Au Louvre, Léonard de Vinci en surexposition

Ceci est l’histoire d’une déception. Âmes sensibles s’abstenir. L’autre semaine je suis allée au Louvre. Voir l’exposition sur Léonard de Vinci. Comme nombre de mes semblables, j’ai dû réserver et payer mon billet (très) en avance. Impossible de me rendre au musée à l’improviste, mue par une envie irrépressible d’appréhender l’œuvre du génie italien.

Ceci est l’histoire d’une déception. Âmes sensibles s’abstenir.

L’autre semaine je suis allée au Louvre. Voir l’exposition sur Léonard de Vinci. Comme nombre de mes semblables, j’ai dû réserver et payer mon billet (très) en avance. Impossible de me rendre au musée à l’improviste, mue par une envie irrépressible d’appréhender l’œuvre du génie italien. Victime – c’est le mot – de son succès, la culture ici se veut accessible mais seulement sur rendez-vous. Elle se planifie, sinon rien. Il m’incombait ainsi de prévoir, début novembre 2019, que je serais en forme le 6 février 2020, autour de 15h30. En forme, c’est-à-dire le corps alerte, sans grippe ni gastroentérite, le cerveau frais et dispos, avide de nouvelles connaissances, prêt à recevoir la sainte exposition tel un sacrement. Le jour J, un jeudi, j’ai de la chance. Tous mes indicateurs sont au vert, je me porte comme un charme, je n’ai pas d’urgence professionnelle. Si problème il y a, il ne viendra pas de moi.

Tout commence au mieux. Dans la cour Napoléon, le vigile posté à l’entrée de la pyramide m’invite à choisir n’importe laquelle des deux files pour pénétrer au cœur du chef-d’œuvre de verre et de métal. File spéciale « Entrée expo Vinci  » ou file normale « Entrée Louvre », c’est du pareil au même. Je m’en étonne. Il sourit, heureux de répandre la bonne nouvelle. « C’est tout vide. Les gens ne sont pas là. » Je lui souris en retour.

En bas de la pyramide, peu avant l’entrée de l’exposition Vinci, mon sourire s’évapore. Je repense au vigile. Lui et moi n’avons pas la même conception du « vide », ni des « gens ». Il y a foule. Au moins soixante personnes devant le comptoir des vestiaires, impatientes de se libérer de leur panoplie d’hiver. J’hésite. Tant pis. Je garde ma doudoune, mon écharpe, ma casquette et, pour le moment, ma bonne humeur. J’avance. Quelques mètres plus loin, je suis bloquée par une autre foule. Celle des gens sans manteau sans chapeau mais en attente d’audioguide. Je n’hésite pas. L’audioguide ne passera jamais par moi. Je me faufile comme je peux, j’évite d’une agile translation du buste un coup de coude dans les côtes, je m’encourage en silence, le pire n’est pas (encore) certain. Je parviens à m’emparer de la version française du guide concocté et offert par le Louvre pour l’occasion : un véritable livre qui détaille chacune des œuvres présentées. Chic ! A ce stade mes illusions sont intactes, et pour cause, je n’ai pas pénétré dans l’antre de l’exposition. C’est bientôt chose faite, après avoir présenté mon billet numérique au contrôle de la première salle dédiée à Léonard de Vinci. Choc ! Je perds d’un coup ma bonne humeur et mes illusions. C’est tout plein. Les gens sont là. Le vigile de la cour Napoléon est un fieffé menteur.

J’éprouve la même sensation d’étouffement qu’en juillet dernier, lors de ma visite de l’exposition Toutânkhamon à la Villette. A peine arrivée, j’ai envie de repartir. Pour célébrer Léonard de Vinci, Le Louvre a opté pour une nouvelle stratégie marketing, qui fait fureur au sein des compagnies aériennes : le sur-remplissage. L’art de faire entrer toujours plus de monde dans le même espace, dans le but de comptabiliser toujours plus de voyageurs et d’encaisser toujours plus d’argent. Un jour, certains d’entre nous effectueront leur vol long courrier debout dans l’allée centrale des avions, accrochés par une sangle au plafond de la cabine. Le plateau repas leur sera injecté en intraveineuse ou délivré sous forme de pilule en même temps qu’un anticoagulant, on appellera cela le progrès. Quant aux musées, tant qu’ils seront fréquentés par des imbéciles, comme moi, qui paieront dix-sept euros pour voir des expositions dans des conditions médiocres de visibilité, ils auraient tort de se priver de bourrer leurs salles, et leurs caisses par la même occasion.

