Mort de la gauche - notes

Il n’y a pas de culture de gauche, là, dans cette première partie du XXIe siècle, quelque chose qui travaillerait le corps social de ses productions, sécrétions, imprégnations...

 

occurence socialisme sur un moteur de recherche occurence socialisme sur un moteur de recherche
Dans ce bruit de certitudes, d’impressions, de sensations, peu de faits, peu d’observations, ce vacarme d’une parole compulsive qui n’en finit pas de se répéter dans la presse, sur l’Internet, dans les cafés, il y a, ces temps-ci, l’obsession de la mort de la gauche. L’effondrement. La disparition. Autre.

Je veux dire, d’abord : On ne pose pas le problème dans des termes qui permettent de poser le pied, de tenir et d’avancer.

Je veux dire aussi ça, que la gauche a été accaparée par le Marxisme au début du XXe siècle, que la puissance du paradigme néolibéral s’est montrée irrésistible, que le Marxisme a fini par emporter la gauche.

Je voudrais noter encore autre chose : Il n’y a pas de culture de gauche, là, dans cette première partie du XXIe siècle. Il y a des combats, des luttes, des soucis qui s’éparpillent et se contredisent. Il y a des habitudes épuisées et des colères qui s’indignent, qui ont raison de s’indigner. Rien qui fasse, pas même un paradigme ou un corpus, mais quelque chose que je ne saurais pas nommer et qui travaillerait le corps social de ses productions, sécrétions, imprégnations…

Elle est marrante l’idée qui veut que la gauche française soit morte quand tel gouvernement en telle année a refusé de quitter le Système Monétaire Européen.

L’effondrement du Marxisme recoupé par l’ascension néolibérale, je la vois, concrètement, dans une production culturelle, celle des Arts plastiques, faits, gestes, de contestations et de critiques révolutionnés par des Communistes au début du XXe siècle (Duchamp, Breton, Picasso…), aujourd’hui produits de spéculations financières.

Je suppose qu’on peut situer un point de bascule, qu’on fixerait vers Mai 68.

On peut prendre un autre exemple, celui où Godard et Nolan se partagent le même prix dans tel festival en telle année, où se croisent, sans se retourner, la contestation critique, la gauche disparue, et un produit de divertissement.

Quel concept, quel travail de recherche au XXIe siècle déborde le champ d’études qu’il s’est assigné, dénonce ses conditions de production, retourne contre soi ses outils ? Les départements universitaires sont les usines qui fabriquent des bidules ultra spécialisés et normalisés, facilement identifiables et consommables. Qui se rappelle que Foucault, pourtant si décoratif dans les mémoires, allait jusqu’à retourner la Philosophie contre elle-même dans un des plus beaux textes de littérature, quelques pages des Mots et les Choses ?

Quel film produit au XXIe s’inscrit dans une démarche critique, remet en cause son propre geste discursif ? Les films qui dénoncent les injustices sociales, le péril environnemental se font avec une approche du scénario, de la réalisation, des acteurs, du rapport au spectateur tellement conservatrice qu’ils contribuent à maintenir un ordre social et culturel qu’ils prétendent combattre… La distanciation Brechtienne, la contestation de Guy Debord, l’avant-garde de Dziga Vertov, est-ce qu’on sait même ce que c’est ?

Les expérimentations culturelles, les réunions dans des caves pour regarder un film observant les vers de terre sur une lecture de Platon[1], n’attirent plus les contestataires de tous bords qui viendraient aiguiser leurs armes et se donner du courage. Le lien entre critique de l’ordre culturel et de celui social ne se fait plus. Elles s’inscrivent, aujourd’hui, dans l’ordinaire néolibéral, et donnent un frisson ou le sentiment de faire partie d’une élite à des gens qui n’auraient pas l’idée de questionner un ordre qui les arrange.

La… les Gauches se sont laissées confisquer la production de discours, d’idées, d’imprégnations : 1/on peut dire que ces productions intellectuelles et culturelles sont vidées de leur charge, rabattues dans des niches de marché. 2/on peut dire que les Gauches se retrouvent privées de munitions pour penser et pour convaincre.

(Comparer, par exemple, quelque part dans ce texte la démarche de Warhol, qui inscrivait son œuvre dans une culture populaire qu’il critiquait encore[2], et celle de Jeff Koons, « cheerleader »[3] de l’économie néolibérale, qui récupère une culture populaire déchargée de toute contestation.)

Je voudrais relever un dernier point. C’est bien à une des gauches pré-marxistes, celle du socialisme fédéraliste, des libertaires, des autogestionnaires, que le néolibéralisme a distrait sa défiance de l’État, ses allures d’émancipations, son goût de la Liberté. Distrait et, donc, rabattu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] J’emprunte l’image à J.L. Godard dans un entretien à Médiapart qui moquait gentiment les films de M. Duras.

[2] Par ex. l’œuvre Big electric chair qui dénonce le marketing politicien autour de la peine de mort…

[3] Expression du critique de The Nation Barry Schwabsky (https://www.thenation.com/article/hope-against-hope/).

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