Migrants : Riham, 25 ans, Palestinienne-Syrienne, Berlin

Depuis quelques mois, je rencontre des migrants, parce que je veux recueillir leurs paroles, parce que ça m'horrifie qu'on parle de migration en terme de masse, poids et agglomérat... Je ne sais pas ce que je vais faire de ces témoignages, je les dépose là en attendant...

 

 

Berlin, Wedding © C.P. Berlin, Wedding © C.P.
– Elle est belle, la lumière, l’hiver, à Berlin. – Comment ça ? Qu’est-ce que tu appelles lumière ? Je ne réponds pas tout à fait. Je précise : – Elle est caramel. – Oui, je vois. Caramel, oui. Elle est chaude. Elle ne va pas du tout avec le reste de la ville. – Tu veux dire, le climat ? L’architecture ? Les gens ? – Oui. Je suis surpris. Je me demande ce qui fait qu’un Berlinois depuis toujours peut dire ça. J’essaie de mesurer la portée du propos. Qu’est-ce que c’est ? De la déception ? De l’ennui ? Un constat ? Je souris.

  Je m’appelle Riham. Elle dit : Je suis Syrienne. Et se reprend : Palestinienne-Syrienne. Elle est grande, fine. Elle est au début de sa vingtaine. Elle porte du jean et un maquillage très discret. Elle se tient droite. Toujours. Elle marche avec un air de confiance ou de détermination comme si elle cherchait à se convaincre que tout était possible, ou comme si elle ne voyait pas pourquoi elle n’en serait pas convaincue. Elle ressemble à ces jeunes filles qu’on voit à la télévision arpenter les rues de New York en parlant de travail, d’amour, de vêtements, entre deux rires étourdis, ces jeunes filles des villes du monde, qu’on ne voit jamais en vrai. Ça veut dire qu’à l’origine, je suis Palestinienne. Mon grand-père a du quitter la Palestine, parce qu’Israël s’établissait, pour aller en Syrie. Nous vivions dans un endroit appelé le camp de Yarmouk, dans le sud de Damas. Mon père est né à Damas. Je suis née à Damas. Mais nous n’avons pas la nationalité Syrienne. Nous sommes réfugiés Palestiniens. Elle parle d’une voix calme qui trahit une pensée précise, très organisée, qui ne se laisse jamais débordée par les choses. Mais nous étions intégrés dans la société Syrienne. Mon père avait un travail ; moi aussi : j’étais professeure assistante à l’Université de Damas. La vie était vraiment bien.

  C’est Mars. C’est Berlin. C’est un hiver qui ne sait plus finir et qui a fatigué les sourires sur les joues des passants. La ville sent l’huile épuisée d’avoir trop frit des baraques qui nourrissent des gens qui ne peuvent pas aimer manger. Les arbres de Noël n’ont toujours pas été ramassés. Les immeubles en construction attendent. Sur les murs s’accumulent les graffitis de jeunes qui se donnent des airs de rébellion et qui s’intéressent si peu aux choses politiques finalement. Les Berlinois sont tout à leur lutte contre le froid, avec l’ingéniosité de l’habitude.

  En 2012, nous avons du quitter notre maison, parce que le conflit Syrien gagnait la zone du camp de Yarmouk. Elle parle avec comme un sourire dans la voix ou une légèreté. Elle raconte en tenant à distance les choses. Ma mère m’a téléphoné en me demandant de ne pas rentrer. J’étais à l’Université. Je ne savais pas que je ne rentrerai plus jamais. J’allais chez mon oncle. Pendant 10 jours. Je comprenais que je ne retournerai plus à la maison. Ça fait deux ans maintenant. J’ai pu y retourner quatre ou cinq fois pour récupérer des affaires. C’était humiliant. Il y a beaucoup de postes de contrôles ; il faut attendre plusieurs heures ; on vérifie que vous n’avez pas de nourriture… C’est le siège. Elle décrit les choses sans émotion. Sans doute parce qu’elle les a déjà racontées tant de fois, à d’autres ou à elle-même comme on fait quand on a besoin de se répéter tout ce qu’on ne parvient pas à admettre tout à fait. C’est là où les rebelles et les groupes armés sont. Bien sûr, il n’y a ni électricité, ni eau. Jusque-là, 172 personnes sont mortes de faim ou de malnutrition dans le camp de Yarmouk.

