mesures en place avant le deuxième confinement !

Avertissement : Cette analyse n’engage que moi, et ne doit en aucun cas être comprise comme un encouragement à désobéir aux pouvoirs publics. La santé publique est affaire de coordination, le respect des consignes gouvernementales doit être la régle de conduite de chacun.

1. Résumé de ce que l’étude implique

Les conclusions que j’argumente plus bas sur la base de l’étude :

  • Ce qu’il faut absolument : contraindre à se protéger les 59-68 ans (de même amplitude que ce que l’on l’a fait pour les étudiants), améliorer l’hygiène dans les métiers du transport et de la logistique, télétravail pour un maximum de gens, garder les restaurants fermés (ou améliorer les conditions de restauration) et limiter les transports internationaux, favoriser la garde par les parents des enfants d’âge pré-scolaire.
  • Ce qui n’est quasiment pas un problème dans les conditions d’accueil pré-confinement : les collèges, les lycèes et les salles de sport.
  • Ce qui n’est absolument pas un problème dans les conditions d’accueil pré-confinement : les évènements cultuels, cuturels, le shopping, les écoles primaires et les transports en commun.

Convaincre les gens d’appliquer les gestes barrières de manière systèmatique pourrait bien être la meilleure des protection.

2. Méthode de l’étude et de mon interprétation

L'étude documente les actions et situations de personnes contaminées et les comparant à des personnes non positives bien échantillonées pendant la période du couvre-feu/début du second confinement.

De nombreux facteurs de risques ressortent, cependant dans ce genre d'étude l’expérience m’a appris qu’en épidémiologie, et en statistiques de manière plus générale, les odds-ratio (OR) entre 0.67 et 1.5, n'ont pas grande importance. <Math mode on> 1 = pas de risque et 0.67 (facteur protecteur) et 1.5 (facteur de risque) sont des symétriques sur l’échelle log pertinente pour les ODDs ratio, dans la suite je reproduit les ORs estimé avec leurs intervalles de confiance entre crochets []. <Math mode off>.

Une fois acceptée cette règle, c’est très instructif et très cohérent. Je vous le raconte à ma manière vu que je ne suis pas complétement satisfait de l’interprétation fournie par les auteurs qui à mon avis ne reproduit pas assez clairement la hiérarchie des risques. Les mises en gras permettent une lecture rapide et logique de la suite.

3. Les grands facteur de risque en lien avec l’occupation professionelle

Tout d’abord, il ne fait pas bon être jeune retraité ou en passe de l’être. Le deuxième risque le plus fort, avec un intervalle de confiance très resserré qui permet de penser qu’en fait c’est le premier, est l’age. Ou plus précisément avoir entre 59 et 68 ans : 2.23 [1.91-2.6], ces jeunes séniors dont les parents sont les plus à risque serait-ils les plus mobiles des gens à risque ? Les plus exposés à des visites en EHPAD ? Ou encore ceux qui font le moins attention ? En tout cas si il y a un gros trou dans la raquette il est là. C’était d’ailleurs aussi visible dans les courbes de positivité aux tests PCR en octobre, les 59-68 doivent se protéger. On a mis le pays (et le monde) à l’arrêt pour qu’eux et leurs parents ne risquent pas d’attraper une maladie qui tuerait 1 à 30% d’entre eux selon leur age, le minimum serait qu’ils fassent VRAIMENT attention ! Au niveau com gouvernementale ça mérite mieux que “papy et mamy ne doivent pas aller chercher les enfants à l’école”.

Pour les autres, le télétravail est une protection majeure, la question a d’ailleurs été posée directement et la seule vraie protection c’est l’absence de travail 0.45 [0.38-0.52] ou le télétravail total 0.63 [0.54-0.73]. Par les temps qui courent, un bon employé de bureau est un employé de bureau en télétravail.

Et ce n’est pas une histoire de transports en commun, le métro 0.9 [0.76-1.07] et le train 1.01 [0.84-1.24] n'ont absolument aucun effet ! Le bus/tramway serait même légèrement protecteur selon notre critère : 0.63 [0.54-0.73]. Le fait de porter un masque rappellerait-il de faire attention une fois arrivé au bureau ? En tout cas vous voyez pourquoi je ne parle même pas des choses entre 0.67 et 1.5, trop de risques de dire des bêtises.

Ce n’est pas non plus vraiment les réunions physiques qui sont un risque au travail. L’effet est tellement faible qu’il est beaucoup plus probablement le signe d’autres disfonctionnements (1.14 [1.03-1.26]).

Que cela peut-il être ? Je n’ai pas relevé de question sur le partage de bureau mais une étude présentée dans le même document l’incrimine directement, sans il me semble déterminer si c’est le partage de l’air du bureau ou le repas de midi le problème.

