Histoire d'une histoire

C’est l’histoire d’une histoire. Au début elle est grosse comme une graine. De sésame ou de lin. Une graine de rien. Elle fait son travail de graine, elle pousse. Plus ou moins vite. Plus ou moins bien. Dans la tête de quelqu’un.

Un jour ce quelqu’un, qui est ici une quelqu’une, se rend compte qu’elle abrite un embryon dans sa tête. Un embryon d’histoire. Ça la réjouit, ça l’émoustille, ça la surprend. Encore. Toujours. Elle décide de faire sortir l’embryon. C’est là que les ennuis commencent. L’histoire fait sa difficile. Elle refuse de quitter la tête qui l’héberge à titre gratuit certes, mais de façon temporaire, les conditions du bail étaient claires. Tapie dans les combles du cerveau, elle mollasse, sous prétexte qu’elle se trouve banale, sans intérêt, qu’il en existe plein des comme elle. L’histoire fatigue. Même, elle soûle.  

Soudain, la propriétaire de la tête qui loge l’histoire devenue squatteuse hausse le ton. Elle menace. Elle utilisera la force s’il le faut mais elle l’expulsera ! Et pas plus tard que tout de suite. L’histoire, loin d’être bête - contrairement à ce qu’elle aime laisser croire, par coquetterie - comprend qu’elle a abusé. Elle a germé, elle a poussé, désormais il lui faut éclore, c’est le jeu. D’accord, va pour l’accouchement. 

Dans de très rares cas, celui-ci se passe au mieux.

L’histoire jaillit d’un seul trait hors de la tête de sa créatrice, qui n’en revient pas de la facilité déconcertante, voire écœurante, avec laquelle elle vient de donner la vie. Dès le lendemain, elle reprend le travail, bon pied bon œil, sans que personne ne puisse déceler chez elle la moindre trace du bouleversement de la veille. Les neurones à l’air, d’humeur légère, elle s’en va courtiser l’inspiration dans un parc, un bar, un musée, ou pendant son sommeil. Bientôt elle se sent prête. A semer d’autres petites graines dans sa petite tête. Elle sourit, elle sifflote, elle agace.

Hélas, le plus souvent, l’accouchement s’avère difficile, douloureux. Entre deux fulgurantes contractions de cortex préfrontal, la génitrice, tétanisée par l’effort, se lamente. Vouloir pondre une histoire, quelle idée ! Quelle folie ! Elle a raison de geindre, ça se présente mal. L’histoire se pointe sans queue ni tête, par les pieds. Cette garce rechigne à sortir, elle fait preuve de mauvaise volonté, elle n’est pas drôle, ça non. Au final, sous l’injonction d’un hurlement libérateur, elle atterrit en vrac sur un clavier ou un cahier. Fripée, cabossée, pas terminée. Pas belle à voir. Il lui faudra du temps, beaucoup de bienveillance et un sacré courage pour grandir et prendre son envol. Mais voici déjà que sa mère, épuisée mais comblée, la regarde avec les yeux de l’amour inconditionnel. C’est un beau début. Elle va prendre grand soin de sa nouvelle-née, promis juré. Chaque jour elle la nourrit, même un tout petit peu. Elle sait qu’une histoire délaissée, ne serait-ce que vingt-quatre heures, a vite fait de crever.

Le grand jour est arrivé. Devenue adolescente, l’histoire s’apprête à faire son entrée timide dans le monde. Le monde de ceux qui vont décider si elle mérite de vivre pour de bon, de passer à l’âge adulte pour rencontrer l’amour d’autrui, l’amour du public.

Sa créatrice, le cœur chagrin, la laisse quitter le nid douillet de son bureau. Sous forme de chanson, roman, nouvelle, pièce de théâtre ou de radio, ou encore de scénario. Elle l’expédie loin d’elle, par mail ou, plus rare de nos jours, par courrier. Tantôt à deux pas, tantôt à l’étranger. Il va en voir du pays, son « bébé », il va en vivre des aventures !

Plus tard, en tête à tête avec son ordinateur, jouant à des jeux idiots en se rongeant les ongles – elle sait faire les deux en même temps, avec un talent certain – la mère oscille entre confiance aveugle et saine inquiétude. Et si son histoire faisait de mauvaises rencontres ? Si elle était pillée, tailladée, dénaturée ? Pire, s’il ne lui arrivait rien, rien du tout ?! Si personne ne la remarquait ni ne voulait d’elle ?

Elle noie ces visions de cauchemar dans un vieux fond de maturité, l’avale cul sec : si elle a choisi de faire des histoires, c’est pour les laisser s’épanouir à l’air libre, hors de son giron protecteur. Pas question de se comporter en égoïste et de les garder pour elle, près d’elle, en elle. La création, comme la vie, a soif de liberté. A demi convaincue par son discours intérieur, elle éclate en sanglots puis traîne des heures en peignoir sur les réseaux sociaux, caressant l’espoir secret d’y croiser un créateur plus paumé qu’elle.   

A d’autres moments, elle tempête devant sa boîte mail ou sa boîte aux lettres, aussi vides que son cerveau. Bientôt deux mois que sa petite dernière se balade dans la nature, et zéro nouvelle. Ah, l’ingratitude des rejetons ! Pourtant, au fil des jours, elle se détend, en elle quelque chose change. Ses ongles recommencent à pousser, son sourire aussi. Son cerveau reprend du poil de la tête, il a deux trois idées en rayon. Oh rien de passionnant, des bricoles mais… on dirait… ma parole, c’en est une ! Une graine, une vraie ! Minuscule, mais dodue. Qui attend qu’une bonne âme s’occupe d’elle pour pousser. Emue, la future mère décide de se consacrer à temps plein à sa nouvelle gestation. Elle diminue sa consommation d’internet et de Sudoku, arrête la procrastination. C’est dur mais elle s’accroche, la petite graine le mérite.

Un soir enfin, après une journée passée à se donner du plaisir en explorant les meilleures façons de la faire germer, tandis qu’elle s’apprête à prendre une courte pause pour mieux repartir à l’assaut de ses idées, la créatrice entend la sonnerie caractéristique de l’arrivée d’un mail.  Elle ouvre le message d’un clic machinal, lit d’un œil distrait. Bon sang c’est « elle » ! C’est sa petite, enfin sa grande, c’est son histoire, sa chère voyageuse, pour un peu elle l’aurait oubliée ! Dans le mail, sa fille lui annonce qu’elle a rencontré quelqu’un. Un éditeur un producteur un réalisateur un acteur un lecteur peu importe, quelqu’un ! Qui l’aime comme un fou lui aussi, croit en elle et rêve de la présenter au monde entier.

La mère pleure et rit à la fois : rien n’est fait, tout est fait. Rien n’est fait, car l’amoureux aujourd’hui transi peut se lasser demain de sa fille, l’abandonner faute de moyens ou d’énergie voire lui en préférer une autre, plus fraîche, plus classique ou plus extravagante. Tout est fait, car quoi qu’il arrive, la créatrice a gagné son pari insensé : accoucher d’une histoire qui suscite l’intérêt. Une vraie victoire, dans l’ici et maintenant, que personne ne pourra lui ravir. Pour fêter la chose, elle fait une série de bonds sur sa chaise puis atterrit d’un coup, dégrisée. Il lui semble avoir entendu une légère plainte. Elle tend l’oreille. Dans sa tête, la petite graine d’histoire, un brin jalouse du premier succès de son aînée, murmure dans un doux reproche : « Et moi ? ».

 

 

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