  A Berlin, on vient de tous les lieux du monde, faire des études, chercher un travail, commencer, recommencer ou changer ou oublier sa vie. On parle toutes les langues dans la rue. On se rencontre facilement. On discute et discute encore. On a un projet précis en tête, qui ne peut que se dérouler comme on a prévu, le temps de chercher un lieu pour vivre, celui d’apprendre la langue, celui de se lier d’amitié, et puis, forcément, celui où on cherche à faire un peu d’argent ou on repart dans son pays avec des souvenirs ou alors on vient sans bagages, sans savoir, avec quand même une petite attente mais qu’on ne sait pas formuler.

  Quand j’étais à Damas, mon boulot, c’était de compter combien de personnes étaient mortes, ou blessées, sous les obus de mortiers, chaque jour. Je travaillais pour une radio locale. On appelait nos correspondants dans les villes pour savoir combien de personnes avaient été tuées et où étaient tombés les mortiers. Après ça, en rentrant à la maison le soir, je me sentais mal. C’était déprimant. Raconter ça lui coûte davantage. On dirait qu’elle les garde pour elle, ces choses, d’habitude. C’est curieux, quand tu es en Syrie, tu penses que les gens à l’extérieur s’imaginent que c’est impossible d’y vivre. Mais toi, tu y vis, ce n’est pas facile, mais tu essaies.

  Elle continue son récit. Elle aime s’en tenir aux faits. Après 10 jours passés chez mon oncle, je devais trouver un endroit. J’ai du aller à la résidence universitaire de Damas. Je devais partager la chambre avec six autres filles. Nous étions sept, dans une chambre, pendant un an et demi. J’avais un travail, je poursuivais ma maîtrise, mais la vie n’était pas facile. Tout est plus cher à cause de l’inflation. Vous perdez vos amis, parce qu’ils sont arrêtés, tués ou parce qu’ils quittent le pays à cause de la guerre. Elle cherche une façon de dire qui pourrait décrire précisément cette vie au milieu de la brutalité de la guerre… Votre vie est comme dans le coma. Mais ça ne suffit pas. Elle ajoute : Vous ne vivez pas tout à fait… Puis, elle renonce, c’est au-delà de ce que les mots savent dire de toute façon.

  Comme souvent dans ces villes qui attirent tant de gens qui croient entendre des promesses qu’ils sont les seuls à se formuler, la difficulté, les obstacles ou simplement les imprévus finissent pas avoir raison de l’enthousiasme avec lequel ils sont venus. Je ne sais pas quel temps ça prend pour que ce pétillement plein d’espoir qu’on distingue clairement dans les yeux de ceux qui arrivent s’éteigne tout à fait. Mais il s’éteint forcément. Les visages de ceux qui vivent là, à Berlin, sont résignés. Tout le monde veut repartir. Personne ne part.

  En 2013, j’ai commencé à postuler auprès d’Universités au Royaume-Uni. J’ai eu plusieurs propositions. J’ai pensé aller y vivre, faire ma vie là-bas. Mais je n’ai pas obtenu de bourse. Il fallait tout recommencer et accepter l’idée de rester à Damas, un an de plus, avec cette guerre. Mais en faisant des recherches sur l’Internet, j’ai vu que l’Institut Goethe proposait des cours de journalisme auxquels je me suis inscrite. Elle s’arrête. Elle réalise qu’elle n’a pas encore précisé quelque chose qui lui tient pourtant à cœur. Elle dit, avec une voix sûre, envahie par une fierté qui se régale et qui fait plaisir à entendre : Je suis journaliste. Elle continue : Et par chance, j’ai été choisie parmi 5000 candidats. J’ai été une des onze personnes sélectionnées. J’ai obtenu un visa, ce qui est un miracle. C’est très difficile pour un Syrien d’obtenir un visa. Puis, après l’expiration de ce visa, les cours terminés, j’ai demandé l’asile, car je ne peux pas retourner en Syrie. Si j’y retourne, je pourrais être arrêtée. J’ai eu affaire à des organes de presse étrangers. Le gouvernement voit ça d’un mauvais œil…

  Bien sûr, les gens sont les mêmes, partout, forcément mus par les mêmes espoirs et les mêmes peurs, mais les façons dans les rues sont différentes et on dirait qu’elles se prennent vite, parce qu’elles sont suivies et secrétées par toutes les personnes qui vivent ici, quelque soit le lieu du monde d’où elles viennent. A Berlin, on ne court pas. Mais on arrive quand même à l’heure. On ne traverse la rue que si le feu le permet. Et on attend le temps qu’il faut. On ne double pas. On ne brusque pas le rythme des choses et des gens. On ne sait pas ce que c’est l’impatience. On ne demande pas l’heure, ni son chemin. On ne s’arrête pas si on le demande de toutes façons. On évite de déranger. On ne dit pas pardon, ni merci. L’hiver en tout cas. Je ne suis pas sûr de comprendre pourquoi. On ne se sourit pas. On limite les échanges avec les passants à quelque chose qui paraît en deçà du minimum à un méditerranéen. On peut rappeler à l’ordre. Avec même un plaisir qui surprend. Comme si un mystérieux équilibre était menacé dès que quelqu’un ne se comporte pas comme il est supposé savoir devoir. Ca fait des rapports entre les gens très calmes, pas du tout doux, vraiment, mais calmes. 