En effet, à 1.91 [1.72-2.11], la fréquentation de restaurants ou de bars est le facteur de risque le plus fort après l’âge (59-68 ans) et être chauffeur (voir ci-après) : et c’est plutôt plus les restaurants que les bars (analyse univariée présentée dans l'article non détaillée ici). C’est absolument cohérent avec une excellente étude sur les liens aux Etats-Unis entre déplacements de téléphones portables et progression de l’épidémie qui incrime en premier, et de loin, les restaurants.

Il semble bien qu’il y ai un vrai problème autour du repas, peut-être plus largement autour des contacts inter-personnels privés qu’ils soit entre collègues ou au sein de la famille (nous reviendrons sur la famille dans la deuxième partie). Si c’est bien le cas, des personnes dont on peut penser qu’elles sont particulièrement scrupuleuses ou qui sont de fait isolées devraient avoir des taux de contamination particulièrement faibles. Pour cela, l’analyse des occupations est révélatrice.

Les professions les plus protectrices sont :

  • professeur/scientifique : 0.26 [0.1-0.39] ou professeur des écoles : 0.34 [0.2-0.54]
  • “Autres” c’est à dire agriculteurs ou homme ou femme au foyer 0.3 [0.15-0.53]

Ces niveaux de protection à 0.3 ou moins sont plus forts que tous les facteurs de risque que l’on évoque dans le reste de l’étude. Si fort que si tout le monde avait été au niveau de ces professions dès mars, l’épidémie n’aurait jamais pu se développer, on serait à 0 morts depuis 4 mois et tout le reste pourrait tourner normalement. D’après le type d’analyse réalisé (multivariée), ces effets viennent s’ajouter à l’effet télétravail, certainement très répandu parmi les scientifiques mais qui ne touche d’ailleurs pas les professeurs et professeurs des écoles, qui par contre sont bien obligés de donner l’exemple devant les élèves sur le respect des règles barrières (et les complotistes anti-vac/covid = rien du tout/anti-masques etc. sont peut-être un peu moins nombreux parmi les scientifiques et profs ?). Enfin, les agriculteurs sont notoirement isolés et les hommes ou femmes au foyer sont peut-être à la fois plus isolées et ont plus l’habitude et la capacité de prêter attention à l’hygiène que la normale. Ainsi ces occupations "protectrices" pourraient être expliquées par une meilleure application des gestes barrière. C’est aussi cohérent avec d'une part l’impact quasi nul des réunions en présentielles dans un cadre professionel qui sont vraissemblablement faites dans le respect des gestes barrières d'autre part avec l'absence d'effet des transports en commun où le respect des gestes barrières et du port du masque est la règle. Le repas, les contacts familiaux, auxquels nous reviendrons dans la partie suivante, sont par contraste le lieu où les gestes barrières et le masque disparaissent. On vous l’a dit, on vous l’a répété et c’est vrai, respecter les gestes barrières est une protection nécessaire et suffisante.

Faire attention/être en télétravail, les administrateurs et administratrices le font aussi, même si un peu moins bien en moyenne :

  • professions intermédiaires d'administration 0.49 [0.37-0.65],
  • employés administratifs d'entreprise 0.56 [0.43-0.75]
  • et on gardera aussi les "employés civils et agents de service de la fonction publique" pour leur similarité d'occupation : 0.67 [0.5 – 0.91]

Quand aux étudiants on ne leur a pas demandé leur avis, on se rappellera qu’ils sont interdits de cours (et surtout de vie étudiante) pendant la période concernée ce qui a immédiatement porté du fruit : 0.63 [0.43-0.92]. C’est aussi visible dans les courbes épidémiologiques de contaminations.

Par contre, d’autres professions sont à risque, dans l’ordre :

  • chauffeurs : 2.74 [ 1.67- 4.26], l’histoire ne dit pas si ils portent des lunettes (perso je préfères je préfère le risque de covid que le risque d’accident du à la buée dans les lunettes).
  • professions intermédiaires de la santé et du travail social : 1.83 [1.34-2.51]. En fait pas si élevé quand on pense à ce qu’est leur métier et le niveau de stress auquel ils font face actuellement.
  • ouvriers de type industriel du magasinage et du transport : 1.51 [1.1-2.06]. Ils sont indispensables, manipulent en intérieur des colis qui voient des dizaines de mains et pas de télétravail possible.

Le secteur du transport et de la logistique a donc bien un soucis, de taille comparable ou supérieur à celui de la santé ! Et vu que par définition ils se déplacent (ou les choses qu’ils manipulent se déplacent) c’est un soucis pour tout le monde.

