(Re)confinée au Panthéon

Comment décrire l’honneur et l’émotion de devenir la première femme panthéonisée de son vivant, avant Rimbaud et Verlaine qui, non contents d’être des hommes et de diviser encore, sont morts ? Me voilà donc, modeste autrice reconfinée, essentielle à la France, à l’inverse de la culture.

Là-haut sur la montagne Sainte Geneviève, au cœur de Paris, le choc ! Puis très vite, le bonheur. Collée sur chaque immeuble de la place entourant le chef d’oeuvre architectural de Jacques-Germain Soufflot, une banale affichette annonce rien moins que mon éternité imminente. Nul ne saurait contester cette vérité : en temps de guerre pandémique, l’immortalité représente une victoire non négligeable.

 Comment décrire l’honneur et l’émotion de devenir la première femme panthéonisée de son vivant, avant Rimbaud et Verlaine qui, non contents d’être des hommes et de diviser encore, sont morts ?

Me voilà donc, modeste autrice reconfinée, essentielle à la France, à l’inverse de la culture.

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De part et d’autre de l’entrée de ma future demeure, deux tentes majestueuses se dressent déjà, d’un blanc immaculé.

Çà et là des hommes et des femmes, que personne n’a jamais songé à applaudir, s’affairent aux derniers préparatifs. Sous leur masque double épaisseur garanti aux normes Afnor transpire leur enthousiasme à l’idée de me célébrer. Du reste, ils me font de grands signes pour m’empêcher de franchir le périmètre de sécurité, preuve qu’ils redoutent que je découvre avant l’heure l’étendue exceptionnelle des festivités. Je ris telle l’enfant que je suis restée grâce au botox, je recule malgré moi, trop curieuse, trop impatiente.

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Mais bientôt l’angoisse propre aux artistes m’étreint, en respectant néanmoins les gestes barrières. Elle déverse en mon esprit affolé sa farandole d’interrogations existentielles, hélas insolubles. Pourrai-je me rendre au Panthéon sans attestation, y rester un temps qui ne sera jamais décompté, inviter plus de six personnes ? Les drones d’Amazon livreront-ils d’ici le 11 novembre le gel hydroalcoolique parfumé au champagne et les petits fours made in China ? Enfin, que vais-je mettre ? Quelle tenue correcte exiger de moi-même en cette occasion unique ? Mon sacre s’approche, impossible désormais de courir chez Auchan m’acheter la fameuse petite robe noire. Celle qui, à l’image de mon talent, mettrait tout le monde d’accord. Pour couronner le rien, mes placards ressemblent aux théâtres, cinémas et musées de notre valeureux pays. Ils sont vides, ils sont ternes, ils se meurent. Dans mon panier à linge, seul survit un cadeau d’anniversaire offert par un admirateur au confinement premier. Un jogging de cérémonie en velours pourpre, à la capuche bordée d’éclats de diamant synthétique. Je comptais le revêtir à Noël, puis au jour de l’An, avant de le finir à la Saint Valentin, à moins qu’il ne puisse encore faire son effet à Pâques. Que faire ?

Suffit ! Assez gémi, assez questionné. Place à la satisfaction, à la délectation. Place… au Panthéon ! 

Le poète a dit, Si à cinquante ans tu n’as pas fait l’unanimité, tu as raté ta vie. 

Sans aucune modestie je l’affirme aujourd’hui, en ce jeudi 5 novembre 2020 : ma vie est un succès.

 

 

 

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