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La dissémination d’un virus est un problème politique, un problème d’organisation de société et de collectif. Avant tout, parce qu’elle floute les limites arbitraires entre individu et groupe. On voit bien que, face à une épidémie, les corps ont plusieurs membres, s’étendent et se redéfinissent. Le corps, c’est un foyer ; le foyer où les personnes dorment, où si un membre de la famille, du couple, du trouple, des colocataires, du parent et de ses enfants, est contaminé tous les autres membres sont susceptibles le devenir, où ceulles qui dorment ensemble ne font qu’un corps ; comme le foyer de contagion où le virus circule et s’échange. Toutes les mesures à prendre engagent tout le foyer. L’échelle individuelle est un degré dans le continuum du groupe. L’effort face à la propagation ne peut être que commun.
Et de tous temps, dans toutes les cultures, des réponses collectives se sont élaborées pour répondre aux épidémies. Des rituels, des cérémonies, des danses ou des sacrifices pour apaiser la colère des dieux, mobilisaient tout le village. C’est donc un « stress test » ou un « test d’effort » ou de « résistance » ; ces épreuves où un corps, un objet sont mis à rude épreuve pour mesurer leur réponse, que l’on voit se déployer, à une échelle mondiale, là, sous nos yeux, avec la propagation du Coronavirus 2 du syndrome respiratoire aigu sévère (SARS-COV-2). La façon dont les sociétés s’organisent, répondent, mettent au point leurs parades, acculées dans leurs retranchements, met à jour et trahit de quoi elles sont faites.
Les réponses de solidarité, de bienveillance, de démocratie, même, ne sont pas difficiles à imaginer :
*Informer, d’abord, communiquer le nombre de reproduction effectif, l’intervalle sérielle et le temps de doublement afin que chacun.e puisse évaluer l’ampleur des risques et l’ajustement des mesures nécessaires.
*Ouvrir les espaces, éloigner la population les un.es les autres, ouvrir les rues, les jardins aux piétons, faciliter les allées et venues à l’air libre.
*Organiser l’approvisionnement, fermer les boutiques, renoncer aux espaces clos, étendre les marchés ouverts dans toute la ville, le primeur vers la mairie, l’épicerie vers l’église ou la mosquée, le pain à l’ancien moulin, la viande à l’ancien lavoir… multiplier et espacer les points de retrait.
*Mettre en place une organisation vaste et ambitieuse de livraisons alimentaires pour les personnes les plus vulnérables, celles les plus fragiles face au virus, mais aussi celles dont la situation est rendue impossible.
*Mettre à disposition de ceulles qui soignent et de ceulles dont le travail est indispensable, les chambres d’hôtels, de palaces, laissées vacantes par la crise sanitaire. Les aides soignant.es et les éboueurs au Ritz ! Pour ceulles qui fatigué.es ou ne voulant pas mettre en danger leurs proches souhaiteraient se rapprocher du lieu de leur travail. Mettre à contribution les chefs d’un pays qui s’enorgueillit de sa gastronomie pour les nourrir.
*Procurer à la population tous les moyens nécessaires pour se protéger, bien sûr et avant tout.
La liste est une ébauche, évidemment, qui ne prend pas en compte l’accompagnement des malades, le soin porté aux personnes fragiles, tant d’aspects qu’il resterait à concevoir… Mais avec elle, on voit une organisation qui offrirait les possibilités, soutiendrait et mettrait en commun. On voit une communauté qui laisserait chacun.e évaluer une situation qui l’engage ainsi que le corps auquel iel appartient et apaiserait les rapports entre les un.es et les autres qui ne seraient plus menace, hostilité, mais solidaires[1]. On voit aussi en passant que la poignée de personnes dissidentes, qui ne respecteraient pas les mesures, par insouciance, parce qu’elles ne se sentent pas concernées, par esprit de contradiction, autre, ne constitueraient plus un danger face à une multitude de personnes protégées. Il n’y aurait aucune raison de réprimer. Cette réponse de solidarité aurait été d’autant plus possible que des initiatives bénévoles l’ont déjà amorcée ça[2] et là[3].
Que, à l’occasion de ce « stress test », les pouvoirs publics, ceux qui décident pour les autres, acculés, n’aient su concevoir que des réponses répressives, que les autorités locales, les préfets et les maires, ont surenchéries, n’est pas anodin. Ce ne sont pas seulement l’incompétence[4], les mensonges[5], l’impréparation et la nullité de ces pouvoirs qui sont en cause, mais ces pulsions répressives absurdes qui se sont trahies sous nos yeux. Rester incapables de fournir à la population les moyens de protection, alors qu’on a bien vu qu’ils étaient disponibles à qui savaient où chercher[6] ; fermer les espaces verts, privés les pauvres, ceulles qui vivent dans des lieux exigus, d’air, rétrécir les lieux de passage, au lieu d’imaginer des horaires, d’étendre les espaces[7] ; interdire les marchés ouverts pour confiner les gens dans les espaces clos des supermarchés ; mettre en danger les livreuses, les travailleuses (pluriel de majorité), toutes les personnes inquiètes pour leur santé et forcées à poursuivre une activité qui met en danger leur santé ; priver ceulles qui tombent de la maladie du soutien de leurs proches ; établir des couvre-feux ; on ne compte plus les mesures idiotes, inconséquentes, dangereuses même, qui ont accablé le corps social français. L’étendue vicieuse de cette répression écœure, chaque nouvelle, un homme à qui on refuse de se rendre au chevet de son père mourant[8] ; une épouse sanctionnée pour avoir voulu saluer son mari par la fenêtre[9] ; des parents autorisés à apercevoir le cercueil contre une somme d’argent[10] ; le déchainement raciste de policiers[11] ; le désarroi des personnes LGBTI+ violentées par leur famille à qui le gouvernement refuse le secours[12]…, tombe et fait plier et renseigne sur la nature de ces pouvoirs.