Je ronge mon frein, je décide de rester, fidèle à ma devise du jour, Veni Vidi Vinci. Pendant l’heure qui suit, je m’évertue à voir quelque chose. En vain. Au mieux j’aperçois, de loin, les nombreux dessins, esquisses et carnets de notes de l’artiste. Impossible de m’approcher au plus près pour savourer la finesse et la justesse du tracé, l’intelligence des proportions. A moins de sacrifier des vies humaines sur l’autel de ma culture. A chaque percée que je tente, je me heurte à un obstacle majeur : une foule compacte, divisée en quatre grands groupes. Le premier se compose des visiteurs qui se racontent leur vie devant une œuvre ou qui commentent l’œuvre en question ; le deuxième, celui des audioguidés, se statufie devant le moindre croquis, l’oreille greffée à l’appareil détenteur du savoir ; le troisième, le plus insolite, celui des photographes qui ne regardent rien mais photographient tout, avec lenteur et maladresse, afin de déverser leur prise le soir même sur les réseaux sociaux ; le quatrième, celui des personnes qui ont opté pour la visite guidée, transhume d’une œuvre à l’autre au gré des explications de leur guide – en chair et en os, mais surtout en sueur.

Ces groupes me sont familiers. Je les retrouve plus ou moins chaque fois que j’entre dans un musée. D'habitude ils ne me dérangent pas. Chacun est libre de visiter selon son envie du jour, en respectant celle des autres, et je défends avec vigueur la culture pour tous. Pour tous, d'accord, mais pas pour tous en même temps ! En  surestimant – volontairement ou non, c’est la question – la capacité d’accueil des salles dédiées à l’exposition Léonard de Vinci, Le Louvre ne favorise pas l’amour des œuvres, mais la haine des humains. Il transforme un parcours d’exposition en parcours du combattant. Pas de quoi se vanter.

J’ai chaud. J’ai soif. Je fatigue. Je songe à cette scène du premier volet des Bronzés, celui qui se déroule au Club Med, l’été. Popeye, un G.O du club – interprété par Thierry Lhermitte – a l’habitude de faire monter sur une balance, à son insu, chaque femme avec laquelle il vient de coucher. Son complice, un certain Paulo, note discrètement le poids puis transmet à Popeye son grand total de la saison : à ce jour, il a consommé 3 827 kilos de chair féminine. Fier, Popeye interroge son copain. Et lui ? Paulo sourit : 130 kilos, mais en une seule fois. Moue admirative de Popeye. Le Louvre vise-t-il le même objectif ? L’atteinte d’un nombre record de visiteurs pour cette exposition,  mais par séance ? Possible. Ce qui signifierait que je suis, telle une conquête éphémère de Popeye dans Les bronzés, traitée comme un morceau de viande. De la chair à surexposition.

Je reçois un coup de sac à dos dans la poitrine. « Désolé », marmonne son propriétaire, qui s’éloigne déjà avec sa maudite carapace, en quête d’une future victime. Je craque. Veni Vidi Vinci tant pis. Mais avant de m’enfuir je fonce – c’est une image – dans la dernière salle, intitulée Le départ en France, celle de ma délivrance imminente. Je ne sortirai pas sans avoir vu, pour de vrai, l’un de mes tableaux préférés de Léonard de Vinci : Saint Jean Baptiste. L’exposition présentant peu de peintures de l’artiste, l’accès à chacune d’elles est un chemin de croix. J’attends mon tour. Tout juste si je ne dois pas prendre un ticket numéroté à un distributeur, comme à la sécurité sociale, une idée pour une future exposition, amis du Louvre ? J’en profite pour converser avec l’une des surveillantes de la salle. Elle m’avoue son épuisement. A force de rappeler à l’ordre les gens qui frôlent dangereusement les œuvres, de calmer les impatients qui haussent le ton, de renseigner les déçus qui cherchent la Joconde. Mona Lisa n’est pas ici, pas si folle, mais elle est là, au Louvre, dans sa salle dédiée. Du reste, son absence constitue sans doute la meilleure idée de cette exposition consacrée à Léonard de Vinci. J’en suis là de mes réflexions quand soudain, Saint Jean Baptiste m’apparaît. Avec son sourire bienveillant, son regard malicieux et son index pointé vers le ciel, il s’offre à mon regard. Je ne pense plus, je vois. Mieux, je ressens. Longtemps. Trop longtemps, à en croire les gens qui soupirent dans mon dos, prêts à m’envoyer au diable pour admirer un Saint. Je leur pardonne, je les comprends. Je pars, apaisée par l’Art. Merci Léonard.   

Depuis ma visite j’ai appris la nouvelle initiative du Louvre : à compter du vendredi 21 février à 21h, l’exposition Vinci sera ouverte 24h sur 24h, avant sa clôture lundi 24 février. Et gratuite pendant les trois nuits concernées – vendredi samedi dimanche – de 21h à 8h30. « Une première dans l’histoire du musée », qui « représente l’ajout de 30 000 places supplémentaires ». Mon caractère charitable me pousse à prévenir celui ou celle qui souhaiterait en profiter pour assouvir un fantasme et se faire enfermer seul dans un musée : vous risquez d’être déçu. Sauf à rêver d’expérimenter la solitude par milliers.

Saint Jean Baptiste, par Léonard de Vinci Saint Jean Baptiste, par Léonard de Vinci

 

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