4. La vie personnelle et familiale.

Ca ne plaît à personne mais il faut bien le reconnaître, les réunions familiales sont un problème 1.58 [1.46-1.72], avec un intervalle de confiance très resserré, c’est quelque chose de très bien estimé, pas si fort que ça mais pour un événement plutôt moins fréquent que les activités régulières déjà évoquées c’est quand même très net. Et qu’est-ce qu’on fait pendant les réunions de famille en France ? On mange (voir ci dessus l’impact des restaurants...) et on laisse de côté les masques et gestes barrières. Ce sont aussi les réunions privées (familles et amies) qui constituent la part la plus importante des infections attribuables à une circonstance particulières (19%). Ce n’est pas l’alpha et l’omega, le repas de Noël a lui seul ne devrait pas bouleverser le cours de l'épidémie mais c’est un vrai risque et on comprends que les pouvoirs publiques soient un peu fébriles.

D’ailleurs, les grandes familles (6 et plus) sont aussi plus à risque : 1.78 [1.3 -2.44] par rapport à des personnes vivant seules, avec une progressivité claire de 2 à 6 personnes ou plus dans le foyer qui prouve bien que ça n’est pas un coup de bol (non présenté ici), mais le risque ajouté par un enfant reste extrêmement limité. Ceux qui génèrent le plus de risque sont les enfants d’âge pré-scolaire, surtout si chez une assistante maternelle : 2.02 [1.61-2.5] nettement moins en crêche 1.44 [ 1.12-1.81]. En école maternelle c'est encore moins  : 1.30 [1.12-1.5]. Vu les nombres d’enfants respectifs chez les uns et chez les autres, on peut se demander si le problème c’est l’enfant ou le parent qui vient chercher son enfant de manière plus conviviale chez l'assisante maternelle ! Reste une catégorie étrange "contacts avec des enfants fréquentant une crêche" dont on doute qu'elle ne recoupe pas des contacts avec les parents ou une assistante maternelle mais il se trouve que ces contacts sont risqués : 1.81 [1.29-2.45]. Si on veut vraiment faire attention, du congé parental d’office, rémunéré par l’Etat pour l’un des parents d’enfants d’age pré-scolaire serait raisonnable.

En revanche, il n’y a AUCUN risque en école primaire, du moins avec les protocoles sanitaires mis en place pré-reconfinement 0.93 [0.81-1.05], tout à fait conformément à de nombreux articles sur la les faibles contaminations pour cette classe d’âge en france, la faible transmission, et dans cette étude, à la très bonnes protection des enseignants de primaires. En tout cas avec des masques, les enfants de primaires n'entraînent pas de risque pour leur famille et rappellons que ce sont nettement les moins touchés par la maladie : le taux de contamination dans la population des moins de 10 ans jusqu'à maintenant, ainsi que le taux de positivité jusqu'à mi-novembre sont très bas chez les enfants, malgrè l'ouverture des écoles par opposition au confinement des adultes !

Avec des enfants au collège et au lycée, l’augmentation du risque n’est pas nulle mais très faible : 1.33 [1.17-1.51] et 1.25 [1.11-1.42] respectivement. D’après notre critère de départ (entre 0.67 et 1.5) on peut ignorer ces risques, ils sont en tout cas faibles par rapport aux autres facteurs de risque mentionnés dans cette étude.

En ce qui concerne les activités, malgré tout le bashing en court sur les salauds d’intégristes, les rassemblents religieux sont neutres (Dieu ne les protège pas particulièrement non plus donc) : 1.07 [0.84-1.35], tout comme les rassemblements culturels 0.98 [0.81-1.19] donc nul besoin de fermer églises, cinémas et théatres si les consignes sanitaires sont respectées.

Le sport en extérieur n’est pas un risque, bien qu’encore une fois l’OR indique techniquement une protection (0.63 [0.55-0.72]) ça me semple plus probablement lié à une préoccupation plus importante pour la santé mais en tout cas il faut les laisser courir plus d’un kilomètre si ça leur chante. Les salles de sport tant décriées sont très faiblement un facteur de risque : 1.35 [1.14-1.62], peut-être plus à cause de la cafet qu’à cause du sport ? En tout cas, mettre les restaurants sur le même plan que les salles de sports n’est pas cohérent avec les données, les intervalles de confiance ne se recoupent même pas !

Quand aux commerces alimentaires, prêt à porter etc. c’est neutre, 0.84 [0.76-0.94] (techniquement protecteur mais là encore, effet tellement faible que c’est plus probablement du à autre chose, il se pourrait par exemple que Madame fasse en moyenne plus souvent les courses et qu'elle fasse aussi plus attention en moyenne à l'hygiène que Monsieur).

J’en terminerais avec un point omis de manière surprenante dans l’interprétation par les auteurs de l'étude. Les trajets à l’étranger sont un vrai risque 1.63 [1.27-2.04], vu que ça veut dire prendre l’avion, on pourrait penser qu’il y aurait des restrictions pour partir au soleil à Noël … vous n’y pensez pas très cher !

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