Les scénaristes français sont mal payés (quand ils le sont) !

Impossible, si on s’intéresse un brin au cinéma, d’avoir manqué les récentes empoignades autour des émoluments excessifs des acteurs français. C’est le producteur et distributeur Vincent Maraval (fondateur de Wild Bunch, une société de distribution de films) qui a tiré le premier, chiffres à l’appui, via une tribune publiée dans Le Monde(http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2012/12/28/les-acteurs-francais-sont-trop-payes_1811151_3208.html). Depuis, il reçoit par voie de presse les réponses des comédiens ou réalisateurs qu’il a pointés du doigt. En gros il se fait traiter de menteur, avec les déclinaisons suivantes : «  MDR ! Je touche pas autant que ça moi ! » ou « Faux, je suis moins payé que les Ricains ! » ou encore « M’en fiche me tire en Mordovie ! ». Notons que cette dernière variante est de loin la plus intéressante, car elle nous donne à découvrir l’aspect convivial d’une région de Russie injustement méconnue et jusque là surtout prisée pour ses camps de prisonniers.

Le problème que soulève Vincent Maraval, entre nous, je m’en fous.  Si une poignée de vedettes engloutit une part importante, voire excessive, du budget des films, c’est qu’il est des producteurs et des chaînes de télévision pour décider de les rémunérer ainsi. Si cela désormais leur pose un souci, à eux de balayer devant leur porte et de changer la donne.

Ce qui m’a interpellée, c’est le titre de sa tribune, inventé paraît-il par les journalistes du Monde afin de créer le buzz : « Les acteurs français sont trop payés ! » Bonne pioche. Je me suis dit qu’un titre pareil ne pourrait jamais s’appliquer aux scénaristes français : « Les scénaristes français sont trop payés ! » Non, même un 1er avril, on ne mordrait pas une seconde à l’hameçon, ce serait trop gros, un flop. Le seul titre qui colle aux scénaristes français, et je ne dis pas ça parce que j’en suis l’auteure, c’est celui qui figure en haut de ce billet. Ça fait des années qu’il ne fait jamais la une d’aucun journal grand public, c’est dire s’il y a du boulot côté création de buzz.

Sans vous assommer de chiffres, voici quelques notions sur la profession : en moyenne, aux Etats-Unis, la part dévolue au scénario et à son (ou ses) auteur(s) représente entre 12 et 15% du budget d’un film, en France on navigue autour de 2 ou 3%. Circulez, y’a rien à compter. Chez nous, le scénariste, non content d’être mal payé, l'est souvent sur le tard, voire pas du tout. Je m’explique : une part importante de sa faible rémunération peut lui être versée au premier jour du tournage du film. Si celui-ci ne se tourne pas, eh bien cette « part importante », comment dire… il s'assied dessus. Il arrive aussi, c’est très courant notamment en télévision, que le scénariste perçoive une partie de sa rémunération après « acceptation ». Acceptation de quoi, par qui ? Contractuellement, acceptation de son texte par le producteur avec lequel il a signé son contrat. Mais comme le producteur ne décide rien sans l’aval du diffuseur (à savoir la chaîne de télévision à laquelle il a vendu son projet), l’acceptation producteur est en réalité une acceptation producteur + diffuseur. Le temps que ces deux-là se mettent d’accord, le scénariste mange des pâtes (les jours fastes), tente de payer son loyer (auprès d’un propriétaire qui, rapport à l’acceptation, campe sur une position simple : il n’accepte pas qu’on lui règle son dû en retard) ou de négocier un découvert avec son banquier (lequel n’accepte rien en général, par principe).

Le scénariste, jamais à court d’idées (c’est son métier), essaie bien d’étendre la clause d’acceptation à la vie de tous les jours : quand par exemple il se nourrit dans un fast food, il propose de payer son hamburger « après acceptation »,  soit quelques jours plus tard, histoire de vérifier s’il a été vraiment satisfait de la qualité de la viande, s’il n’a pas été malade, etc. Aussi dingue et scandaleux que cela puisse paraître, ça ne marche pas. Au café, chez le boulanger, au poste à essence, il doit payer dès que le service lui est rendu ! Bienvenue dans la vraie vie.

Entre-temps, diffuseur et producteur sont tombés d’accord : il faut tout reprendre (gratos, la plupart du temps, vu qu’ils n’ont pas accepté) ! Les bras du scénariste lui en tombent (par la suite, pour écrire sur un clavier ou sur un cahier, comprenez bien que ça va se corser), il ose s’insurger : « Tout reprendre ?! Mais hier encore ce projet vous emballait ! » Et ses interlocuteurs de lui répondre que depuis ils ont fait lire sa comédie romantique au stagiaire geek préposé aux photocopies noir et blanc ainsi qu’à une amie célibataire puéricultrice et que les deux l’ont commentée d’un sobre : « ça craint ».

Car l’autre plaie du scénariste est que tout le monde donne son avis sur ses œuvres. Merci à la Nouvelle Vague d’avoir provoqué dans le métier un tsunami, en ringardisant et placardisant les scénaristes phares de l’époque, en laissant croire que tous les réalisateurs étaient capables d’écrire, enfin en affirmant que le scénario n’était pas essentiel. Résultat : chacun s’empare de l’écriture, la critique, la reprend, rarement avec bonheur, souvent n’importe comment. Pour tenir bon financièrement et moralement, le scénariste n’a guère le choix. Il travaille sur plusieurs scripts à la fois, il jongle avec ses différentes histoires et ses nombreux personnages. « Qui trop embrasse mal étreint » dit le proverbe. Il arrive donc que les scripts en question, trop remaniés trop lissés trop consensuels et aussi trop vite écrits soient… mauvais. Et si ceci expliquait pourquoi, comme l’indique Vincent Maraval, « tous les films français de 2012 dits importants se sont ‘plantés’, perdant des millions d'euros » ? Si leur scénario n’était simplement pas à la hauteur, faute de temps, de boulot et de moyens ? Mais ça, à mon avis, c’est comme la Mordovie, on n’en parle pas assez.      

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