"Fake News", vérités et démocratie

A observer, ces temps-ci, exécutifs et législatifs s’attacher à dénoncer les « fake news » tout autant qu’à produire des « faits alternés », se repose, se convoque même une question qu’on croyait ne plus se poser, celle de la vérité...

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 A observer, ces temps-ci, exécutifs et législatifs s’attacher à dénoncer les « fake news » tout autant qu’à produire des « faits alternés », se repose, se convoque même une question qu’on croyait ne plus se poser, celle de la vérité, qui plus est dans son articulation la plus archaïque. Parce que courent et tempêtent des assertions qu’il est facile de tenir pour fausses et erronées par un petit tour de recoupement, c’est donc que, évidemment – il me semble que, quelqu’un, un jour, a inventé le point d’ironie, quoique l’invention n’ait pas prospéré – par contraste, puisque telle information est fausse, se tient, quelque part, par invocation superstitieuse, la, ou pour les moins ambitieux, une vérité. Autrement dit, on prouve que quelque chose, la vérité,  « est », non pas parce que son contraste duel, ici, par exemple, l’erreur,  n’est pas, mais bien parce qu’il, son contraste, « est ». L’articulation se pose non pas avec les termes : si ce n’est pas blanc, c’est noir, mais plutôt si c’est noir, c’est qu’il y a du blanc quelque part. Quoique ces deux articulations aient quelque chose de poreux. J’ai dit que les assertions courent, elles sont forcément précipitées.

  Je ne pense pas qu’en manipulant, c’est-à-dire en menant les choses par la main, les dualismes, ce qu’on appelle ces temps-ci la binarité, pour se faire une idée du monde, on puisse ne serait-ce qu’apercevoir, si on accepte qu’on utilise ce mot pour dire quelque chose qui serait plus timide que concevoir, une organisation qui, en retombant sur ses pattes, pourrait venir qualifier la « démocratie ». Par exemple, parce que la pensée par dualismes est tyrannique, en ce qu’elle impose, brutalement, ses termes, arbitrairement corrélés. Mais, tout simplement, et surtout, parce que, d’approximations en approximations, grossières, et frustres, elle finit forcément par nier le monde qu’elle a la prétention d’avaler. Le maximum n’est pas égal à la totalité.

 On ne peut pas prouver par l’absence de preuve que quelque chose est faux.

  Avant d’effectuer un pas de plus, je voudrais opérer une incise. Poser quelque chose comme faux, quelque chose comme vrai, c’est circonscrire sa parole du monde, ses faits de parole qui disent le monde, à ce qui peut se prouver, autrement ces termes sont inopérants. Il s’agit de retrouver les fonctions de ces termes avant de venir les toucher, les taquiner du doigt, les serrer dans la paume, les manipuler donc. On tiendra pour vraie l’accumulation de ce qui se prouve. Peut-on, dès lors, prouver que quelque chose est faux en accumulant les preuves que quelque chose d’autre est vrai ? Répondre revient à poser une autre question : peut-on prouver la totalité du monde ? Car si les choses ne se renvoient pas chacune et toutes les unes aux autres dans la circonscription d’un édifice clos et total, entendre ici, bien sûr, totalitaire, le raisonnement qui, par un jeu d’articulations logisticien, tend à prouver une chose par ce qui lui paraît son contraire a vocation à buter sur ce qu’il ne sait pas, pas encore, plus ou qu’il ne saura jamais. Pour le dire autrement, il n’y a que dans un monde totalitaire, un monde qui croit pouvoir dire la totalité du monde, par exemple en arc-boutant son organisation sur un dieu, un roi, un père, ou autre, n’importe quel point de fuite, n’importe quelle tension régulatrice ou organisationnelle qui vient faire système, qu’on peut prouver que quelque chose est faux puisque quelque chose d’autre, quelque chose de logiquement incompatible avec ce qui est tenu pour faux, est avéré. Il est, pourtant, une délectation patiente à ne pas savoir. On ne peut pas prouver par l’absence de preuve que quelque chose est faux. Peut-on prouver que quelque chose d’autre est vrai ?

La vérité et le vérifiable.

  Si on circonscrit la parole à ce qui peut se prouver, on se concentre, donc, sur la question de savoir si on peut tenir quelque chose pour vrai. Il me semble que la vérité ne fonctionne qu’à la condition d’être totale, absolue et éternelle. Je ne dirai pas que l’admission de ne pas tout savoir revient à répondre non, j’aurais l’impression d’une pirouette… Je ne dirai pas non plus que, par nos sens, et les prolongements de nos sens, les outils, on ne peut pas prétendre embrasser une totalité. Je laisserai ce point de côté. Je demanderais : Y a-t-il dans le savoir humain un objet quelconque qui aura été tenu pour vrai de tous temps ? La précarité du savoir, la partialité des faits de parole qui disent le monde, doivent imposer, sans doute, le recours à une autre notion… Effectuons quelque chose comme une retrait, revenons à ce qui travaille avant la vérité : l’accumulation de preuves. Parce qu’il y a accumulation de preuves, on peut établir quelque chose qu’on tiendra pour vérifiable.

  Il s’agit de s’arrêter sur la fonction du vérifiable, voir si ça ne viendrait pas épouser les formes du vrai, récupérer la même fonction sous un autre déguisement. Il arrive, parfois, ce genre de tours de passe-passe dans une pensée humaine qui ne sait pas s’arrêter et le dieu devient roi, le juste devient beau et les fonctions travaillent encore. Le vérifiable n’atteint pas le niveau de l’axiome. Le vérifiable recèle deux mouvements : puisqu’il est vérifiable, on peut l’intégrer dans une parole qui se concentre sur ce qui peut se prouver, l’utiliser dans un raisonnement, l’intégrer dans un calcul, en d’autres termes, on peut le tenir, simplement. Mais bien parce qu’il est vérifiable, il reste à vérifier. La procédure qui le consacre est aussi celle qui le questionne, le critique, ne le laisse pas tranquille, ne le prend pas pour dit.

  Enfin, l’établissement du vrai, celui du vérifiable ne procèdent pas, décidément pas, de la même manipulation. Le vérifiable, par son jeu d’accumulations, implique une question de degré : quelque chose est plus ou moins vérifiable. La question du faux tombe, caduque, emportée par le vent d’un mouvement qui ne la comprend pas. Quelque chose est très, peu, très peu vérifiable. Rien d’autre. Je veux dire : pas quelque chose d’autre.

 La démocratie est une question technique.

  Arrêtons-nous. Il est un terme sur lequel on a pris appui avant même de le considérer, celui de preuve. On pose ce terme, si on entend dans preuve, non pas tant sa probité que son épreuve. La probité est peu probable. La preuve est une expérience, un essai. La preuve n’est pas un résultat, qui serait irréfutable, comme il se lit dans certaines définitions, ou définitif. C’est parce que la preuve reste à prouver, qu’elle peut être tenue pour fiable. La preuve, comme son accumulation, doit être vérifiable, simplement.

 Et parce qu’on ne sait pas poser le vrai, le faux, on admet, dans la preuve et dans son accumulation, les contrariétés, qui ne viennent pas accuser une incohérence, puisqu’on ne pose pas non plus une totalité. Là travaille la démocratie. Dans ce jeu, cette tension ténue ou lâche, courent des intensités qui n’ont pas vocation à s’éliminer ou se détruire ou quel que soit le mot, parce qu’elles ne savent pas atteindre le seuil d’une tranchée, d’une découpe, qui permettrait de dire, précisément de déclarer, comme on le fait la guerre : là c’est le vrai tout à fait, donc ici c’est le faux tout à fait.

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