L’État, la concentration des pouvoirs de ceux qui décident pour les autres, n’est pas, n’a jamais été, le forum ou l’assemblée, le carrefour où se discutent et se parlementent les décisions qui mettent en jeu l’organisation sociale. Le simple fait que des gens décident pour les autres est déjà l’échec de la démocratie, qui prend acte, précisément, que tout le monde ne décide pas. C’est bien parce qu’une poignée de gens mettaient la main sur les ressources indispensables pour vivre, l’eau, les outils, les forces de travail et de production, que l’idée même que des gens décident pour les autres a été possible partout et de tout temps. Que ces gens se soient imposés par la force et le prestige, par exemple par leurs exploits au cours de combats ou leurs richesses, ou par la ruse, en influant puis influençant les décisions prises jusqu’à finir par en confisquer les procédures, quelles que soient les modalités, quand le seuil est franchi, quand certains ont plus leur mot à dire que d’autres, on est déjà dans la brutalité de l’autorité.
Que ces pouvoirs publics, ni ce qui tient lieu d’oppositions dans cette comédie partidaire, n’aient su concevoir de réponses positives à l’épidémie, qu’ils n’aient pu que multiplier les mesures répressives épuise encore un peu plus le déguisement démocratique de nos sociétés. Nous savons qui, nous, corps et foyers du peuple, sommes pour ces gens. Qu’on se le tienne pour dit. L’Etat n’est pas le lieu du collectif et du commun, il n’est pas l’instance qui rend possible la solidarité, mais bien sa confiscation par cette part de la société, qu’on aurait appelée oligarchique en Grèce antique, et qui établit son autorité sur les autres. Il s’agit pour nous, les autres donc, de récupérer point par point, millimètre par millimètre ce qui nous est distrait, le pouvoir de décider, et de penser une organisation qui rend impossible que se détache une fraction, une faction. Le moment de cette épidémie est solidaire qui mêle et fond les intérêts individuels dans des foyers multiples ; savoir organiser une riposte qui nous engage toutes et tous est une urgence.
[1] Cf par ex cette infirmière chassée de chez elles par des propriétaires irrationnels https://www.bfmtv.com/police-justice/infirmiere-chassee-de-son-logement-par-crainte-du-coronavirus-ses-proprietaires-juges-en-juin-1893453.html
[2] Par ex des restaurateurs qui cuisinent pour le personnel soignant https://www.franceculture.fr/gastronomie/covid-19-les-bons-petits-plats-des-chefs-pour-le-personnel-hospitalier
[3] Un lieu de restauration rapide transformé en banque alimentaire https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouches-du-rhone/marseille/coronavirus-marseille-mcdo-requisitionne-associations-nourrir-demunis-1814936.html
[4] Cf par ex le premier ministre qui estime le R(0) à 0,6 (https://www.liberation.fr/checknews/2020/04/20/covid-19-comment-se-fait-il-que-le-taux-de-reproduction-de-la-maladie-diminue_1785794) montrant qu’il ne comprend l’outil ni son utilisation.
[5] https://www.mediapart.fr/journal/france/020420/masques-les-preuves-d-un-mensonge-d-etat?onglet=full
[6] Pourquoi ne pas avoir mobiliser les centrales d’achat des supermarchés qui ont montré qu’ils savaient y faire ? https://www.mediapart.fr/journal/france/030520/masques-l-etat-s-efface-derriere-les-supermarches
[7] Si on ne fait pas confiance à mon « bon sens », on peut se référer à cette réflexion sur l’ouverture des espaces publics https://ccnse.ca/sites/default/files/COVID-19%20Outdoor%20Safety%20-%20April%2022%202020_FR.pdf
[8] https://www.huffingtonpost.fr/entry/ile-de-re-verbalise-avant-de-voir-son-pere-mourant-il-saisit-liggn_fr_5e972210c5b6e8c24de95eec
[9] https://www.20minutes.fr/societe/2760327-20200414-coronavirus-tarn-verbalisee-parce-poste-fenetre-mari-isole-maison-retraite
[10] https://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/coronavirus-les-familles-doivent-payer-le-passage-d-un-cercueil-a-rungis_2123319.html
[11] https://www.20minutes.fr/paris/2768159-20200426-ile-saint-denis-bicot-comme-ca-ca-nage-igpn-saisie-apres-diffusion-propos-racistes-lors-interpellation-policiere
[12] https://france3-regions.francetvinfo.fr/paris-ile-de-france/paris/confinement-jeunes-homosexuels-plus-exposes-aux-violences-intrafamiliales-1820078.html