Pour la légalité, par Wagner Moura

J'ai traduit librement cette tribune de l'acteur brésilien Wagner Moura contre la destitution de Dilma Roussef, publiée le 30 mars 2016 dans le journal Folha de São Paolo.

Être pour la légalité ne signifie pas être pro gouvernement, être pro gouvernement ne signifie pas être corrompu. Sur un plan intellectuel il est malhonnête de dire que ceux qui sont pour le gouvernement, ou simplement contre la destitution, sont pour la corruption.

Bien que je sois surpris de cette haine aveugle envers un gouvernement qui a sorti des millions de Brésiliens de la misère, qui a donné aux pauvres de notre pays des opportunités comme jamais auparavant, je ne nie pas, au nom de ces conquêtes, qu’il semble évident que le PT[1] a élaboré, pour accéder au pouvoir, un projet reposant sur la  corruption. Il faut enquêter à ce sujet, de manière démocratique et impartiale.

Depuis les cinq dernières années, je fais publiquement d’innombrables critiques sur ce gouvernement. Le Brésil traverse une récession qui menace toutes ses conquêtes précédentes. L’économie est en panne, il n’y a plus d’argent pour soutenir, entre autres, les politiques sociales qui ont modifié en profondeur notre pays. Personne n’est plus responsable de cette situation que le pouvoir actuel.

La désagrégation des idées progressistes, qui d’ordinaire gravitent autour d’un parti dit de gauche,  est aussi le reflet de la décadence morale du PT, de même que la popularité croissante de politiciens fascistes comme Jair Bolsonaro.

Il est possible que la gauche paie pour tout ça lors d’une des prochaines élections. Si cela se produit, je vais certes me lamenter, mais c’est le jeu de la démocratie.

A l’inverse, ce qui se passe au Brésil aujourd’hui est une tentative revancharde d’avancer la présidentielle de 2018 et de renverser par la force, avec l’aide d’un pouvoir judiciaire politisé, un gouvernement élu par 54 millions de votes. Un coup d’Etat classique.

Le pays subit un état policier, mû par la haine politique. Le juge Sérgio Moro[2] agit tel un procureur. Les enquêtes en cours mettent en évidence une violation des droits sacrés de la vie privée et de la présomption d’innocence. Incarcérations médiatiques, condamnations prématurées, lynchages publics, interceptions douteuses de conversations téléphoniques et autres fuites d’informations choisies avec soin et destinées à une presse contrôlée par cinq familles qui n’ont jamais digéré l’ascension de Lula[3].

Vous qui, comme moi, aimeriez que la corruption fasse l’objet d’une enquête et que les politiciens corrompus aillent en prison, ne sauriez admettre ce côté tous les coups sont permis,typique des états totalitaires. Ce serait combattre une faute par une autre.

Au nom de la moralité, nombre de barbaries ont été commises par des gouvernements de droite comme de gauche. La lutte contre la corruption était aussi le mot d’ordre invoqué par les partisans du coup d’Etat de 1964.

Je frémis toujours quand j’entends dire qu’il faut « nettoyer » le Brésil. Cette idée stupide, croire qu’en « nettoyant » le pays d’un des ses partis politiques la corruption prendra fin, me renvoie à d’autres nettoyages épouvantables qui ont marqué l’histoire du monde. Leur point commun : le fait que nombre de purificateurs se considèrent au-dessus de la loi car prenant part à une « noble croisade en faveur de la moralité ».

Vous qui, tout en étant contre la corruption, désirez un pays gouverné par Michel Temer[4], devez savoir que le processus de destitution a été initié en raison de supposées manœuvres fiscales, et non à cause du scandale de Petrobras[5].

Procéder à une destitution, sans avoir prouvé que la présidente était coupable d’un crime de responsabilité, est anti constitutionnel.

Le nom de Dilma Roussef ne figure pas dans la liste, désormais secrète, de Odebrecht[6], contrairement à celui de nombreuses personnes qui désirent sa chute.

Qu’une demande de destitution soit acceptée par un politique comme Eduardo Cunha[7], qui agit non selon sa conscience mais par pure riposte politique, relève du théâtre de l’absurde.

Que Gilmar Mendes, ministre du Tribunal Suprême Fédéral, organise un séminaire à Lisbonne avec des leaders de l’opposition comme les sénateurs Aécio Neves[8] et José Serra est pour le moins… curieux.

La photo du juge Moro, prise aux côtés de João Doria[9] lors d’une soirée d’affaires, est pour le moins… inappropriée.

Et si vous trouvez aussi qu’il y a quelque chose de tendancieux au royaume des enquêtes, cela ne fait pas de vous pour autant un pro gouvernement, encore moins un défenseur des corrompus.

Même si la télévision ne le montre pas, nombreux sont ceux qui se posent les mêmes questions que vous.

 

l'acteur Wagner Moura l'acteur Wagner Moura

 

 

 

 

 

 (Lien vers la tribune originale de Wagner Moura : http://bit.ly/202Iqck)

 Merci à Alice Rosa pour sa relecture attentive ! 


[1] Le Parti des Travailleurs (le parti de Lula et de Dilma Roussef)

[2] Sérgio Moro, juge fédéral brésilien chargé de l’enquête sur le scandale Petrobras, considéré par certains comme l’Eliot Ness brésilien

[3] Luiz Inácio Lula da Silva, ancien président de la République fédérative du Brésil

[4] Actuel vice-président du Brésil

[5] Entreprise pétrolière contrôlée par l’Etat, au cœur d’un scandale mêlant industriels et politiques

[6] Marcelo Odebrecht, PDG du groupe qui porte son nom, a été condamné à 19 ans d’emprisonnement en mars 2016, dans l’affaire Petrobras

[7] Président de la Chambre des Députés du Brésil, sera jugé pour corruption dans l’affaire Petrobras

[8] Président du PSDB, parti de la Social-Démocratie Brésilienne, battu par Dilma Roussef aux dernières présidentielles

[9] Homme d’affaires brésilien, membre du PSDB

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