Les experts sont nuls, parfois c'est bien

Au printemps dernier, F. m’annonce le verdict de son généraliste, rivé dans son cœur comme un poignard impatient. Je suis mourant. Il me donne le nom du responsable de sa disparition programmée : un cancer d’un organe vital, enfin un peu plus que d’autres. Le genre de cancer quand tu le mentionnes ton interlocuteur fait Wouaouh. Tu vois à sa tête que ce n’est pas la bonne idée d’avoir celui-là.

Au printemps dernier, F. m’annonce le verdict de son généraliste, rivé dans son cœur comme un poignard impatient. Je suis mourant.

Il me donne le nom du responsable de sa disparition programmée : un cancer d’un organe vital, enfin un peu plus que d’autres. Le genre de cancer quand tu le mentionnes ton interlocuteur fait Wouaouh. Tu vois à sa tête que ce n’est pas la bonne idée d’avoir celui-là. Comme si tu avais le choix.

Je l’écoute. Chamboulée, submergée, bientôt je n’ai pas envie d’en savoir plus. Il va être hospitalisé en urgence près de chez nous. F. ne vit pas avec moi, il vit chez lui, au-dessus de chez moi. Il me demande de venir le voir à l’hôpital. Si tu as le temps. Si mes activités d’autrice, de voyageuse le permettent. Il n’est pas ironique, juste en demande. Il a besoin d’une présence amie.

Bien sûr. C’est ce que je dis haut et fort, avec le sourire dont je suis capable.

Merde. C’est ce que je dis intérieurement. Les hôpitaux j’en ai ma claque, depuis que j’y ai passé un peu trop de temps un peu trop jeune, il y a de nombreuses années, à visiter un peu trop souvent un homme que j’aimais. Ras le bol. L’odeur d’éther, les néons violents, les portes ouvertes sur la détresse des autres. Prendre sur soi avant d’entrer dans la chambre de la personne que l’on visite et que l’on aime, forcément, sinon qu’est-ce qu’on fout là ? Réussir à entrer, la voir défaite et triste dans son lit. Sourire. Comment vas-tu ?

Ne pas attendre la réponse, surtout ne pas l’entendre, trouver le moyen de positiver. Se dire tout ça va passer. Un jour ça ira. Mieux.

Mon Merde est refoulé mais dense. Il s’installe dans ma tête mais je ne cesse de sourire. Je redonne de la voix. Bien sûr F., tu peux compter sur moi.

Bon petit soldat.

Je vais à l’hôpital, j’achète de quoi le distraire. Une super BD de Riad Sattouf Les cahiers d’Esther. Si vous ne connaissez pas, allez-y les yeux fermés et puis ouvrez les. Pour lire c’est mieux.

F. me prie de prendre soin de sa mère. Elle va venir quelque temps ici. Elle vit en province, elle n’est pas habituée au chaos parisien. Elle a perdu son mari, le père de F., il y a quelques mois donc ça fait un peu beaucoup pour une même personne, une personne de plus de 85 ans. Tu comprends ?

Je prends soin de sa mère, je l’emmène se balader pas loin de chez son fils, de chez nous. On fait des tours de quartier je l’invite à prendre un thé vert, on parle. Elle est courageuse bordel, plus que moi. Cette façon qu’elle a de ne jamais évoquer son fils malade mais son fils tout court. Son fils vivant. Pourtant à elle aussi les médecins ont dit.  Il est mourant.  

F. subit plusieurs opérations. La dernière chance. A laquelle personne ne croit. Je le visite. Avant, après. Je m’énerve en quittant cet hôpital transformé en ville, où les noms des services de soins engloutissent les noms des rues. Paumée dans ces grandes allées à la nuit tombée je ne trouve plus la sortie. Je pleure. Sur qui ?Sur F., sur la peur que ça m’arrive un jour, sur ces souvenirs qui remontent d’un temps où j’étais différente mais où je pleurais pareil. D’un temps où je passais mes week-ends dans un hôpital de banlieue pour voir un homme que j’aimais.

Dans ce phénomène de répétitions, dans ce manque d’originalité qu’a la vie, je puise curieusement la force de continuer. Je me souviens. Cet homme que j’aimais, que j’aime toujours malgré son absence irrévocable, il s’en est sorti. A l’époque, oui. Contre toute attente. Contre le pronostic des spécialistes et des experts. Il s’est battu. Il a survécu.

 

L’automne est là.

Je rends encore visite à F. Cette fois je le fais chez moi, enfin chez lui, chez nous. Je grimpe quelques étages, je carillonne à la porte, je claironne. Comment ça va ? Et j’attends la réponse, et j’entends la réponse. Ça va ! Je veux ! Il porte beau, il a bonne mine, il se balade, rend visite à sa mère ou reçoit ses amants. Tu veux un thé ? Je secoue la tête. Pressée speedée stressée, fidèle à mes tracas de rien dont je ne suis pas dupe. Mes bilans sont bons. Je n’osais pas lui demander. F. répète, fier comme un nouveau bachelier. Mes bilans sont bons. Il savoure son effet. Mes scanners sont bons mes analyses de sang sont bonnes. On rit ensemble, deux ados gouailleurs après un mauvais coup. Il se trouble. Je ne pense pas qu’ « ils » me racontent des histoires. Ce « ils » englobe son chirurgien, plus les analystes qui travaillent dans les labos. Ceux qui s’occupent des biopsies scrutent les tissus les cellules les organes pour au final balancer leur diagnostic. C’est bon. Ou… C’est pas bon. F. a basculé du côté royal de la force. Il continue sa chimio quelques mois encore. Il s’en fout, il a confiance.  

Cet homme aurait dû quitter cette terre avant la fin de l’été. Il insiste, lové dans sa joyeuse chemise à carreaux. Pas de thé, tu es sûre ?  Il sourit car je cours après le temps, pour changer. Tu n’as jamais le temps, pourtant tu es là. Il me serre dans ses bras. Au revoir. Il s’en va fêter l’anniversaire de sa mère dans le sud. Souhaite lui de ma part le meilleur ! Il promet.

On ne parle pas des résultats des élections de la primaire de droite. F. n’a pas voté.

De retour chez moi me revient la litanie des médias depuis dimanche soir, mais aussi depuis l’élection de Donald Trump, depuis la crise etc. Sur le thème : les sondages sont nuls, le pronostic des experts aussi. C’est vrai. Mais si ça va de pair avec le fait que de temps en temps le pronostic des médecins soit nul lui aussi, que ces spécialistes à leur tour se fourvoient, te disent Il est mourant alors qu’en fait non, pas du tout, eh bien ça me va. Très bien.

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