  Riham a traversé des choses que les jeunes filles de New York à la télévision ne connaissent pas, dont elles ne parlent pas entre elles quand elles se retrouvent pour faire les boutiques. Elle est là, loin assez pour ne plus du tout entendre le fracas de la guerre. Bien sûr que ça va. Bien sûr qu’elle est souriante. Bien sûre qu’elle a confiance. Ça ne peut pas être autrement de toutes façons. Elle dit : Maintenant, j’essaie de m’intégrer. J’ai obtenu un permis de séjour pour trois ans depuis Janvier. Je suis un cours de langue depuis peu… j’essaie de commencer une nouvelle vie. Ce n’est jamais facile, mais j’ai eu beaucoup de chance. Des amis m’ont hébergée pendant deux mois, jusqu’à ce que je trouve une chambre. Ça aurait été bien plus difficile si je n’avais connu personne. Bien sûr, parfois, on se sent seul. La famille vous manque. Ma mère me manque. Je l’appelle sur Viber, mais je ne peux pas être avec elle. Elle ajoute, après un temps : Ni avec mon père. Mes amis me manquent tellement… Je ne peux pas retourner en Syrie et ma famille ne peut pas quitter le pays. Ils sont Palestiniens, ils n’ont le droit d’aller nulle part. Il y a comme une lutte dans sa parole, comme si elle cherchait à maintenir le plus loin possible un désespoir qui n’en finit pas d’insister. Elle est confiante. Il faut qu’elle soit confiante : Je commence à avoir des amis ici, des Syriens, des Allemands, des gens de partout, des Polonais, des Français… En connaissant quelques personnes, en ayant des amis ici, ça devrait être plus facile.

  L’Allemand est une langue simple et claire, de raisonnements et de calculs, qui établit des prémisses, élabore des méthodes et multiplie des combinaisons. A cette langue, certains ne parviennent jamais à se faire. A Berlin, comme dans toutes les villes du monde, on peut mener une vie parallèle à celle des locaux, installés déjà dans leurs habitudes, occupés par leurs amis et peu enclins à fournir l’effort d’écouter la parole embarrassée par tant de précision des mots, des structures de phrase, de ceux qui arrivent. Les Berlinois Allemands sont un peu différents des autres, tourmentés par une Histoire dont ils ne savent pas quoi faire. Le passé nazi revient, insiste, quel que soit le sujet de conversation. Les Allemands de l’Est précisent presque toujours l’implication de leurs parents, de leurs familles, avec l’ancien régime, quand ils se présentent, comme ils disent leurs noms, leurs âges et d’où ils viennent. Calmement. Avec comme un souci scrupuleux et digne de faire face aux choses. Les Allemands de l’Est et de l’Ouest se différencient encore, sur des détails, l’accent, les façons, qui passent inaperçus à un étranger.

  Le Soleil commence à me manquer. Elle dit ça dans un éclat de rire, plein du plaisir qu’elle a à se le remémorer : le Soleil de Syrie me manque. Il faisait très chaud. Je détestais ça et maintenant, cette chaleur, cette sensation d’être envahie par la chaleur, me manque. Les rues me manquent. La cuisine… Et ce qui me manque le plus, c’est la sensation que la ville m’appartient. Damas m’appartient. Je sais m’orienter. Je connais les meilleurs endroits, je sais où acheter les choses… Ici, je suis une étrangère. Bien sûr, mes meilleures amies me manquent. On était un petit gang de trois filles. La ville était à nous. Quand je suis arrivée ici, je suis devenue dépendante de Facebook. Je voulais garder le lien avec ma communauté en Syrie. Au bout d’un moment, je me suis rendue compte que je passais la journée devant Facebook pour avoir l’impression que j’étais toujours là-bas, pour vivre la neige à Damas ou l’augmentation du pétrole… Comme si j’y étais virtuellement. J’essaie d’être moins devant Facebook maintenant.

