La gauche blanche hétérosexuelle, c’est fini

Où l'on rappelle que ceux qui s'arrogent le droit d'être «islamophobes» et «athéphobes» ou qui interdisent aux personnes non blanches de pointer les privilèges des blancs, travaillent pour le système qu'ils prétendent combattre...

Le Camion (1977) Le Camion (1977)
De l’hégémonie culturelle bourgeoise

La fiche wikipedia de l’entrée « hégémonie culturelle », où un bandeau avertit que l’article n’est qu’une ébauche et où, en effet, on ne trouve ni citation ni renvoi à aucune source, commence ainsi : « L'hégémonie culturelle est un concept qui décrit la domination culturelle de la classe dirigeante, ainsi que le rôle que les pratiques quotidiennes et les croyances collectives jouent dans l'établissement des systèmes de domination. »[1]

Si on admet qu’il y a des gens qui tirent les marrons du feu dans une société, ce qui vient maintenir et légitimer ce qu’on peut appeler leur domination ou leur influence, a été amplement documenté. On trouve tout un matériel sur lequel prendre appui au rayon sociologie des librairies. Il y a un jeu de connivence, de cooptation à l’œuvre dans ce qui finit par former un tissu ou un réseau qui inclut et assoit une poignée de gens tout autant qu’il exclue tant d’autres. Les études, où les élèves font montre de leur maîtrise des codes d’un certain milieu et où l’examen tient plus d’un rituel d’allégeance qui sélectionne et normalise[2] ; la culture, qui plus encore qu’un investissement financier destiné à contourner l’impôt, sert à montrer des gages de son appartenance au milieu… ; le niveau de langue utilisé ; les références ; les modes… tout ce qui fait la vie sociale ou mondaine, ce qu’on appelle « les pratiques quotidiennes et les croyances » dans wikipedia, participe à conforter ce qu’on peut bien nommer pour ce que c’est un jeu d’injustices sociales et culturelles.

Je voudrais le redire et insister : il y a quelque chose comme une tribu de gens qui tiennent le manche de la poêle, à laquelle les membres n’ont de cesse de prouver leur appartenance dans tout ce qu’ils font, leurs habits, leurs loisirs, leurs lieux de vacances, leurs métiers et leurs fréquentations[3], qui sont là, comme autant de gages… Mon hypothèse est qu’il s’agit d’un processus de compensation qui cherche à faire taire la honte qu’il peut y avoir à bénéficier d’une injustice, en la justifiant par la noblesse de sa famille ou son propre mérite hypothétique ou autre. Une compensation qui se vautre dans… je pense qu’on peut dire l’obscénité.

De la gauche sociale universaliste

 Je crois comprendre qu’il existe un ou des courants dits de gauche qui s’attache et se concentre dans la lutte contre les injustices sociales. Une gauche qui ne veut pas tenir compte de ce qu’elle ne veut pas voir comme des différences, les origines, la sexualité, autre… et qui s’adresse à ce qu’on appelait au XVIIIe siècle « l’Homme », égal aux autres Hommes, universel. La logique voudrait qu’une avancée de droits sociaux, une augmentation des salaires, une meilleure redistribution des richesses…,, bénéficierait à tou•tes, quelles que soient leurs couleurs de peau, leurs goûts ou leurs façons, dont on n’a, donc, pas à tenir compte.

 Il me semble que cette logique vient buter sur plusieurs objections qu’on pourrait dire de circonstances et sur une dernière bien plus coriace qui rend leur tâche contreproductive.

D’abord les objections de circonstances. L’« Homme », comme son nom l’indique – parfois on a la chose sous les yeux –, est un homme blanc hétérosexuel. Dans l’acception du terme dans la Constitution de 1791, il doit même être en mesure de s’acquitter d’un cens, excluant ainsi les plus pauvres. Ce que la gauche universaliste demande aux femmes, aux noir•es, aux arabes, aux gays, aux lesbiennes, aux trans, on pourrait argumenter aussi aux plus pauvres, c’est de taire leurs différences. Ce qu’on pose comme universel, le dénominateur commun qu’on choisit de dégager, c’est un mode de vie, une façon, une complexion précis que seul un homme blanc hétérosexuel centré sur lui-même peut croire généralisables. Les avancées de droits pour l’Homme universel ne viendront pas bénéficier à tou•tes, parce que certain•es continueront à se démener face à des obstacles qui ne sont même pas censés être mentionnés.

