Si la ménagère de moins de 50 ans, supposée grande prêtresse des tendances de consommation et prescriptrice redoutée des décisions d’achat, a longtemps été adulée par les annonceurs et les agences de publicité, la comédienne de 50 ans et plus vit un autre type d’expérience. Qui ressemble fort à un boycott inavoué, car inavouable. A partir de cet âge, pourtant synonyme de nos jours de maturité rayonnante et non de décrépitude avancée, elle voit les propositions de rôles se réduire. Façon peau de chagrin.   

 

Pour paraphraser le titre du roman de Romain Gary : « Au delà de cette limite votre ticket n’est plus valable », elle reçoit inconsciemment cette sentence impitoyable : « Au-delà de cette limite vous n’êtes plus filmable. » Filmable, façon de parler. Cette éclipse concerne autant l’audiovisuel que le théâtre et même… le doublage ! Les conséquences sont lourdes pour ces femmes, en termes de précarité, de moral et de santé.

Interpellée par certaines de ses membres, notamment suite à l’éviction brutale de comédiennes quinquas de séries télé, l’AAFA (Actrices Acteurs de France Associés) s’est penchée sur la question.

Créée il y a deux ans, co-présidée par Tessa Volkine et Olivier Sitruk, cette association a pour objectif de développer des passerelles entre les comédiens, de renforcer la solidarité et la cohésion entre les métiers artistiques. Dans la foulée, l’une de ses adhérentes, la comédienne et metteuse en scène Marina Tomé, a mis en place la Commission « Tunnel de la comédienne de 50 ans ».

Constituée d’une quarantaine de volontaires hommes et femmes au sein de l’AAFA, la commission veut contrer ce phénomène. Lever le tabou de l’âge pour les comédiennes. En s’appuyant d’abord sur des chiffres concrets, histoire de partir du bon pied. En France aujourd’hui, une femme majeure sur deux a plus de cinquante ans (source : INSEE 2016). En général elle est bien conservée (source : mon avis 100% subjectif mais quand même). Il suffit de la regarder courir du matin au soir dans les rues ou les villages de France et de Navarre.

C’est un fait, la femme de 50 ans et plus existe. Vous l’avez rencontrée, vous la côtoyez, peut-être même êtes-vous lovée dans sa peau en ce moment. Or, dans les fictions, où est-elle ? Sa présence, majoritaire dans la vraie vie, devient minoritaire à l’image ou à la scène. Par quel sortilège se transforme-t-elle en « femme invisible » ? L’explication est simple, limite bête : à 50 ans, la comédienne entre dans un tunnel. Long, très long. Tel un ectoplasme oscillant entre la vie et la mort, elle vit une EMI, une Expérience de Mort – professionnelle – Imminente. Elle erre entre deux états, à l’écran et hors écran, cherchant désespérément la lumière qui la conduira au bout du tunnel. 

Avec un peu de chance elle en sortira. Après dix voire quinze ans. Elle aura vieilli avec pudeur – comprendre « contrainte et forcée » – à l’écart du public, qui supporte la vision des pires violences c’est bien connu, sauf celle des rides au féminin. Délivrée de son purgatoire, la comédienne jouera au mieux le rôle de la grand-mère gâteau ou indigne, au pire celle de la « vieille peau » nympho, censée déclencher le rire voire le dégoût mais en aucun cas le désir. En effet, outre le fait que peu de rôles réguliers soient tenus par des comédiennes de 50 ans et plus, le contenu même de ces rôles diffère de celui dévolu aux hommes. La double peine en somme. Dans la fiction les hommes, quel que soit leur âge, multiplient les aventures avec des femmes plus jeunes. Tandis que les personnages féminins âgés sont privés de sexualité, à moins de batifoler en compagnie de mâles de leur génération. 

Bref, la Commission « Tunnel de la comédienne de 50 ans » a du boulot ! Mais elle avance. Désormais labellisée « SEXISME, PAS NOTRE GENRE ! » par le Ministère des Droits des Femmes, elle ne se contente pas de dénoncer ce phénomène d’invisibilité. Elle entend confronter les points de vue, chambouler les certitudes, proposer des solutions. Sensibiliser ses différents partenaires aussi – agences, castings, réalisateurs, scénaristes, producteurs… – pour à terme faire bouger le curseur des représentations des femmes de 50 ans et plus dans les fictions. 

Le vendredi 6 janvier 2017, de 10h à 13h, la commission présidée par Marina Tomé organise au Cinéma des Cinéastes, à Paris, une rencontre débat sur le thème : « L’étrange et fabuleux destin du personnage féminin de 50 ans. » (Réalité et fictions). Cette table ronde se déroulera en présence de chercheurs, de sociologues, de médecins du travail… Première étape officielle d’un chantier difficile mais passionnant. Qui nous concerne, toutes et tous. 

A une époque où la violence faite aux femmes, encore d’actualité hélas, semble émouvoir davantage les pouvoirs publics et la population, il est essentiel de s’attaquer à ses différentes formes de manifestation. L’invisibilité des comédiennes de 50 ans en est une, et avec elle la tyrannie de l’apparence qui leur est infligée.

Il est temps de redonner à ces femmes, à l’image comme à la scène, le rôle phare qu’elles occupent dans notre vie quotidienne. Et la place qui leur revient.

Pour suivre les avancées de la commission Tunnel des Cinquante :

http://aafa-asso.info/tunnel-de-la-comedienne-de-50-ans/

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