  - C’est important de respecter les règles. – Mais si les règles sont mauvaises ? – Évidemment, on peut les contester, tant qu’on les suit… C’est un casse-tête, ce rapport aux règles pour un étranger. Je veux dire, c’est quand même impossible à comprendre. Peut-être le souvenir d’un vieux sophiste Grec oublié, Protagoras, persuadé de l’importance de respecter les règles, ou tout du moins de le prétendre, pour ainsi manifester sa connaissance des façons de la société et la part qu’on y prend. On ne se relie pas aux autres en se souriant, se touchant, s’interpellant, non, mais en suivant tous ensemble les règles qui font la vie commune. Une vie commune faite de solitudes, donc. Je ne sais pas.

  J’ai été déçue par certains amis. Riham dit cela sans se plaindre. Elle rend compte. Toujours avec la même précision. Vous venez ici en comptant sur certaines personnes. Elles sont arrivées avant, vous pensez qu’elles vont vous aider. Elles viennent de votre ville, de votre pays, vous êtes cousins… Mais avec la routine de la vie, personne n’est en mesure d’aider personne. Chacun est seul et isolé. C’est ce qui m’a choquée. Ma meilleure amie, ma cousine, elles disaient m’attendre mais quand je suis arrivée, j’ai compris que je ne pouvais compter que sur moi. Et puis, elle parle de cette vie qui l’attend, avec cette confiance qu’elle tient au creux de la main et qu’elle manipule délicatement, comme une chose incroyablement fragile : A Berlin, j’aime cette impression que c’est une ville pour tout le monde. Ce n’est pas réservé à un type de personnes ou à une classe économique, tout le monde peut s’intégrer. J’aime les événements culturels, la musique dans la rue… Vous allez dans le métro et vous pouvez entendre de la bonne musique. J’étais habituée à ça en Syrie, j’aime ça. J’essaie de tout apprécier ces temps-ci. Au début, rien que d’aller à l’épicerie et de devoir choisir parmi tous ces produits, c’était comme une souffrance. Maintenant, j’essaie d’apprécier. J’ai tout ce choix, même si ça me prend une heure pour faire les courses. Parfois, vous vous sentez mal à l’aise parce que vous êtes perdue… J’essaie même d’apprécier cette sensation d’être perdue. Si j’arrive à mélanger ma culture orientale avec la façon de faire des Allemands, ça devrait aller bien.

    L’hiver, à Berlin, on ne vit plus tout à fait, on attend. Que la chaleur déshabille les corps, réveille les sourires, détendent les visages des Berlinois qui peuvent enfin paresser sur la moindre superficie d’herbe ; se baigner nus dans les lacs autour de la ville ; déambuler à vélo avec une liberté qu’on ne sait pas reconnaître tant elle diffère de la discipline habituelle ; dévorer les rues, le soir, avec des caisses de bouteilles de bière aux bras et dans les yeux quelque chose comme l’impatience de s’amuser… On ne le voit pas venir, le printemps. Toujours pas. On ne voit pas de bourgeons sur les branches des arbres, aucune fleur nulle part, pas le moindre signe, rien. Mais on sait qu’il est là, ce Berlin joyeux et léger, qu’il sommeille.

  Je demande à Riham si elle pense, qu’un jour, Berlin lui appartiendra comme Damas : J’espère. Et puis, comme si elle n’arrivait pas à se résoudre de perdre sa ville pour toujours : Mais j’espère que je pourrai retourner à Damas bientôt. C’est plus qu’un espoir… Elle s’arrête. Elle reparle de Berlin : J’arrive à me déplacer avec le U-bahn et le S-bahn… Je ne me perds plus du tout. Je me rends compte que je commence à connaître la ville. Mais je ne pense pas que ce sera pareil qu’à Damas. Ce ne sera jamais… Je ne sais pas… Il faut que je vive ici 25 ans pour savoir. Je n’ai jamais quitté Damas. J’y suis née ; j’y ai grandi. J’ai vécu dans la même maison pendant 23 ans, jusqu’à ce qu’on doive partir… Mais j’espère. Et puis, je demande quelque chose comme : Et l’Allemagne ? Je suis née sans identité, sans nationalité ou citoyenneté parce que j’étais perdue entre la Syrie et la Palestine. Je n’étais ni Syrienne ni Palestinienne. J’ai hâte d’avoir une citoyenneté et les droits et les devoirs d’une citoyenne. J’avais presque tous les droits en Syrie, mais je n’étais pas considérée comme Syrienne. Peut-être… Elle insiste. Elle répète ce peut-être encore… Peut-être qu’ici, ce sera l’endroit où je ferai parti d’un peuple, de la population Allemande. Mais ça prend tellement de temps.

 

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