Une gauche communautariste

Ensuite, c’est une véritable scission, voire sécession que la gauche universaliste génère. Ce n’est pas seulement qu’elle ne sait pas inclure et accueillir tant de personnes qui se démènent avec leurs différences, mais bien qu’elle s’enferme. Ce n’est pas seulement qu’elle refuse la parole aux noir•es, aux arabes, aux lgbti si iels ne disent pas ce qu’un homme blanc hétérosexuel pourrait dire – il faut croire que cette gauche universaliste connaît aussi les mécanismes qui confortent et ritualisent l’allégeance -, mais c’est qu’elle se déconnecte. Elle n’est plus le lieu où l’on débat, critique et apprend à vivre ensemble. Elle est aussi un entre-soi communautariste qui se bute tandis que des pans entiers de la société se fâchent sur les travaux d’un Franz Fanon ou attaquent les constructions des genres dont cette gauche ne veut rien savoir. Et les personnes non blanches ou les lgbti ne trouvant pas même ne serait-ce qu’un écho de ce qui vient les préoccuper au quotidien, de ce qui fait leur engagement politique dans cette gauche-là, vont voir ailleurs. Chère la gauche blanche hétérosexuelle vous nous avez perdu•es. Vous êtes, comme ces personnes privilégiées qui dirigent et qui se perdent en considération sur les difficultés des plus pauvres sans en soupçonner la réalité, pareil, déconnectés.

Enfin, quand même, ce n’est pas seulement que cette gauche universaliste communautariste ignore les différences, les tait ou les méprise, c’est qu’elle est travaillée par quelque chose qui ne renonce pas à les éradiquer. Ainsi ces féministes qui ne se préoccupent que des droits des femmes blanches cisgenres hétérosexuelles, qui abandonnent à leurs sorts les femmes non blanches, les femmes trans ou encore les gays, tout autant victimes de ce qu’il y a de prédation dans la sexualité et la construction du genre masculins, mais encore viennent leur dire comment s’habiller, se comporter, quoi croire et qui aimer. Ainsi cette gauche qui s’intéresse aux enfants de l’immigration à la condition qu’iels disent ce qu’elle veut qu’iels disent, sans venir déranger les habitudes et les conservations, par exemple en questionnant leurs privilèges de blancs. Ainsi cette gauche qui ne laisse aux lgbti qu’une place secondaire dans un cabinet de curiosités imaginaire, qui se chagrine des discriminations qu’iels subissent mais qui refusent d’entendre le bouleversement que leurs goûts et la construction de leurs identités pourraient venir provoquer. La gauche universaliste communautariste, c’est un peu cette gauche qui donne au pauvre un crouton de pain plutôt qu’une pièce, pour ne pas qu’il aille la boire.

Je n’ajouterai pas, ou plutôt, pour éviter la prétérition, j’ajouterai sans développer, que les luttes contre les injustices sociales ne font pas la gauche, qu’à plusieurs reprises dans l’histoire l’extrême droite a déguisé sa haine avec des tours de magie socialiste dont on aurait tort d’être dupes.

Déconstruire l’hégémonie ou la conforter

Mais il est une objection bien plus cruelle à apporter à ce goût universaliste de cette gauche communautariste. On a rappelé comment une tribu qui tire les marrons du feu s’appuie sur un ensemble de pratiques quotidiennes et de croyances collectives. Et précisément, c’est bien ces pratiques et ces croyances, la matière qui alimente et maintient l’injustice de l’influence ou de la domination de certains sur tous les autres que les personnes non blanches, les lgbti et les féministes attaquent et font tomber. C’est bien l’hégémonie culturelle d’une tribu privilégiée qui est en ligne de mire. Et puisqu’il n’y a pas d’un côté de purs hommes blancs hétérosexuels bourgeois et de l’autre côté tous les autres, que les choses se font par mélanges et degrés, qu’on peut être un homme noir hétérosexuel, un gay blanc, une propriétaire arabe, etc. chacun•e est amené à participer ou à bloquer, à bénéficier ou à pâtir des pratiques et des croyances de l’hégémonie culturelle en cours. En s’obstinant à ne se concentrer que sur la question sociale, la gauche universaliste, la gauche de la communauté blanche hétérosexuelle, choisit de participer à, de bénéficier de et de maintenir l’hégémonie culturelle qu’elle prétend combattre. En vain donc. En d’autres termes, pour paraphraser un film, Le Camion, la gauche blanche hétérosexuelle, c’est fini.

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%A9g%C3%A9monie_culturelle

[2] Le Surveiller et Punir de Foucault en documente précisément l’articulation.

[3] J’imagine qu’on doit la description la plus précise et délicieuse de l’importance de la maîtrise des codes dans les jeux de pouvoir ou d’influence à Proust.

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